Georges Eekhoud
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II. VOYOUS DE VELOURS

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II.

VOYOUS DE VELOURS

 

 

Mon âme est maternelle ainsi qu’une patrie

Et je préfère au lys un pleur de sacripant.

 

Saint-Pol Roux

 

 

Je ne fus jamais plus amoureux de la vie qu’à présent ; jamais je ne me suis projeté hors de moi avec cette sympathie. Est-ce ma propre maturité qui prête ce charme et cette saveur de fruit mûr à mes décors et à mes personnages préférés, qui me les parfume à cette ambroisie ? Souvent je me dulcifie à en pleurer. Le monde m’est trop sublime.

 

Ah ! Ceux d’ici ! Les pauvrets ! Depuis combien d’années je les scrute. Il me tarde de frayer avec eux. Je sais, je jure qu’il n’existe en nul autre pays gaillards de ce galbe, de ce geste et de cette vêture ! Peut-être dans vingt ans n’en germera-t-il plus de pareils, même chez nous, même en ce terreau gavé d’engrais ? Les étalages de leurs boutiques à frusques, où piloux et dimittes se lit sur l’enseigne, fourniront-ils encore l’habillement à clientèle aussi topique ? Les miséreux de l’avenir seront-ils voués au velours comme aujourdhui ? En outre, parleront-ils le même langage, se tailleront-ils la même dégaine, les ruffians de demain ? Les mots prendront-ils dans leur gorge et leur bouche un marinage si épicé ? S’amuseront-ils aux mêmes jeux, aux identiques turlupinades ? Peut-être la physionomie des aborigènes se transformera-t-elle comme celle de leurs masures. Les races disparaissent ou du moins elles se renouvellent et subissent de fatals métissages

 

Pensée à la fois mélancolique et consolante, car il m’est doux d’être venu en ce moment et non en un autre, ici plutôt qu’ailleurs, et de les avoir analysés à loisir, ces polissons décoratifs et capiteux.

 

À en croire les tableaux italiens, les statues de Florence et de la Grèce, tels mendiants ou pouilleux de Velasquez ou de Murillo, il y en eut de très plastiques à d’autres époques et sous d’autres cieux. Hélas, nous n’eûmes presque jamais ici que des peintres de laideurs et de grotesques. À part quelques jeunes bergers de Jordaens ou certains faurillons ou aide-bourreaux de Rubens, les tableaux anciens ne présentent que magots et cagots. Van Dyck dédaigna nos adolescents pour les juveigneurs de l’Angleterre. Il n’en va pas mieux aujourdhui. Les jolis types d’ici se faneront-ils donc toujours sans avoir rencontré des pinceaux appréciateurs et fervents ? En attendant, moi qui aurais tant voulu les peindre, je leur sais gré, à mes jeunes voyous, de me béatifier à ce point, de m’imprégner et de me suggestionner si intensément. Ils auront fait partie de ma substance, ces drôles dégingandés, onctueux et âcres, balsamiques et rêches, qui s’épanouissent en ce moment sur notre pavé. Je me les assimile, je les consomme, je les hume esthétiquement. À tour de rôle, ils se surpassent, ils trouvent leur expression, leur signification suprême. Aucun d’eux n’eut son pareil dans le passé et ne l’aura dans l’avenir, et cela malgré leur ressemblance et leur air de famille. Savourons cette crispante contemporanéité ; dégustons l’heure présente avec les meilleurs de ceux qui la peuplent ; avec ceux qui étoffent et qui pathétisent ce moment. Je veux m’en repaître les regards, m’en saturer la fantaisieEt c’est mon patriotisme à moi, cela ; et nul plus que moi n’est attaché à un terreau qui produit de telles pousses humaines ; j’en suis par toutes mes attaches, par tous les sens, par tous les pores, par le jeu de mes papilles et de mes moindres muqueuses, par mes sécrétions les plus intimes

 

« J’avoue, dirait Bergmans – il me semble l’entendre d’ici – que cette façon de chérir son terroir et son peuple dépasse toute mesure. Et cependant je me flatte d’être bon patriote. Je me réjouis au chiffre des naissances et des mariages en pays belge, je ne m’intéresse pas moins à celui de nos importations et de nos exportations commerciales, à la hausse de nos fonds publics, au développement et à l’expansion de notre industrie ; je me sens, pour ainsi dire, chatouillé par les honneurs que les produits belges remportent dans les expositions universelles ; c’est avec un certain orgueil que je vois défiler nos soldats poudreux et basanés au retour des grandes manœuvres ou même nos orphéonistes revenant, chargés de lauriers et de médailles, d’un festival à l’étranger ; je me redresse et mon cœur bat aux accents de la Brabançonne, les trois couleurs du drapeau national flattent agréablement mes yeux. Malgré mes sentiments démocratiques, je porte un intérêt filial à notre souverain. À la Chambre des Représentants, la dynastie ne compte pas de partisan plus chaleureux que moi. Mais quant à me préoccuper de la figure de mes compatriotes, surtout de la physionomie des gens de condition infime, du rebut de nos populations, l’idée de les dévisager de si près, de les jauger avec cette persistance ne m’était pas encore venue. Ne voilà-t-il pas de beaux sujets d’extase et de méditation que ces pendards ! Surtout qu’il y en a des milliers ! Et Laurent les trouve aussi précieux que le sel de la terre. Et c’est pour l’amour de ces espèces et de ces épices-là qu’il chérit sa copieuse patrie ! Certes, ces va-nu-pieds seraient étonnés les tout premiers du culte que leur porte mon exalté parent. Ils seraient même gênés de se voir reluqués ainsi et se formaliseraient de tant de prédilection ! »

 

Tu crois, cousin ?

 

 

Beaucoup n’ont qu’un temps, une saison de beauté. Ils passent comme une fleur, un insecte rare. Précoces, ils mûrissent trop vite. Rien de plus intensif que l’atmosphère de leur milieu. Aussi se fanent-ils prématurément. Leur vie n’est qu’une aube, qu’une adolescence. Heureusement, ils sont aussi prolifiques qu’éphémères et leur progéniture leur ressemble bientôt pour mes suprêmes délices.

 

L’âge auquel je les préfère ? Aux approches de la conscription et parfois, plus tôt encore, dès l’époque où l’apprentissage d’un métier et les premières escapades commencent à leur donner du roux, à l’heure du déniaisage, du duvet à la lèvre et du poil follet au menton ; au moment de cette puberté si irritante chez les gamins élevés à la grâce de Dieu, puis entrepris par des initiateurs sans vergogne ; à la minute climatérique où la mue rogue et dyscole, fanfaronne de vice et de cynisme, prodigue aussi de câlines gaucheries et de naïves détentes ; à la saison où ils jettent leurs gourmes en s’abandonnant en toute licence à leurs postulations de moineaux francs, pillards, batailleurs et voluptueux.

 

 

L’accoutrement de mes voyous subit des caprices et des modes tout comme celui des mondains ; fluctuations lentes et moins radicales qu’en haut de l’échelle, mais caractéristiques. S’ils ne vont pieds nus – et combien ces pauvres paturons4, calleux et poudreux, émergent pathétiquement des penaillons5 et des franges de leur « folzar6 » – ils chaussent des sabots blancs ou jaunes, très pâles ou orangés comme les fromages de la Hollande. On en trouve à la pointe relevée comme un crochet de patin frison ou une proue de gondole, peints de diverses couleurs, ciselés et taillés, même dorés, historiés de figures et d’attributs, le tout d’une fantaisie délicieusement barbare.

 

Parfois mes favoris connaissent des saisons de luxe durant lesquelles ils porteront des chaussures de cuir. On n’en voit que la pointe à cause de la guêtre ou du pied d’éléphant formé par le bas de la « culbute » (que l’argot a de noms suggestifs pour le vêtement bifurqué !) dont il importé que le haut bride les fesses et les cuisses. D’autres jours, ils traîneront des savates et des espadrilles qu’ils s’amusent à quitter et à reprendre ; ils laceront des bottines jaunes sur leurs chaussettes lie de vin ou feront sonner de lourdes bottes à gros clous – un luxe que ces clous !

 

Généralement ils vont habillés de ce velours côtelé appelé piloux qui – sans préjudice des autres tons : mastic, réséda ou vert bouteilleparcourt toute la gamme des bruns, depuis le jaune d’or ou le roux flamboyant jusqu’au havane ou au chocolat. S’ils ne parviennent à se fendre de tout le complet de velours, leurs jambes au moins sont culottées de cette ragoûtante étoffe aussi caressante à l’œil que douillette au toucher, de ces velours tirant sur le pelage des félins, tièdes comme une fourrure, électrisés, dirait-on, par les réactions de la marche, les manœuvres, les jeux et les rixes de leurs propriétaires. Avec le temps ces velours se bonifient comme le vin et les cigares. Au relief des coudes, des fesses et des genoux, l’étoffe se met à luire, puis à se râper, jusqu’à ce qu’enfin sous les guenilles rapiécées à outrance, la chair montre sa couleur de pain bis ou de poisson fumé. Le plus souvent sans veste, sans bourgeron, sans vareuse de gros bleu marine, ils endossent des jerseys bleus aussi, mais parfois de différentes couleurs, zébrés à la façon des maillots de canotiers ou d’acrobates. Ces tricots échancrés dégagent la rude et ferme encolure comme chez les matelots. Combien mes lurons portent beau et se moulent avantageusement dans ces gaines élastiques ! S’ils s’appliquent une chemise, ils la choisissent de flanelle et de couleur. Ils ne se prêteront que rarement au supplice du carcan empesé et ils se passent presque autant de cravate, à moins que leur limace assez décolletée n’ait un collet rabattu sous lequel ils glissent une voyante lavallière, une écharpe nouée à la marine ou une cordelière à glands multicolores.

 

Jamais de paletot, ou bien ils n’ont que cela sur le corps. Mais l’hiver tous s’emmitouflent la gorge et la nuque jusqu’au nez dans un de ces larges cache-misère dont ils rejettent les deux bouts sur le dos ; tandis que les jambes grelottent sous des chausses presque réduites en charpie.

 

De l’habillement du voyou c’est la casquette qui change le plus souvent de mode. Une saison, ils la demandaient à visière jaune comme le bec des merles, ce qui accentua le caractère effronté et gouailleur de tant de physionomies. Puis ils voulurent la casquette de laine verte ou écossaise des joueurs au cricket, ou la toque du jockey, tirée sur les oreilles. Mais un modèle persiste, le plus coquet d’ailleurs, et ils y reviennent d’instinct, pour peu qu’ils s’avisent d’en adopter un autre : c’est la casquette marine, à large visière plate et le plus souvent vernie, dite « klipson ». Il sied que cette coiffure soit renversée dans le cou et posée sur l’oreille, la visière crânement relevée vers le ciel, un peu parallèle donc au fréquent retroussis de leur nez, à leurs narines quêteuses. C’est le genre. Fréquemment, nos farauds portent le feutre mou à larges bords retroussés ou rabattus, coiffure prêtant à la fantaisie et à la désinvolture et que les renfoncements et les coups de poing assortissent et pétrissent à l’humeur du compagnon qui s’en affuble.

 

 

Dans ses Confessions d’un fumeur d’opium, Thomas de Quincey préconise une expérience qui consiste, le samedi soir, lorsque les ouvriers ont touché leur paie, à se mêler à leur multitude, à prendre un bain de foule et à s’égarer dans ces problèmes de rues sans issues, dans ces pouilleries où la gent turbinante s’entasse, parquée et refoulée, ainsi que dans les antiques ghettos et léproseries. Là, il s’agit de pénétrer à leur suite au sein des tavernes et des musicos où tous ces peinards se rassemblent pour dépenser leur salaire et se donner un peu de bon temps. Ce coude à coude est fort agréable et même réconfortant, et cette descente dans les enfers sociaux recommandée par Quincey partant éminemment d’un excellent naturel. Mais dans ces rapprochements des distances il se bornait à donner de platoniques conseils aux familles indigentes embarrassées par une baisse de salaire, un chômage inopiné ou l’enchérissement de l’une ou l’autre denrée indispensable à leur nutrition. Moi, j’ai trouvé mieux que ça, soit dit sans me vanter.

 

Par les après-midi de froidure, nos musées servent d’asiles et de chauffoirs à des traînées de claque-dents et de court-vêtus. N’y a-t-il pas quelque chose de touchant dans cette hospitalité que les sanctuaires de l’art accordent à ces misérables ? En se sentant imprégnés de la chaleur égale et frôleuse qui règne dans ce lieu, sous les bouffées caressantes que les bouches des calorifères leur soufflent à travers les haillons et qu’ils sentent monter le long de leurs jambes comme l’ascension chatouilleuse de leurs parasites, mes pauvrets ne subiraient-ils peu à peu l’enchantement et le prestige de ces siècles de chefs-dœuvre ?

 

Je me faisais cette réflexion l’autre jour au musée d’art moderne où j’errai à la remorque d’une bande d’apprentis. Leur aîné les pilotait de salle en salle, en leur laissant à peine le temps d’accorder un regard aux compositions historiques, pour les mener directement devant des nudités qu’ils fouillaient de leurs yeux aiguisés, en s’esclaffant. Parfois ils rigolaient tellement que, se poussant l’un l’autre, ils allaient s’affaler sur le glorieux velours rouge des divans auquel ils infligeaient le contact outrageant du velours rogneux de leurs fonds de culottes. Les huissiers qui les surveillaient d’un air rogue et dont leur irruption bruyante avait troublé la sieste, leur enjoignaient continuellement, sous peine d’expulsion, de mettre une sourdine à leurs éclats de voix et de refréner leur gesticulation. La menace semblait produire son effet ; ils décanillaient à la file, tête baissée et tout penauds, mais pour courir s’affrioler et se trémousser de plus belle dans la salle voisine.

 

Cependant, arrivés tout au bout de l’enfilade, dans un dernier salon après lequel il faut retourner sur ses pas, l’exubérance de mes garnements tomba tout à coup, à la vue de la splendide perspective qu’un intelligent architecte a ménagée à travers de larges verrières sur les bas-fonds du vieux Bruxelles. C’était leur ville, leur quartier, cela ! Ces briques et ces cheminées leur parlaient autrement que la toile peinte. Le nez collé à la vitre qu’ils embuaient de leur haleine alliacée et qu’ils frottaient ensuite du revers de leur manche trouée au coude, la turbulente ribambelle s’éternisa, fascinée par cet à-vol-doiseau de bicoques à toits rouges dans l’enchevêtrement et la débandade desquelles ils essayaient de s’orienter et de démêler approximativement la lucarne du galetas paternel. Quelque miséreux qu’ils me semblassent, au moins tous ces pierrots-là se savaient quelques tuiles de la cité excentrique sous lesquelles ils pourraient se blottir la nuit prochaine.

 

Tel ne devait pas être le cas d’un autre petit pauvre auquel je n’avais pas pris garde jusque-là, requis tout le temps par les espiègleries des premiers. Comparés à celui-ci ces gueusillons montraient la mine florissante et l’habillement des enfants de bourgeois. S’il se tenait à l’écart de leur bande, c’était sans doute à cause de son dénuement plus manifeste et plus criard. S’il ne s’arrêta point comme eux devant le panorama de la ville, c’était assurément parce qu’aucun gîte ne lui était ménagé dans ce fouillis de pénates. Il pouvait avoir de quinze à seize ans, l’âge des autres polissons ; mais, de taille chétive, la misère contrariait sa croissance, et leur teint hâlé et blafard paraissait rosé à côté de la pâleur livide du sien. Dès que je l’eus aperçu, les autres cessèrent de m’intéresser. Les abandonnant à leur extase, je m’engageai à la suite du gamin solitaire dans les salles qu’il lui restait à visiter. Malgré la faim qui lui tiraillait le ventre, le pauvret s’arrêtait devant maint joli tableau et le considérait avec une curiosité naïve que je n’avais pas vue aux apprentis tapageurs. Je m’étais rapproché de lui au point de le frôler et je réglai mes mouvements sur les siens, ne bougeant que lorsque lui-même avançait d’un pas. Surprit-il mon manège et chercha-t-il à m’éviter, gêné par un voisinage trop humiliant pour ses haillons ? À un moment, il traversa la salle et se mit à parcourir les tableaux de la rampe opposée à celle que nous avions longée jusque-là. Je le rejoignis de façon si ostensible, qu’il tourna son blême visage de mon côté et me regarda d’un air ombrageux, appréhendant peut-être en moi un traqueur de vagabonds, un de ces tristes veneurs qui galopent les batteurs de pavés pour les entasser dans les pourrissoirs des dépôts. Mais mon regard lubrifié par la sympathie, un sourire où je mis le plus de persuasion et de caresse possible le rassurèrent en partie sans encore l’édifier toutefois sur la nature de l’intérêt que je lui portais, et peut-être ne fut-il pas loin, le pauvre enfant exsangue et décharné, de méconnaître ma sollicitude, car une rougeur teignit furtivement ses pommettes. Comme je redoublai de muette, mais en quelque sorte magnétique conjuration, à la longue il se décida à son tour à m’interroger du regard.

 

La faim, hélas, aurait eu raison de ses répugnances, celles-ci eussent-elles même été légitimes.

 

Veux-tu sortir avec moi, petit ? lui chuchotai-je. Et comme il s’effarouchait de nouveau, je le pris par le bras et l’entraînai au dehors, suivi, je n’en doute pas, par les regards scandalisés des respectables huissiers. Arrivé dans la rue, je conduisis le pauvret qui se laissait mener, docile comme un chien, jusqu’à la taverne la plus proche où, au dégoût à peine déguisé du garçon et de la caissière, je lui fis servir de l’ale et plusieurs sandwiches. Il dévora cette pitance et vida sa pinte sans prononcer une parole, avec une voracité dont la vue me faisait presque autant de mal que de bien, car elle ne me révélait que trop à quel jeûne avait été condamné ce pauvre être. Après avoir réglé, je sortis non sans le faire passer devant moi ; puis sur le seuil, je lui tendis la main et, tandis qu’il la serrait après un peu d’hésitation, je lui coulai entre les doigts une pièce de cent sous, tout ce qui me restait. Non, il n’y a rien de plus béatifiant, je vous le jure, que la surprise de mon bonhomme, son ineffable confusion à ce moment. Aussi me suis-je bien promis de renouveler l’expérience. Mais si vous étiez tentés de m’imiter, hâtez-vous de vous dérober aux remerciements du cher petiot. Restez plutôt sous l’impression de cette gratitude qui n’a pu s’exhaler, tant il suffoquait d’émotion. Les mots ou les gestes qu’il croirait devoir ajouter à son trouble pour exprimer sa reconnaissance compromettraient le délice que vous aura procuré l’ébranlement nerveux communiqué à toute sa personne par vos largesses. Ce n’est qu’un spasme de la durée d’un éclair, une grimace plutôt qu’un sourire. Mais que c’est beau et que c’est bon !…

 

Aujourdhui, pourtant, je m’en veux de ne point m’être ménagé le moyen de le revoir. Ne m’aurait-il pas fourni le sujet d’études tant cherché, le moyen de pénétrer dans son monde et de m’instruire sur le compte de cette engeance vers laquelle je me sens si vertigineusement aiguillé ? Espérons.

 

 

Il m’arrivait, il y a quinze jours, de contempler le panorama dont on jouit de ce plateau que domine le palais de justice de Bruxelles surplombant de sa masse la grouilleuse ville basse, la cité par excellence de notre cattiva gente. Accoudé à la balustrade, j’embrassais l’immensité de la perspective suburbaine. Par delà le fouillis de ruelles et de culs-de-sac, je goûtai cet horizon houleux fouetté par un vent sadique, qui faisait fuir les nuées sanguinolentes comme la panique échevelée des ribaudes et des colporteurs devant la meute des argousins. Ce qui se passait dans le ciel me fit songer à l’atmosphère de terrorisme et de contravention habituelle à ces sentines s’entrecroisant à mes pieds. Sous l’impression de cette synesthésie, je dévalai la rampe à lacets aboutissant à un carrefour formé par les rues de l’Épée, des Minimes et Notre-Dame-de-Grâce. Arrivé au bas, je tombai sur un groupe d’une demi-douzaine de gueux renforcés, au cachet local et loqueteux, des voyous de grand style enfin. Ils portaient leur vêture dérisoire avec ce dégingandement et ce débraillé qui leur siéent si bien et dont je raffole.

 

Un des plus grands s’acharnait sur un des juniors qui se laissait molester avec une certaine complaisance. Le tourmenteur le vautrait à terre et lui allongeait de légers coups de pied dans les reins ou, couché sur lui, il lui prenait la tête à deux mains et lui faisait toucher à plusieurs reprises la bordure du trottoir, mais sans lui faire grand mal, car l’autre geignait pour la frime et s’esclaffait tout en feignant de pleurnicher. Leurs camarades formaient le cercle autour des lutteurs et s’ébaudissaient en attendant de s’agripper à leur tour. Et comme je m’étais arrêté, à la fois anxieux et émoustillé, partagé entre le plaisir que me procuraient les mouvements agiles, les efforts musculaires de ces gamins et la crainte de voir leurs jeux finir par une empoignade pour de bon, l’un des regardants, peut-être vaguement averti de ce bizarre sentiment de solidarité et de camaraderie qui me posséda de tout temps pour ces fauves espèces et qui est allé en s’exaspérant, m’interpella en ces termes : « Quels voyous, n’est-ce pas, Monsieur ? Toujours en train de se battre comme des chiens ? »

 

Et un autre des baguenaudiers montrant le gamin terrassé en proie aux brimades de son robuste vainqueur : « Voyez donc comme il est arrangé ! tout couvert de boue ! »

 

Pourquoi le respect humain, dont je me croyais affranchi, m’empêcha-t-il de répondre au polisson : « Détrompe-toi, loin de me dégoûter, tes camarades me ragoûtent ; car je les aime, les voyous ! » Non, intimidé, je poursuivis mon chemin sans souffler mot, mais je m’étais à peine éloigné, on ne peut plus digne, avec une moue réchigneuse de bourgeois, que j’aurais voulu revenir sur mes pas : « Bah, me dis-je, ce sera partie remise ; je prendrai parfois le chemin de ce carrefour ; les pendards doivent s’y donner rendez-vous, car l’endroit se prête on ne peut mieux à leurs ébats, et ce serait vraiment jouer de malheur, si je ne les retrouvais. D’ailleurs, leurs pareils ne manquent pas de ce côté. À leur défaut, je m’aboucherais avec leurs congénères. Les vomitoires du palais de justice refoulent et dégorgent sans doute, dans les ruelles d’alentour, des flopées de ces vauriens durant la suspension des audiences de la correctionnelle qu’ils fournissent d’accusés, de plaignants, de témoins, de galerie et de claqueurs, car les prétoires ont leurs chevaliers du lustre tout comme les salles de spectacle. »

 

Le hasard m’a servi. À deux jours de là, j’ai retrouvé mes cinq drôles, les mêmes. De nouveau ils se battaient ou plutôt le même patient pantelait sous le poids du même bourreau. À un moment, ils firent la brouette : le grand soulevait le petit par les pieds et le forçait à marcher sur les mains.

 

Celui qui m’avait apostrophé l’avant-veille me reconnut et s’enhardit de nouveau à me lancer son : « Quels voyous, hein, Monsieur ? » en s’appliquant fort humblement, sans aucune restriction, le sobriquet que leur infligent les gens propres.

 

C’était un jeune ribaud, nerveux et membru, déhanché et frétilleur, jaune de teint, au visage chiffonné et mobile, aux vifs yeux noirs, aux cheveux crépus, la veste relevée au-dessus des reins par le mouvement des mains logées dans les poches de la culotte.

 

Cette fois je répondis, et cela sur le ton dont les premiers chrétiens devaient confesser leur Dieu, non sans ressentir un frisson d’avant-goût du martyre : « Moi je les aime, les voyous, et de tout mon cœur ! » Je répétai même cette déclaration, car le jeune drôle me regardait tout ébaubi, n’en croyant pas ses oreilles ou ne comprenant pas. Puis, de cette voix traînarde et éraillée dont le timbre est aux sons ce que le graillon est aux odeurs, de cette voix modulante qu’ils contractent à force de se chamailler ou de crier leur marchandise : « , vous autres ! Entendez-vous celui-là ? » clama-t-il. « Il dit aimer les voyous ! »

 

À cette révélation inouïe, les deux lutteurs dénouèrent leurs étreintes qui me rappelaient les tortillements des anguilles que brouettent les poissonniers ambulants et, encore haletants, sans cesser de me considérer comme une bête curieuse, ils se rajustaient de leur mieux, renfonçant leur chemise et leur jersey dans leur culotte et époussetant leur casquette en la battant contre leurs fesses, auxquelles ils frottent aussi leurs allumettes. Peut-être me croyaient-ils fou ? Certes, je les avais interloqués. J’étais vêtu sans recherche mais encore trop bourgeoisement tout de même. Observateurs déliés, ceux de leur sorte vous ont tout de suite jaugé un quidam. Leur examen me fut-il favorable ? Avais-je vaincu leurs préventions, leur méfiance chronique, cette frousse qui les agite autant que le souffle le plus imperceptible inquiète les peupliers ? Ils se rapprochèrent peu à peu ainsi que des chiens sans maîtres que l’on a flattés de la voix. À brûle-pourpoint, je les invitai à me conduire dans un estaminet de leur façon, afin, disais-je, de lier plus amplement connaissance, le verre en main, et de leur prouver la sincérité de mes sentiments. Après s’être consultés une seconde sur le choix du caboulot, car ceux-ci ne manquent point dans ces parages, ils finirent par me désigner celui formant le coin des deux ruelles. Je commandai de petits verres de genièvre que nous bûmes au comptoir. À la première tournée, mes polissons se montraient encore circonspects, mais la glace se rompit dès que j’eus fait renouveler la consommation. C’était donc sérieux ? Je les gobais ? On trinqua, et le plus grand, celui qui les commandait, ayant proposé de s’asseoir pour causer plus à l’aise, nous nous attablâmes comme d’anciens camarades. Ils se familiarisaient, travaillés par ce besoin d’expansion et de sociabilité qui caractérise les êtres infimes. C’était à qui se rapprocherait de moi, s’installerait à mes côtés, ou me ferait vis-à-vis, coude à coude, leurs genoux collés aux miens. Leur haleine me chatouillait la nuque et les oreilles. Les langues se dégourdirent ; ils parlaient presque tous à la fois, rivalisant d’épate, faisant assaut de drôleries pour se rendre intéressants ; ils auraient voulu s’ouvrir entièrement, se faire connaître dans leur tréfonds, m’édifier en deux mots sur toute leur vie. À la différence des petits jeunets et des mijaurés de la bourgeoisie, un généreux désir de sympathie et d’effusion ressortait de leurs façons et de leurs discours. Bientôt, ils se permirent à mon égard ces privautés, intervenant constamment dans leurs rapports et que j’encourageai en leur rendant la pareille : ils me tâtèrent le biceps, me tapèrent la cuisse, éprouvèrent ma résistance musculaire, et le plus fort d’entre eux pesa avec une telle insistance de ses deux poignes sur mes palettes qu’il me fit presque chavirer. Somme toute, je me comportai rondement et je ne leur semblai ni un méchant diable, ni un faquin. Dans tous les cas, ils avaient leurs apaisements sur un point capital : je n’étais point de la rousse. Leur flair les aurait infailliblement avertis. L’argousin, le mouchard, l’agent des mœurs se marquent d’un pli indélébile qui ne trompe jamais les intéressés.

 

À un moment, je subis un véritable interrogatoire ; ces drilles m’auscultaient le moral comme le physique.

 

– Et que fait Monsieur ?

 

Par un reste d’amour-propre, je répugnai à leur avouer battre le pavé tout comme eux, et je me fis passer pour journaliste. Journaliste ? Cela ne leur disait pas grandchose.

 

– Mais oui, journaliste, écrivain, quoi !

 

– Cependant, une gazette, cela s’imprime, cela ne s’écrit pas !

 

Est-il bête, celui-là ! Écoute, tu vas comprendre

 

Et suppléant à mes explications trop savantes, c’était à qui ferait saisir aux autres ce que représentait cet oiseau rare, le journaliste. Chacun y allait de sa définition. Lorsqu’il n’en sortait pas plus que les autres et se mettait à bredouiller, il se faisait rabrouer et clouer le bec par la galerie. Ils finirent par parler tous à la fois ; ils trépignaient, se bousculaient, s’égosillaient, se criaient mutuellement dans le visage, et leur charnure s’échauffant avec leur langage réveillait la moiteur de leurs haillons et communiquait à leurs dessous de flanelle et de là à toute l’atmosphère ces effluves de force adolescente comparables aux fragrances des arbres séveux.

 

– Moi je sais ! Laissez-moi dire !… interrompit au plus fort du brouhaha un grand garçon élancé et nerveux, bien jambé, de jolie figure, aux yeux bruns pailletés d’or, le teint mat, un pinceau de moustache, des cheveux châtain qu’il pommadait en conscience, le type de l’adonis de barrière, du noceur voluptueux et bon enfant, sans fatuité, avec pourtant quelque chose de cruel et d’inquiétant dans le sourire et dans le regard.

 

On l’appelait Dolf Torlemyn ou Tourlamain.

 

– Un journaliste, disait-il, voilà…

 

Mais au lieu de définir le folliculaire pour lequel je me donnais, il s’embarquait dans une description assez vivante des abords du journal en vogue à l’heure du tirage.

 

Il s’y était sans doute rencontré souvent avec ceux de sa sorte en quête d’un emploi. La cohue des sans-travail y est telle que l’on croirait à une émeute. Dès que les rotatives se mettent à gémir, de terribles bousculades s’engagent devant les portes. Ils débordent les vendeurs, happent au passage les feuilles encore humides, se les arrachent des mains au risque de les déchirer. Ceux qui tiennent leur numéro le déploient en l’appliquant sur le dos d’un camarade. Ils se hâtent de consulter les colonnes de petit texte où sont renseignées les offres d’emploi. Les illettrés se font aider des lumières de ceux qui savent lire. Puis c’est une débandade et une course folle comme s’il y avait le feu. Il s’agit d’arriver premier.

 

Zwolu ou Mémène, le brunet déluré, la frimousse chiffonnée comme un pruneau, celui-là même qui m’avait interpellé, se rappela avoir rencontré des gens de mon genre, la plume à l’oreille, dans les imprimeries des journaux à l’heure du coup de feu et des dépêches télégraphiques, un jour où il apportait tout essoufflé la première nouvelle d’un écrabouillement dont il avait été témoin et pour laquelle il touchait dix sous. Zwolu se faisait donc une idée approximative de ce que pouvait être un gazetier.

 

Devant le mal que se donnent mes braves types pour me débrouiller, je me repens de les avoir induits en erreur, mais je me promets bien par la suite de les édifier sur ma position réelle.

 

– Alors moi aussi, je suis journaliste !

 

Celui qui revient à la charge est Jef Campernouillie, un vigoureux rousseau, aux frisons d’or et à la chair blonde et rose, aux gros yeux réjouis, aux allures et au parler rogues, une sorte de garçon boucher ou d’abatteur en rupture d’étal, habitué des concours athlétiques, gaillard solide mais débonnaire, ne déployant jamais sa force que dans des luttes et des assauts courtois. C’est celui-là même par qui Palul Cassisme, un petit blondin à mine de premier communiant, aux yeux bleus, aux cheveux de soie écrue, à la voix flûtée, prenait plaisir à se faire vautrer par terre.

 

Campernouillie aura été embauché d’occasion, pour la vente d’un numéro à sensation, un jour qu’il fallait du renfort aux équipes ordinaires. Depuis il se croit journaliste. Il dispose d’ailleurs de solides poumons pour crier la marchandise et il nous fournit un échantillon de sa tonitruance en braillant à tue-tête le titre d’un journal français, titre que l’accent du terroir écorche d’ailleurs au point de le rendre inintelligible. Campernouillie vociférerait encore si leur chef à tous ne l’avait bâillonné en lui appliquant sa large main sur la bouche.

 

Jef prend bien la chose. Tout est d’ailleurs permis à Tich Bugutte.

 

Virilement beau, à la fois aussi grand, aussi nerveux, aussi bien découplé que Tourlamain et d’aussi florissante charnure que Campernouillie, râblé et croupé comme un bourreau de Rubens, ce garçon de vingt-quatre ans réunit les deux types flamands du brun et du blond.

 

Rien de fier et de noble comme l’ensemble de cette physionomie de simple voyou. Il a la face pleine, les joues à peine duvetées, le front large et bombé, le menton impérieux, les cheveux d’un noir de jais plantés drus et taillés en brosse, les grands yeux bleus tirant parfois sur le bleu des ténèbres, profondément enfoncés dans les orbites et ombragés d’épais sourcils et de longs cils. Son teint agréablement basané mêle un ton orange au rouge vif des pommettes. Les oreilles menues et un peu écartées rappellent celles d’un jeune faune. Les ailes du nez extrêmement mobiles, les narines reniflantes et fendues comme des naseaux accusent une sensualité exigeante que mitige le sourire attendri et un peu triste, et surtout la caresse veloutée du regard. Si Campernouillie se bat pour la parade dans les loges de lutteurs ou les baraques foraines, si Tourlamain excelle dans les exercices d’adresse, le saut, la course, les feintes et les perfidies de la savate française, Bugutte, lui, représente le gladiateur, le pugiliste pour de bon, le batailleur incorrigible, la bête noire de la police. Bugutte a le casier judiciaire tellement encombré qu’il ne compte même plus les peines d’emprisonnement qu’il a purgées pour coups et blessures, rébellions contre les sergots. À part cela le meilleur enfant de la terre, le plus taciturne et le moins turbulent des cinq. Quand il ne fournit pas de muscle, il rêve à la façon des grands fauves au repos. D’ailleurs, il cogne rarement pour son propre compte ; très endurant en ce qui le concerne, très malléable, il faut des provocations excessives pour le pousser à bout. En revanche, il pousse la camaraderie jusqu’à l’abnégation et à l’héroïsme. Il suffit que l’on s’en prenne à l’un de ses amis ou seulement à quelqu’un de sa coterie pour qu’il s’interpose et se rue sur l’offenseur. Souvent son intervention fut plutôt intempestive et fit dégénérer une attrapade anodine en une tuerie féroce. Aussitôt lâché, plus moyen de le retenir. Il tape en aveugle et en furieux, sans mesurer ses coups. Sa spécialité consiste à secourir les camarades emballés par la police. Fût-il à l’autre bout de la paroisse, il se ruera à la rescousse. « Bugutte, ils viennent de pincer un tel ! » Bugutte ! s’écrie-t-il. (Bugutte, son juron familier, est une corruption de bij God, pardieu ! De là son sobriquet, Bugutte !) Et le voilà parti. Si les policiers n’ont pas encore conduit leur capture au poste, Tich réussit toujours à l’arracher de leurs mains. Mais ses exploits lui coûtent cher. N’importe ; il recommencera. C’est plus fort que lui.

 

Aussi merveilleux nageur que redoutable pugiliste, il a sauvé presque autant de monde qu’il en a démoli. En somme, ce gueusard mériterait encore plus de médailles de sauvetage et de croix civiques qu’il a encouru de condamnations. Ses violences défraient aussi souvent les journaux que ses actes de dévouement. Les mauvaises langues prétendent qu’il lui arriva de lancer à l’eau des passants attardés ou des paysans se rendant au marché matinal, pour se ménager l’occasion et l’honneur de les repêcher. N’en croyez rien. Bugutte ne verserait jamais dans pareil cabotinage. S’il jetait quelqu’un à l’eau ce serait pour venger un camarade, et alors le macchabée n’aurait qu’à se débrouiller.

 

Tandis que Campernouillie et Tourlamain me mettaient au courant des prouesses et du caractère de leur capitaine, celui-ci, un peu confus, me souriait de ses grands beaux yeux et protestait par des « bugutte » réitérés contre ce flux d’éloges.

 

Je ne cessais de renouveler les consommations. À force de boire, l’entretien prenait un tour de plus en plus sentimental et confidentiel.

 

Sensibles, étrangement impressionnables, ces irréguliers dont les jours se passent dans des transes et des abois perpétuels, ces brutes me rendaient effusion pour effusion, se récriant parfois avec incrédulité comme pour m’arracher des protestations de sympathie encore plus véhémentes, et se demandant avec un bon rire à pleines lèvres ce que je trouvais de si aimable et de si avenant en eux, pauvres bougres mal nippés et mal famés, moi un monsieur à faux-col, à manchettes et à manières.

 

Attendri, je redoublai de fraternelles avances :

 

Oui, je vous aime, vous les voyous, vous les infâmes et les pouacres, devant qui les gens de ma caste affectent de se boucher le nez, pour qui les messieurs n’ont pas de moues assez dégoûtées, quoique leurs madames les guignent peut-être à la dérobée. Oui, je vous trouve plus près de la nature, plus francs, plus libres, plus généreux, plus beaux et plus crânesAh, je suis horriblement fatigué des faussetés, de la bégueulerie, des coups fourrés du monde d’en haut. Foin de leur art et de leur littérature qui mentent autant que leur religion, leur honneur et leur morale ! Tous ces gens-là parlent et écrivent trop bien ; cela va tout seul, on n’a qu’à les remonter, les voilà partis. Pas plus d’âme que leurs phonographes. Et leur implacable, leur sinistre politesse ! Tas de rhéteurs et de sophistes, va ! Ils n’ont jamais tant parlé de Dieu que depuis qu’ils n’y croient plus. Tandis que vous autres, au moins, mes pauvres coureurs de rues, vous vous donnez pour ce que vous valez, ni plus ni moins, sans nous en faire accroire. Vous êtes loyaux et rafraîchissants comme les plantes, les fontaines et les oiseaux ; fraternels comme les loups ! Ô mes bien-aimés !

 

Et ne voilà-t-il pas que je m’oublie à leur conter une vieille pièce espagnole, le Damné faute de foi du moine Tellez, en rapportant à leur propre situation, le cas du mécréant qui fut sauvé parce qu’il possédait la grâce des élus. Je leur parlai longtemps sur ce ton apologétique.

 

Ils ne me comprenaient pas toujours, mais ils m’écoutaient avec bienveillance, ils me regardaient pour lire mes pensées plutôt dans mes yeux que sur mes lèvres, puis les intonations de ma voix les caressaient et ne leur laissaient aucun doute sur mes sentiments.

 

Pourtant, afin de me faire comprendre de ces êtres frustes au parler indigent, au vocabulaire suggestif mais réduit, trop souvent je recourais à la phraséologie des beaux causeurs. Comment aller jusqu’à leur âme, à ces ruffians ? Je n’avais d’autres ressources que de leur répéter un grand nombre de fois : « je vous aime » en jurant comme eux, en leur allongeant des bourrades dans le dos, en les secouant par le bras en guise d’épanchements. Ils me prodiguaient les mêmes marques de tendresse ou ils se bornaient à me sourire bénévolement ; leurs yeux et leurs voix avaient quelque chose d’exquis que je n’ai vu qu’aux chiens que l’on caresse, aux mendiants que l’on aumône, aux mioches pauvres à qui l’on coule quelques bonbons dans la main.

 

Ah ! le sourire de leurs grosses lèvres rouges un peu flétries par l’usage de la pipe, mais surtout par l’âcre jus de la chique, ces lèvres qui s’écartent pour montrer de jolies dents de louveteaux. Je goûtais un plaisir inouï à voir s’adoucir l’expression de leurs physionomies farouches et hargneuses comme celles de Bugutte et de Campernouillie ; ou gouailleusement effrontées comme chez Tourlamain et Zwolu ; ou craintive et frileuse comme chez le petit Palul. Mais il y avait un reste de rancune aussi, de vague bouderie dans l’air dont ces réprouvés sociaux se laissaient amadouer par un transfuge de leurs persécuteurs ; en s’entreregardant, ils semblaient se dire : « Tout cela n’est-il pas trop beau pour y croire ?… Mais, non, ce n’est pas un méchant garçon après tout. Nous le dresserons à notre image. Peut-être y aura-t-il même quelque chose à tirer de lui ! »

 

Ils n’auraient qu’à me mettre à l’épreuve. Je me vouais à leur bon plaisir, je me faisais leur homme lige : « À vous pour la vie ! balbutiai-je, le cœur gros. Des paroles ou du silence. Peu importe. Des gestes ou de l’immobilité : à votre aise. L’essentiel pour moi, c’est votre présence. Livrez-vous à vos passe-temps. Ne faites pas attention à moi. Que je ne sois ni l’indiscret, ni l’intrus. Je ne demande que de pouvoir vous contempler à loisir, d’être votre témoin, votre caution, et même votre complice le jour où vous m’en trouverez digneTolérez-moi, je ne serai pas encombrant. Puis libre à vous de me rabrouer pour peu que je vous embarrasse, comme je vous ai vu traiter un cabot qui s’empêtrait dans vos jambes. Bref, usez de moi comme de vos bons chiens. Collé à vos talons, le nez quêteur, l’oreille ouverte, l’œil vigilant, je prendrai part à vos équipées. En vos accès de sympathie, il vous arrive d’empoigner votre inséparable toutou, de le secouer cordialement et de vous frotter le nez à son museau

 

– Qu’à cela ne tienne ! ricana Tourlamain, et il me retint fraternellement dans ses bras. Des siens je passai dans ceux des autres, et quand tous m’eurent barbouillé de leur baiser, il ne nous resta plus que d’aller sceller ce pacte d’alliance dans une gargote voisine où je payai ma bienvenue sous forme de moules, de harengs, de pommes de terre frites et de force pintes de faro.

 

 

Depuis que je les ai rencontrés, ces cinq gaillards, je ne les quitte presque plus. Ils m’incarnent la jeune fleur miséreuse de la capitale ; ils résument la faune de nos quartiers interlopes ; ils sont les plus beaux de mes voyous de velours. Ils me permettront de fixer, d’historiographier, pour ainsi dire, le type du réfractaire entre seize et vingt-cinq ans. Si j’étais assez riche pour acheter un appareil photographique, je les prendrais dans toutes leurs poses sans me lasser de les revoir et de les reproduire, tant leurs moindres attitudes comportent de naturel et d’imprévu. Combien de fois ne m’arrive-t-il pas de fermer les yeux et de m’évoquer leur contour, leur modelé, leur couleur et leur patine, afin de me graver plus intensément encore leur portrait dans la mémoire !

 

Non contents de m’agréer dans leur petit groupe, mes cinq m’affilièrent par la suite à toute leur bande. Je connus une centaine au moins d’autres garnements presque aussi corsés et montés de ton. Tout ce qui les concerne me tenant à cœur, j’ai voulu savoir où ils gîtent, d’où ils proviennent, comment on les éleva et comment ils subsistent.

 

 

En contrebas des coteaux et des futaies du château royal s’étale une banlieue excentrique où les parents du petit Palul occupent une masure qu’on dirait faite, ainsi que toutes les autres, de gravats hourdis à la diable. Le talus sur lequel se dresse cette bicoque trempe son pied dans un rivelet boueux, digne cours d’eau de cette vallée sardonique.

 

Ce n’est point sous les traits d’une naïade que je me représente ce ruisselet, mais bien sous la figure d’un Manneken-Pis sculpté par Jérôme, le plus païen des deux Duquesnoy. Le Maelbeek, mieux vaudrait dire le Malbec, le mal embouché, participe en effet de l’humeur sournoise et dévastatrice de nos gavroches. Sous ses dehors malingres et stagnants, il n’est pas de tour qu’il ne joue aux riverains. Il fait le désespoir des ingénieurs. Pour ma part je l’ai surpris maintes fois au crépuscule, barbotant dans le fumet de sa vase ou, accroupi sous l’arche minuscule d’un petit pont, en train de ruminer quelque gredinerie. Sans parler des miasmes qu’il dégage, ce filet de fange vous a des crues subites qui le font sortir de son lit, submerger les prairies, cambrioler les caves et ruiner les provisions. Après avoir beaucoup crié et vociféré contre lui, les inondés, ses victimes, finissent par rire de ses frasques. Le gamin les désarme. N’est-il pas des leurs ? Mais les autorités ne badinent pas. Pour corriger le polisson les édiles ne trouvent rien de mieux que de lui infliger le même traitement qu’à sa grande sœur la Senne : on l’emmurera tout vif comme un vulgaire égout. L’enfant se laisse faire, non sans pleurnicher et pester en sourdine, mais il tient sa vengeance. Aux premières guilées, il s’arcboute, fait le gros dos, joue si bien de la croupe et des épaules, qu’il finit par démolir son in-pace et par renverser des maisons.

 

 

Un saule, à peu près déraciné par les farces de ce lutin, étira ses branches effeuillées au-dessus du toit natal de notre Palul. Ses parents se donnent pour des maraîchers ; c’est du moins leur gagne-pain avouable, leur métier alibi, car ils en exercent un tas d’autres, clandestins mais lucratifs. Ils engraissent un porc, cultivent leur provision de pommes de terre et quelques raves. Mais, ainsi que leurs voisins, ils s’adonnent plutôt à l’élève des récidivistes qu’à la culture des choux et des navets. Les vieux menèrent leurs premiers-nés à la maraude ; puis les aînés se chargèrent de débaucher les cadets. Ils commencent par la mendicité anodine. Le petit Palul fut de ces galopins qui trottinent aux portières des voitures après avoir fait la roue et des cumulets dans le sable. Ils tendent la main en tournant vers vous leur minois rondelet dont l’expression délurée et le regard en dessous démentent l’humilité de leurs appels à votre charité.

 

La dégaine fluette, les yeux limpides de Palul induisirent ses vieux à l’exploiter autrement. Ils tentèrent l’effet de sa mine séraphique sur le curé de la paroisse. Le bon prêtre mordit à l’amorce. Il se l’attacha comme enfant de chœur, lui fit faire sa première communion, parla de l’envoyer au séminaire. De là ce sobriquet de Cassisme, corruption de catéchisme, qui devait rester au petit Palul. Sous prétexte que le gosse ne leur rapportait encore rien, ses parents soutiraient force pièces blanches au digne pasteur qui se flattait de les ramener tous au bien par l’exemple de l’un d’eux.

 

Mais il présumait trop de la vocation du néophyte. Palul épris de plein air et de mouvement rongeait son frein. À la soutane il eût préféré le froc d’un ordre mendiant. Les dimanches après midi, été comme hiver, il lui fallait demeurer entre quatre murs, marmotter des litanies, nasiller des psaumes, défiler des chapelets. Il lui arriva de manquer à ces exercices pour courir la pretantaine avec des mécréants de son âge. Averti par le curé, son père lui donna de la discipline avec une telle conviction qu’après sa troisième escapade le congréganiste malgré lui prit la clef des champs. Plutôt que de recommencer cette vie de raton d’église et de souffre-douleur il se serait jeté dans le canal ; mais une pierre au cou car il nageait trop bien. Ses parents n’osèrent le réclamer, il les aurait vendus. Ils lui laissèrent donc la volée. Échappé du nid paternel, il s’agissait pour l’oisillon de ne pas se faire encager par les oiseleurs de la police.

 

Cassisme mena des aveugles, ramassa des chiffons ; en tournant la manivelle de pianos mécaniques pour des Italiens, il se découvrit des dispositions musicales et il en vint, sachant lire, à apprendre par cœur des complaintes qu’il chantait en s’accompagnant sur l’accordéon. Un soir, de mauvais plaisants, dont il avait escorté la ribote de bouge en bouge, le soûlèrent et lui flibustèrent son instrument qu’il tenait de la générosité d’un Mécène du trottoir. Puis il hérita du singe d’un forain auquel il avait servi de pitre. La bestiole se mourait de la poitrine. Cassisme l’avait dressée à tendre la main aux badauds, et jusqu’au dernier jour il la promenait frileusement blottie sous un pan de sa veste. Quand elle creva il se fit aide-montreur de marionnettes dans un de ces guignols souterrains ménagés au fond d’une impasse. Ces fantoches pèsent autant que des hommes. Palul les laissait tomber ou bien il embrouillait les ficelles. Les loustics huaient et houspillaient l’imprésario qui talochait son manœuvre et finit par lui donner congé. Palul stationnait aux portes des salles de vente et aidait à déménager des meubles sur des charrettes à bras. Il rôdait autour des chantiers pour se faire embaucher par les maçons qu’il servait en montant aux échelles, chargé de mortier et de briques. Le temps se mit à la gelée : Palul courut aux rendez-vous des patineurs où il aidait les élégantes à chausser leurs patins. Il débitait aussi du petit bois – huit fagots pour dix centimes – qu’il criait d’une voix lamentable. Les ménagères, apitoyées en le voyant tout bleu de froid, le réchauffaient d’une tasse de café. Il allait tomber d’inanition dans la rue quand il fut ramassé par Jef Campernouillie.

 

 

L’abatteur le prit sous sa protection et l’enfant, nature exaltée et même religieuse, voua à son robuste nourricier une affection sans bornes. On ne les voyait plus l’un sans l’autre.

 

Malgré sa mine de dur à cuire et sa brusquerie, pas de garçon plus simple et plus doux que notre Jef. Il répugne tellement à verser le sang, même celui des bœufs et des moutons, qu’il s’est fait hercule de foire. Quand le métier ne va pas, il recourt au cambriolage. Toutefois, il s’arrange pour qu’il n’y ait jamais personne dans la cambuse où il opère, car il lui en coûterait de jouer du surin. Il a dressé l’élastique Palul à se glisser entre deux barreaux de fenêtre ou par une imposte, un vasistas, un soupirail. Il ne volera jamais que par nécessité, histoire de se procurer le droit à la paresse. Ce bougre, taillé pour les plus rudes besognes, cache une âme de rêveur. Tout comme Palul il adore bucoliser par les sentiers à la belle saison. Je passai sans doute plus d’une fois devant leur groupe sans les connaître. Allongés, au flanc d’un talus, ils se vautrent le nez dans l’herbe et leur croupe saillante ajoute des mamelons vivants aux ondulations du terrain. Ils se rendent d’une kermesse à l’autre. Palul fait de nouveau le chanteur ambulant, Campernouillie défie les valets de charrue à la lutte, soulève des poids ou jongle avec son petit satellite ; ils ne rentrent à la ville que pour venir s’y débarrasser des poules volées dans les fermes et des oiseaux chanteurs pris à la pipée.

 

 

De mes cinq inséparables c’est peut-être Dolf Tourlamain qui couve les instincts les plus inquiétants. Il y a du félin dans ce grand garçon rieur et polisson, brun et sec comme un matelot espagnol, habile à passer la jambe, prompt à jouer du couteau, condimenté par excellence, voluptueux, égrillard, même raffiné dans ses plaisirs et capable, à ce que me firent entendre les autres, d’introduire de la cruauté dans ses amours et de répandre le sang par boutades, sans haine et sans raison, histoire de se divertir à des jeux nouveaux.

 

On dirait le plus régulier de la bande. Il exerce presque continuellement le métier de mécanicien ajusteur. Après sa journée il nous rejoint souvent en bourgeron, les mains encore noires, sentant la sueur et la limaille. Mais il aura des accès de paresse et de sensualité, il chômera des quinzaines entières durant lesquelles, friand d’élégances, il s’affichera avec des femmes mieux parées que ses ordinaires bonnes fortunes, ou l’un de nous l’aura signalé pilotant quelque touriste équivoque. Autrefois, aidé du petit Zwolu, il pratiquait le vol à la tire, le plus artiste de tous les larcins. À présent, il trouve plus facile d’exploiter ses grâces d’androgyne et lui-même nous donne à entendre qu’il n’est guère de prostitution à laquelle il ne se soit livré. Après s’être passé ses fantaisies érotiques qui ne durent jamais plus de deux semaines, un matin, il retournera bravement à l’usine et un beau soir, il nous relancera en l’un de nos carrefours de ralliement.

 

Le Cadol, le faubourg excentrique d’où sortit Campernouillie, est aussi le berceau de Tourlamain. Pour l’amour de ses fringants aborigènes je raffole de cette banlieue bruxelloise, dérision de la campagne et parodie de la grande ville où les fumiers rustiques luttent contre les miasmes urbains, où l’herbe et les arbres sont brûlés par les chimies industrielles, mais où fleurissent de si croustillantes plantes humaines !

 

 

Bugutte et Zwolu naquirent et continuent à vivre au cœur de la cité même. Zwolu, autrement dit l’Hirondelle, prend son vol tous les matins du fond de ce Coin du Diable dont les sentes rivalisent de noms délicieux et de fermentation subversive. La poétique adresse que celle de notre petit benjamin : voisin des hirondelles qui s’appellent comme lui, il loge au 30 de l’impasse du Sorbier, dans la rue Notre-Dame-du-Sommeil. À la différence de son camarade Palul, il vit toujours en bonne intelligence avec les siens ; il supporte même une partie des frais du ménage composé des parents et d’une dizaine d’enfants plus ou moins incestueux et dont il serait, dans tous les cas, fort ardu d’établir le véridique état civil. Tout ce monde se répartit tant bien que mal dans deux chambres et dort pêle-mêle, voué à la promiscuité la plus patriarcale. Par les étouffantes nuits d’été, hommes et garçons cèdent le galetas aux femmes et vont s’allonger côte à côte sous le porche de l’impasse.

 

De cet humus sortit une fleur charmante, un petit voyou fait au tour, le plus mignon de la bande, subtil et gourmand, le larcin fait dieu, toujours en train de patrouiller et de grignoter des fruits ou des sucreries dérobées à un éventaire. Combien, de fois à la vue du petit Mémène, ne me suis-je pas dit : « Regarde-le bien, grave sa ligne et son ton dans ta mémoire ; tu ne retrouveras sans doute plus, dans une posture si avantageuse, ce polisson aux grands yeux noirs, aux pommettes saillantes, affriolant à croquer, valant, déluré et précoce, dix mille gosses de riches, quoiqu’il porte souvent un pantalon tellement déchiré qu’on voit la moitié des deux cuisses et que les loques pendillent autour. Marque sa frimousse chiffonnée, un peu narquoise, plissée par un rire sonoretinte la blague du voyou puéril et profond qui a jugé la misère sociale et qui sait que le mieux est de s’en gausser pour s’y résigner. Et n’oublie pas son haussement d’épaules accompagné d’une moue ; ce pli dans le renfoncement de ses reins et son veston trop court qui se relève au-dessus de sa ceinture et de son bourrelet de chemise, lorsqu’il plonge les mains dans les poches de sa culotte. Et son sifflement perpétuel et son nez quêteur et carlin, et la courroie jaune qui retient ses grègues et qui lui sert de fronde à l’occasion ou de fouet, voire de laisse, quand il a volé quelque chien. »

 

Comme Tourlamain il excelle dans le vol à la tire. Il s’en acquitte en virtuose ; il recherche le frisson du risque. Encore choisit-il ses victimes. Il s’en voudrait de dévaliser un pauvre. En revanche, il dépouillera sans remords les cocottes ou les matrones arborant leur pretintaille de métal jaune et les gros messieurs à la bedaine sonnante de breloques. Il n’a jamais été pincé, pas plus, d’ailleurs, que Dolf Tourlamain qui fut son maître et avec qui il opéra parfois de conserve. À l’exemple de Dolf, il juge bon, pour endormir la vigilance de la rousse, d’exercer par intermittences un semblant de métier avouable. Ainsi, on l’a connu employé comme chasseur dans un des grands cafés du boulevard. Jamais, de mémoire de garçon, on n’avait vu saute-ruisseau si débrouillard, si vif-argent. À telle enseigne que le gérant s’avisa de vouloir se l’attacher à des conditions inespérées pour un morveux de son âge. L’hirondelle aimait trop le changement et la vie buissonnière ! Il n’y eut pas moyen de la retenir. Zwolu a de l’honneur à sa manière : il ne s’est jamais livré au moindre détournement chez ses patrons d’occasion. Aux approches de la Saint-Nicolas et de la quinzaine des étrennes, il dépense des trésors d’ingéniosité et de grâce bouffonne à lancer le dernier cri, le jouet à deux sous du jour. Les camelots se l’arrachent.

 

 

Bugutte, lui, occupe une chambre dans la rue de l’Épée, en pleines Marolles, avec sa bonne vieille mère et deux enfants qu’il eut d’une maîtresse ; il a reconnu les mômes mais il s’est méfié de la fille avec laquelle il ne consentit jamais à vivre maritalement et qui le quitta, au surplus, pour courir à d’autres appareillages.

 

À la différence de ses copains, Bugutte aime travailler honnêtement et aucune besogne ne lui répugne. Il turbina comme terrassier, cureur d’égouts, balayeur de rues. Un long temps il fut attaché à la ferme des boues ; il vous soulevait comme plume les baquets et les hottes d’ordures et vous les chavirait sur le tombereau avec une aisance d’athlète et une désinvolture philosophique, qui faisaient l’ébahissement de son compagnon de corvée. Débardeur, il aida à charger des bateaux ; il en hala d’autres au bord du canal, jusqu’à ce que la cincenelle lui eût durillonné l’épaule comme à un galérien. Malheureusement il lui arrive de boire, surtout les jours de paie. Sous prétexte de défendre les intérêts d’un camarade, il cherche misère au patron et tape dessus, après quoi il ne lui reste plus qu’à louer ses bras ailleurs. En dernier lieu, il croyait avoir trouvé ce qu’il lui fallait. Le propriétaire d’une salle de danse l’engagea pour maintenir l’ordre et mettre le holà quand se produisait une bagarre ; mais Bugutte prenait son rôle tellement au sérieux que, sous prétexte d’expulser les perturbateurs, il les démolissait aux trois quarts et attirait ainsi d’onéreux procès à son employeur qui finit par se priver de ses services.

 

Brave et beau Bugutte, victime de sa force : Hercule sans Travaux !

 

 

Je me rappellerai ce jour de janvier, dans un temps de brouillard et de neige fondue, sa culotte de velours roux, une culotte d’or rutilant, aux cassures de brocard et de moire, un tissu comme du bronze fluide, dont l’obsession fut telle que n’osant lui proposer un troc, je flânai devant les étalages de frusques ouvrières pour y retrouver l’équivalent de la magnifique vêture du pauvre diable, mais aucune n’avait ce brio ni ces éclairs phosphorescents, ni ce ragoût. D’ailleurs pour qu’elle vécût et qu’elle sortit tout son prestige, ne fallait-il pas qu’elle fût portée par l’unique Bugutte ? Je ne rapproche de cette impression causée par un vêtement somptueux et bien adapté, que cette autre, un jour de spleen, sur les quais de l’Escaut, en avisant un pantalon de velours, mais mauve celui-ci, rapetassé de teintes dans la gamme des violets et de la pourpre, aux jambes d’un terrassier qui flânait avec des camarades. Caresse, volupté visuelle ! Pour voir chatoyer et déferler plus longtemps les plis de ces bragues magiques au rythme de la marche du chômeur qui s’en était affublé, je le filai et finis par m’éterniser et me griser à sa suite au comptoir d’un musico.

 

Mais Bugutte se culotte peut-être plus décorativement encore. Depuis qu’il sait mon enthousiasme pour cette pièce de sa toilette, il ne s’en sépare presque plus. De belle qu’elle était, elle est devenue superbe, pathétique comme un champ de bataille ou une « maison du crime ».

 

Ah ! si elle pouvait parler ! mais que dis-je ? elle parle et avec quelle éloquence. Demandez plutôt à la mère du fort garçon. Elle vous en racontera l’odyssée. À chaque raccroc, à chaque rapiéçage, la bonne vieille se récapitule sans doute les péripéties traversées par ce velours cullier. Toutes les fois qu’elle fait courir l’aiguille dans l’étoffe élimée, elle ajoute un nouveau couplet à la complainte.

 

Ici cette culotte de haut goût, saurette et comme enfumée, fut trouée dans une rixe, lors du tirage au sort ; là, son propriétaire étant ivre, se la déchira au genou ; ici, le gaillard éméché ayant logé sa pipe encore allumée dans sa poche, le velours prit comme de l’amadou et le gars faillit rôtir ses jambons ; une autre fois, la pauvre bokse, comme il appelle ses glorieuses bragues en son flamand bruxellois, fut mordue par la chaux vive dans laquelle on l’avait poussé ; ici, on la poissa de bière ; cette tache est de la graisse, celle-ci du vin, celle-là du sang ! La mère Bugutte ne tarirait pas à vous redire les aventures que lui narre cette vétérane de la défroque du rude garçon. Ainsi, à propos de cette genouillère rouge, elle vous racontera comment son Tick étant en train de scier des pierres, l’outil dévia et lui mordit la chair en trois endroits. Le blessé regagna les Marolles en traînant la patte et en ayant toutes les peines à écarter les roquets alléchés par sa culotte imbibée de sang.

 

Certes, les ruines m’intéressent, mais moins que les haillons. Il m’aura été doux de suivre les ravages du temps et des événements sur cette bokse de mon Bugutte ; de la voir roussir, s’effriter, se lézarder et s’ébrécher sur son corps comme un castel sur les mamelons d’une montagne.

 

 

Ils ont beau gîter comme Tourlamain, Cassisme et Campernouillie, dans le fond des faubourgs, mes voyous tendent à se relancer les uns les autres dans ces cloaques de la Marollierègne leur chef. C’est là leur véritable centre. Ils y acquièrent tout leur galbe ; ils viennent y prendre leur mot d’ordre. Ils y sévissent et ils y pâtissent à la fois. Ils attendent toujours leur peintre. Marbol les aurait interprétés dans un mode trop rassis. À peine eut-il attrapé les détrempes, les bavochures, les plis à contre-rythme, les cassures à contre-geste et à rebrousse-poil de leurs guenilles. Mais qui rendra les membres cambrés et fuselés, les reins ondoyants, les déhanchements et les tortillements de mes drôles ; leurs mouvements trides de poulains en prairie, ces contorsions qui font crever leurs nippes comme les brugnons leur pelure ?

 

Je les cultive et les exprime de mon mieux ; je leur fais rendre toute leur originalité en ces carrefours où ils prennent le plus de fleur, de modelé et d’accent.

 

Ils ne trouveront pas plus leur sculpteur que leur peintre. Et cependant, fallacieusement couverts, presque nus, ou bien bridés dans des frusques patinées par les glissades à écorche-cul, aussi assorties à leur personne que la fourrure de la chenille ou le pelage du renard, beaucoup semblent déjà coulés en bronze ou pétris en terre-cuite. Après l’homme domestique ou l’ouvrier, il m’aurait plu voir un nouveau Barye s’attaquer à l’homme fauve, préférer le truand au peinard, comme il célébra le tigre et le loup plutôt que le bœuf et le chien.

 

Et quel musicien transposerait en son art leurs insidieuses modulations, le timbre de leurs voix gutturales, ces intonations imprévues, cette façon de redoubler, en s’appelant les uns les autres, la dernière voyelle de leurs noms, par un coup de gosier semblable à un sanglot et qui me donne chaque fois la chair de poule : Paluhul, Buguhutte ! Zwoluhue !

 

Mais le verbe lui-même parviendrait-il à s’assimiler le fluide de ces enfants de la libre aventure ; le fumet de cette venaison humaine ? Par exemple, à certaines heures où ils me paraissent tellement saturés de vie et de jeunesse, que je m’évoque jusqu’au graillon de leur baiser et la saumure de leur salive !

 

 

L’autre jour, je m’imaginais être cet artiste absolu : poète, sculpteur, peintre et musicien, le tout à la fois. Que dis-je ? Un instant, je crus même avoir usurpé la suprême béatitude réservée aux seuls dieux.

 

La force physique, l’adresse, la résistance musculaire fournissent le thème principal des causeries de mes inséparables et le prétexte à leurs jeux. Ce jour donc, ils m’entraînèrent dans leur gymnase, pompeusement intitulé Arènes athlétiques. Représentez-vous, au fond d’un étroit boyau du quartier des Marolles, ironiquement appelé rue de la Philanthropie, un assez vaste hangar, ancien atelier de charron ou magasin de chiffonniers, dans lequel on pénètre par un bouge ne différant des autres taudis de la ruelle que par les photographies des célébrités foraines accrochées aux parois. Sur la lice jonchée de tan et de sciure de bois, dont l’odeur résineuse se mêle à celle des émanations humaines, s’éparpillent des haltères et des poids. À travers la buée opaque et rousse, à peine combattue par une fumeuse lampe à pétrole, je démêle les habitués de l’endroit, des apprentis pour la plupart, venus en grand nombre à cause du samedi soir. Dans les coins, j’en vois qui se déshabillent avec de jolis gestes frileux : ils sortent de leurs nippes comme papillons de leurs chrysalides, et le ton laiteux de leur chair fait aussi songer à des cuisses de noix extraites de leur coquille. Il y en a de nus jusqu’à la ceinture ; d’autres ne gardent que le caleçon traditionnel. La plupart se trémoussent et batifolent dans une mêlée confuse. Leurs enchevêtrements suggèrent les ébats de jeunes chiens qui se mordillent et se reniflent. Ils s’abandonnent à la volupté du mouvement ; ils se réjouissent du ressort de leurs muscles ; ils ne savent, dirait-on, à quels tortillements se livrer pour assouvir leur fringale d’activité ; ils s’empoignent et se manient au hasard comme de vivants engins de gymnastique. Et avec les haleines et les sueurs, l’atmosphère s’enfièvre aussi de rires, de défis et d’appels.

 

« Jeux de mains, jeux de vilains ! » proclamèrent nos éducateurs. Je t’en fiche ! Rien de plus sain et de plus glorieux au contraire. Où est le temps des Henri VIII et des François Ier, s’essayant comme des charretiers et, oublieux de leurs beaux habits et de l’étiquette, préludant par une partie de lutte aux conférences du Drap d’Or ?

 

Ce grouillis de nos jeunes Marolliens me fait songer à la cacophonie des instruments, qui s’accordent avant d’entamer la musique pour de bon. Campernouillie, le maître de l’endroit et l’arbitre des jeux, met fin à la confusion et fait déblayer la palestre afin de permettre aux amateurs de se mesurer, deux par deux en des assauts d’entraînements. Les juniors commencent. Leurs camarades qui se bousculent derrière la palissade font une entrée à chaque nouveau couple. Une pluie de lazzi et d’interpellations saugrenues. Les loustics exécutent en paroles la caricature des copains du monde, tous sont connaisseurs et experts, appréciateurs de leurs mérites mutuels. L’hiver, ces séances de luttes et, l’été, les baignades dans les canaux de batelage, les habituèrent à se voir souvent in naturalibus et contribueront à développer chez eux cette ostentation de leurs avantages. À force de s’être comparés, ils se connaissent dans les moindres recoins de leurs académies. Leurs mœurs sont d’ailleurs aussi publiques que possible. Véritables dynamomètres, j’entends mes voisins évaluer entre eux la force et la résistance des concurrents. Ils savent ce qu’un tel fournit de muscle et de nerf, ceux que celui-ci tomberait sans peine, et ceux à qui il ne ferait pas bon pour lui de se frotter.

 

Les luttes devenant de plus en plus intéressantes, la turbulence et l’humeur blagueuse des spectateurs s’apaisent graduellement. Avant de s’empoigner, les lutteurs prennent la précaution de s’oindre de sable les paumes et les phalanges. On se piète, on tend le cou pour mieux voir, mes voisins ne tardent pas à haleter et à ahaner avec la respiration des combattants. Ils se balancent et palpitent, au rythme des attaques et des feintes. Moi-même, je monte au diapason, au fluide de l’assemblée. Je m’affriole et je trépigne, comme la galerie, aux péripéties de la joute. J’y prends autant de plaisir qu’aux plus poignants spectacles. Je sens mes reins se bomber, mes jambes s’allonger et se rétracter en étroite sympathie avec les mouvements des athlètes.

 

Après un assaut entre Campernouillie et Tourlamain ou plutôt une jolie parade montrant la force aux prières avec l’adresse, et dans laquelle l’un compère faisait valoir l’autre, un mouvement se produit parmi les regardants et le nom de Tich Bugutte court de bouche en bouche.

 

Il s’est déshabillé à son tour, et en attendant un partenaire digne de lui, il se prélasse autour de l’arène, les bras croisés, un bout de paille entre les dents, prenant une joie naïve à étaler sa chair adolescente. Ce n’est pas la première fois, tant s’en faut, que ses copains ont l’occasion de le voir au naturel et, pourtant, un murmure d’admiration s’élève de toutes parts. Quant à moi, il vient de me révéler la beauté mâle. J’éprouve en face de ce corps irréprochable, alliant l’élégance et la cambrure de Tourlamain aux reliefs charnus de Campernouillie, l’enthousiasme que Gœthe exprime si bien par la bouche de son Wilhelm Meister quand celui-ci voit surgir des eaux d’un étang les formes eurythmiques de son compagnon de baignade. Le sculpteur florentin Ghiberti aurait dit, en parlant d’une statue grecque, qu’il était impossible d’en exprimer la perfection avec des mots et que l’œil seul ne suffisant pas pour en apprécier les suavités infinies, il fallait suppléer à la vue par le toucher. Eh bien, à ce moment, comme cet artiste fanatique, je me sentais l’envie de promener les mains sur cette admirable statue de chair et de la modeler de ferveur. L’objet de mon extase la devina-t-il ? Mais ses regards ayant parcouru l’assemblée, soudain il m’avise, s’approche de moi et me tape sur l’épaule :

 

– Voilà, mon homme ! dit-il avec son bon sourire. Allons, aboule, Lorr, que je te donne une leçon.

 

– Moi ! m’écriai-je, en reculant, et sur un ton de surprise qui doit ressembler à de la terreur.

 

, oui ! Sois tranquille. Je ne te casserai pas.

 

Et prestement il m’empoigne, me tire à lui par dessus les autres qui ne se font pas faute d’applaudir et de jubiler.

 

Il m’arrache la veste et le gilet, me pousse au milieu du champ-clos. Je n’ai ni le temps ni la conscience de protester : je suis étourdi. Il me prend les mains, les applique lui-même l’une sur son épaule, l’autre à sa ceinture, dans une des poses réglementaires.

 

– Allons ! y sommes-nous ? Partons.

 

Moi, je n’ai garde de bouger. Mon vœu de tout à l’heure se réalise. Je resterais éternellement dans cette posture, oubliant mes doigts aux courbes de ce torse.

 

– Eh bien ? s’écrie Bugutte qui s’impatiente et qui me secoue en riant.

 

Je réagis contre mon émoi et me résigne à l’entreprendre. Mais je n’y mets aucune énergie, je palpe le relief des muscles, je me régale au toucher de ces méplats et de ces cambrures élastiques quoique fermes. J’oublie le reste et n’en veux pas davantage. À quoi comparer cette sensation ? Elle n’a rien de la volupté amoureuse et cependant, elle imprime à mon être je ne sais quel sentiment fort, quelle reconnaissance éperdue envers le Créateur. Quel besoin de religion et de foi ! J’adorai Dieu dans un de ses chefs-dœuvre.

 

– Dis, Lorr !… as-tu fini de me chatouiller ?

 

Les autres rient de plus belle.

 

Alors, confus, je me décide à l’empoigner pour de bon.

 

– À la bonne heure !

 

Le solide garçon se borne à m’opposer une molle résistance. Mais celle-ci suffit pour m’irriter. Je me passionne graduellement pour la lutte même – c’est comme si le modèle disparaissait pour laisser à l’artiste la fièvre de réaliser l’œuvre, l’art qu’il lui inspire. Un nouvel enthousiasme, peut-être plus intense encore, se joint à ma première ferveur. Je veux vaincre : la lutte de Jacob contre l’Ange. Et si j’éprouve encore une joie à pétrir ces muscles, c’est la joie d’un Prométhée sculpteur des hommes, d’un statuaire de la Vie.

 

Bravo, Lorr ! me crient Tourlamain et les autres, en me voyant prendre goût au sport.

 

À plusieurs reprises, j’ébranle mon adversaire qui ne cesse de m’encourager, lui aussi, de son sourire magnanime. Il continue à me ménager, quoiqu’il ait à faire à partie plus rude qu’il ne l’eût cru.

 

Enfin, il juge la leçon assez longue pour la première fois. Mon amour-propre de novice ne court aucun risque. Bugutte me soulève par un mouvement irrésistible et m’étale ensuite, les épaules bien marquées dans le sable.

 

Ouf ! dit-il, en me relevant aussitôt après. Il me tend la main, dans laquelle je fais claquer la mienne :

 

Tope-là !… Vrai ce n’a pas été sans peine !

 

Nous nous rhabillons et courons nous rafraîchir au comptoir du bouge.

 

 

Je suis retourné aux arènes athlétiques, mais je n’ai plus voulu lutter, malgré les instances de Bugutte :

 

Viens, donc ?… Ça allait si bien !

 

– Non, Tich.

 

– Et pourquoi pas ?

 

– Je me connais… Nous sommes amis, grands amis, n’est-ce pas ?… Eh bien, je craindrais de m’énerver et de me fâcher à ce jeu, d’y prendre trop de goût et de vouloir te tomber pour de bon… L’autre soir, à la fin, je me sentais devenir mauvais

 

Il m’a regardé d’un air intrigué :

 

– Ah bah ! Tu es un singulier pistolet. À ta guise, Lorr… Tu dois mieux savoir que moi… Mais là, vrai, c’est dommage. Comme élève, tu m’aurais fait honneur

 

Je lui ai menti, désespérant de me faire comprendre ; surtout que je ne parviens à me définir à moi-même ce que j’éprouve.

 

Tout ce que je sais, c’est que cet exercice m’exalte trop. Une seule expérience m’a suffi. On ne se fait pas enlever une seconde fois au ciel. Ce serait tenter Dieu. En retombant sur la terre, ne descendrait-on plus bas ?

 

 

Notre Dolf tire au sort.

 

Vous en serez, n’est-ce pas, Lorr ? m’a dit le fringant garçon, il y a quelques mois.

 

– De quoi ?

 

– Mais des nôtres ; de la vadrouille de jour de la conscription, et le lendemain, et le surlendemain encore…

 

La conscription même ne lui importe guère. Qu’il tire un bon ou un mauvais numéro, cela lui est parfaitement égal. Il ne voit dans cet événement que la bamboche de quatre jours qui l’accompagne.

 

– Par exemple ! lui objecté-je. J’ai tiré au sort depuis longtemps…

 

– Qu’à cela ne tienne ! fait Tourlamain. Bugutte et Campernouillie sont dans le même casQuant à Cassisme et à Zwolu leur tour ne viendra que dans deux ans… Cela ne les empêchera pas de s’entraîner dès maintenant, n’est-ce pas, les gosses ?

 

– Un peu, Dolf ! ratifient les deux benjamins.

 

Entendu ! Nous nous amuserons, Lorr, tu verras !…

 

Pas moyen de me dérober. Non seulement l’invitation m’est faite de tout cœur et de la meilleure grâce, mais elle prévient un de mes désirs.

 

Ainsi que tous les autres garçons de sa paroisse du Cadol, depuis deux ans, en prévision du grand jour, Dolf prélève, chaque semaine, quelques sous sur son salaire ou sur ses profits pour les verser dans une cagnotte, confiée au patron du bouge où les gaillards se réunissent les samedis. La première année, la cotisation hebdomadaire était de vingt-cinq centimes par tête, les premiers six mois de la seconde, elle s’éleva à cinquante, et enfin les six derniers mois, à un franc. Au bout du terme : le total de ces versements représente une somme rondelette qui passera jusqu’au dernier centime en beuveries et en cavalcades. Comme les autres, je verse mon écot à la caisse

 

Le jour est venu, un de ces jours gris de janvier, durant lesquels il ne cesse de pleuviner et de tomber du spleen. Depuis huit heures du matin, nous nous morfondons sur la place de Koukelberg – le faubourg d’où dépend le Cadol – au milieu de la foule des parents, des connaissances et des badauds.

 

Les miliciens s’amènent, par coteries ou isolément, braillards ou hébétés, rieurs mais déjà lassés tout de même, fiévreux, pâlots, les yeux vagues et les pommettes allumées. Plus d’un porte, sans qu’il s’en doute, cousue dans la doublure de sa veste par sa bonne vieille, quelque amulette achetée à la tireuse de cartes ou au thaumaturge du quartier : champignon cueilli pendant la nuit des Saints Innocents, dent de chat noir, marron ramassé à la Toussaint de la dernière année bissextile, et sur lequel sont gravés au couteau trempé dans l’eau bénite cinq chiffres cabalistiques.

 

Quelque sceptiques qu’ils soient, les durs à cuire se prêtent généralement à ces pratiques pour complaire à la sollicitude féminine. Aussi, Campernouillie me raconte que le matin fatal il consentit à se passer le scapulaire de sa bonne amie d’alors, sur la poitrine, entre la peau et la chemise. Pour la même raison, le rude Bugutte permit à sa mère de lui entortiller l’avant-bras de son chapelet. Et, riez tant que vous voudrez, tous deux tirèrent un bon numéro. Aussi, la brave receleuse qui donna le jour au petit Zwolu fera-t-elle le pèlerinage de Montaigu, à la Pentecôte précédant le tirage au sort de son fils.

 

Il n’y a que ce mécréant de Tourlamain qui n’ait rien voulu entendre. Il se moque bien de ces mômeries ! Puis, arrive qui plante ! Il marchera s’il le faut. Ou plutôt non, il ne marchera pas, il montera à cheval. Une belle arme que la cavalerie ! Et l’uniforme !

 

Neuf heures. La loterie a commencé. Des remous se produisent. Les conscrits qui ont tiré leur numéro dégringolent des escaliers de la maison communale et s’empressent de rejoindre les leurs en se trémoussant comme des frénétiques. La tradition veut que l’on se présente crânement. Veinard ou malchanceux, il s’agit de faire bonne figure. Ils se préparent à ce moment comme un acteur soigne son entrée. C’est à qui enjambera le plus de marches et sera le plus vite en bas. Nous en voyons qui sautent et qui plongent, en piquant presque une tête dans la foule.

 

Mais notre Dolf l’emporte sur tous les autres. Un vrai singe, ce garçon-là. Je me rappelais, le jour où j’étais allé le relancer et où il ne fit qu’un bond, de sa soupente jusqu’au pied de l’escalier dans la rue. Surpris à faire la grasse matinée, en reconnaissant mon sifflet, il n’avait passé que sa culotte ; et sa chemise de flanelle rouge, fermée aux poignets par des boutons de corne, s’entrebâillait sur son torse élastique.

 

Aujourdhui – ou plutôt hier – il se montra plus leste encore. Aucun acrobate n’eut fait mieux.

 

Nous le voyons surgir sur le palier. Une main tient le numéro, le 42, un des plus bas ; l’autre agite son chapeau. Il jette un cri qui n’en finit pas. Quand il se décide à fermer la bouche, c’est pour prendre entre ses dents le bout de carton. De là haut, encore, il nous lance son feutre que Palul attrape au vol. Et avant que nous nous soyons doutés de ce qu’il mijote, il fait le poirier, applaudit des jambes, se remet un instant sur ses pieds, mais pour reprendre aussitôt sa posture tête en bas. Comment descendit-il ? J’en suis encore à me le demander. Un vertige. Il tourna plusieurs fois sur lui-même comme une roue, mais une roue sans jantes ; s’arrêta net à six marches du sol, et arrivé là, ne se retrouva d’aplomb que pour rebondir et venir se projeter, en décrivant je ne sais quelle trajectoire, sur les têtes, les épaules et les mains de ses amis. Il nous écrase, il nous éborgne, il nous rompt la nuque et nous fait presque crouler ; nous l’accueillons moitié pestant, moitié riant. Enfin, Bugutte le juche à califourchon sur ses palettes et prend sa course à travers la foule encore tout ébranlée. Qui l’aime, le suive ! Nous gagnons le cabaret du coin de la placestationnent nos équipages. En attendant que la coterie soit au complet, premier puis second verre à la consolation du milicien.

 

Tourlamain prend la chose très philosophiquement. Bâti et taillé comme l’est notre ami, le conseil de révision n’aura garde de le .

 

Personne ne manque plus à l’appel. La bande s’installe dans les voitures et les breaks. Le cortège s’ébranle ; les musiciensclarinette, piston, tuba, bugle et cornet – à la tête.

 

Tous, même ceux qui n’ont pas tiré au sort, arborent un numéro à leur coiffure. Je me suis procuré le mien dans une petite boutique de la place, où m’ont conduit Bugutte et Campernouillie.

 

Nous sommes cinquante gaillards de la même trempe, Bruxellois invétérés, résolus, comme ils disent, à s’en donner pour leur argent.

 

Une seule chose me les gâte. Pour la circonstance ils ont cru devoir s’endimancher et, sous prétexte de se faire beaux, ils s’affublent de complets, de paletots-sacs, de chapeaux-boules enchérissant encore sur la laideur de la défroque bourgeoise. Rien ne leur va moins. Ils en perdent tout cachet et toute plastique. Il me peine de voir Bugutte mannequiné ainsi. Seul, Tourlamain se distingue par des vêtements appropriés à sa personne. Il porte un costume d’un joli ton mordoré, fait sur mesure et qui se façonne à son corps aussi bien que ses hardes ordinaires ; l’étoffe stricte et moulante dénonce, comme le ferait un maillot, les lignes de son torse et de ses jambes d’éphèbe

 

Et la bacchanale de commencer. Au début, tous sont en verve et en voix. Mais après quelques haltes, la bière fait sentir ses effets ; on ne parle plus, on s’égosille ; on ne chante plus, on braille, on vocifère ; on ne danse plus, on gigote. Les langues s’empâtent, les yeux se vitrent ; et avec un rire hébété, on se soulève à moitié sur les banquettes en saluant du chapeau.

 

Je renonce à compter les estaminets devant lesquels s’arrête notre cavalcade. Partout c’est le même manège : invasion de la salle, en-avant deux, tournée au comptoir ; après quoi, on règle les verres bus et cassés. Cochers et musiciens ne tardent pas à être aussi saouls que leurs clients.

 

À la longue, pour gagner du temps et épargner ses jambes, on ne met plus pied à terre, on boit dans la voiture.

 

J’observe et je me surveille le plus longtemps possible. Je vois les yeux tourner dans les têtes, béer au vide, se lubrifier, perdre toute expression ; les visages changer plusieurs fois de couleur. Quoiqu’ils fassent et contrairement à leur habitude, mes amis me semblent horriblement tristes et il me prend une immense pitié à leur endroit. De ce train, nous roulons à l’épilepsie et au délire.

 

À quelles extravagances nous sommes-nous livrés ? Je me rappelle confusément des bagarres, des réconciliations, des épanchements.

 

Puis ce fut la nuit opaque sans une lueur de raison. Je me réveillai dans un galetas où nous avions échoué, du moins les cinq, sans souci des autres. Après des cauchemars je me suis levé, somnambulique, la tête vide et endolorie, sous l’impression d’une descente en des enfers ou plutôt en des paradis défendus.

 

Ah, ce Dolf !…

 

Cette première journée me suffit. Je renonce à prendre ma part de ce qu’il leur reste à boire et à s’étourdir. Je leur abandonne mon écot.

 

 

Périodiquement, sans doute sous l’empire de mystérieuses climatéries, nous entrons en ébullition. Des bandes rousses défilent dans les rues paisibles où l’on ne les rencontre guère. Au lieu de scies graveleuses, ils braillent des couplets belliqueux. À l’approche de la colonne subversive les boutiquiers bâclent leurs vitrines. Ces truands vont-ils donner l’assaut aux banques et aux hôtels de la ville haute, élever des barricades, piller les bazars et les magasins de la cité commerciale ? Erreur. En dépit du proverbe qui veut que les loups ne se mangent pas entre eux, ces truculents polissons, armés de gourdins, de barres de fer, de frondes et de lanières de cuir, se sont croisés contre leurs pareils d’un autre quartier populeux. Le casus belli ? L’une ou l’autre Hélène, marchande de citrons ou coupeuse de poils, enlevée par quelque Pâris ; garçon abatteur ou colporteur de moules, aborigène de la paroisse rivale. Il arrive que l’origine de ces discordes soit plus futile encore ; mieux vaudrait dire que le prétexte n’existe même pas, à moins qu’il n’ait existé toujours et que ces échauffourées ne proviennent d’un antagonisme immémorial. Peut-être y a-t-il pour nos coureurs de rues la saison des coups de poing, comme il y a celle de la toupie, de la balle, de la marelle et des billes ? Simple jeu. Histoire de dépenser son athlétisme et de voir de quel côté fleurissent les tape-le-plus-dur.

 

Après des hostilités légendaires, on croyait du moins la paix assurée entre deux des faubourgs ennemis : Molenbeek et la rue Haute s’étaient réconciliés. Flupi Kassul et Tich Bugutte vivaient en frères, régnant chacun sur leur territoire respectif, entretenant des relations de bon voisinage et prêts à se prêter secours contre les malintentionnés des autres paroisses à gueux.

 

Or, l’autre lundi de la kermesse de Molenbeek, après avoir erré comme d’habitude en bande et de bastringue en bastringue, nous avions fini par échouer au Mouton bleu, chez César Bolpap. Quatre sous d’entrée, et on a droit gratis à deux sous de bière ou d’alcool. Manquant de danseuses, nous dansions entre nous. D’ailleurs, les voyous raffolent de cet exercice et comme tous ballent on ne peut mieux, la plupart du temps ils se trémoussent pour le plaisir de tricoter des jambes, appariés presque aussi complaisamment avec un camarade qu’avec quelque particulière. De même, leurs amoureuses ne valsent pas moins volontiers l’une avec l’autre. Ce jour-là, Tich Bugutte s’amusait de tout cœur en grand enfant qu’il est. Il fringuait sans interruption, ne laissant passer aucune danse, empoignant tantôt Dolf, tantôt Campernouillie, ou l’un des petiots, ou se rabattant sur moi qui manque cependant de leur diable au corps. En veine de largesse, il s’entêtait à payer de sa poche les quatre centimes par danse et par couple. Du train dont il y allait, il aurait bientôt le gousset vide. À peine a-t-on tourné deux ou trois fois autour de la salle que l’orchestrion s’arrête court. Intermède de promenade, durant lequel l’huissier circule à reculons, la main tendue, de couple en couple, pour recueillir le numéraire. Quand il a son compte, la musique reprend ; on vire quelques fois encore. Puis, crac, c’est fini. En place pour une autre danse. À recommencer !

 

Tich dansait de préférence avec Dolf. De même taille, ils s’accordaient à merveille, rivalisaient de virtuosité, prodiguaient les ronds de jambe, les contre-temps et les jetés-battus, agrémentaient le thème chorégraphique de fioritures imprévues. Tout intrépide qu’il soit, Dolf commençait à en avoir assez, mais Bugutte insistait : « Une encore… La toute dernière ! » Et force était à Dolf de s’exécuter.

 

Nous nous flattions d’avoir fait enfin démarrer de là notre infatigable Bugutte et nous nous retirions en chantant, à la file, les mains posées sur les épaules de celui qui nous précédait, quand, dans l’étroit couloir menant à la rue, nous nous heurtâmes à une bande de filles en cheveux, pimpantes, éveillées, l’air à la fête, qui ne nous eurent pas plutôt avisés qu’elles simulèrent un affolement extrême et éclatèrent en giries, semblables à ces anguilles du dicton qui crient avant qu’on les écorche. Comme de juste, on ne se fit pas faute de répondre à leurs provocations en les chatouillant et en les chiffonnant au passage, puis, mis en appétit, sur la proposition de notre chef, nous nous décidâmes de rentrer avec la ribambelle qui n’en attendait pas moins de notre ardeur.

 

Ouf ! On s’en va ! Et pour de bon, cette fois ! proposa Tourlamain après que nous eûmes payé quelques sous de danse à ces cascadeuses.

 

– Pas si vite ! Attends au moins que j’aie engagé celle-là ! réclama Bugutte.

 

Et il lui désignait une petite blonde potelée, assez fraîche et agréable, trahissant des rondeurs prometteuses sous la mousseline de son corsage, et un ruban vert dans le chignon, le teint rose moucheté de roux, des yeux gris bleu au regard un peu dur, des lèvres minces dont le sourire ne rachetait pas certaine expression pincée, un joli nez aux narines pincées, aussi. Elle s’était assise à l’écart, sur une banquette, feignant la réserve et l’indifférence mais en décochant de temps en temps une œillade à Bugutte. Le candide garçon fut pris au manège de la coquette. Il repoussa Dolf qui voulait l’entraîner, se planta délibérément à quelques pas devant elle, recourut à son air le plus avantageux, les reins cambrés, le poing à la hanche, et l’appela simultanément de la tête, d’un rond de bras et d’un irrésistible claquement des lèvres.

 

Ainsi conjurée, la belle se leva ; ils s’abordèrent sans plus de façons et se mirent à tournoyer, avant de s’être parlé autrement que par le sourire, les yeux et l’étreinte de leurs mains.

 

Après cette danse, ce fut une autre, puis une autre encore : Bugutte ne lâchait plus la boulotte aux yeux gris.

 

Tourlamain revint à la charge :

 

– Ah ça, Tich. Nous déclanchons, hein ?

 

– Un tour, rien qu’un pauvre petit tour, de grâce, DolfLa musique est si bonne ici !

 

Il disait vrai : l’orchestrion du Mouton bleu est célèbre parmi les habitués des guinguettes. Il n’y en a pas de plus carabiné, de plus prodigue en trompettes et en cymbales ; ses implacables tonitruances vous exaspèrent le sang et les moelles, à telle enseigne qu’au sortir du Mouton bleu il n’est extravagance ou gageure à laquelle on ne se livre à corps perdu : on abuserait de la première venue et on saignerait le premier venu !

 

Mais l’admiration de Tich parut impayable à Dolf :

 

Farceur ! lui dit-il à mi-voix. Il s’agit bien de la musique ! Avoue plutôt que tu en pinces pour cette courtaude grêlée (Tourlamain dépréciait le morceau)… En ce cas, bonne chance, car le reste de cette volaille n’a rien pour nous tenter ! Adieu !

 

Cependant, nous n’avions pas été les seuls à remarquer la bonne entente de Tich et de son irritante boulotte. D’ailleurs, la présence de notre clan et de son chef révolutionnait le quartier. Quelque paroisse que nous hantions, nous ne passons jamais inaperçus, car les types des Marolles renchérissent encore sur la crânerie et la désinvolture des autres faubouriens. Aussi, l’attention du bal s’était-elle concentrée sur Tich et sa conquête. Les femmes jalousaient sans doute l’accapareuse du fier garçon. Or, Blonte-Mie – c’est ainsi qu’on la surnommaitpassant pour la maîtresse d’un des coqs de l’endroit, l’une d’elles courut avertir l’intéressé qui jouait à la manille dans un caboulot voisin.

 

Ralliés par Dolf, nous allions abandonner Tich à sa bonne fortune, quand un mouvement se produisit dans la galerie.

 

On faisait une entrée à Flupi Kassul, l’ancien antagoniste du champion des Marolles, et précisément, à ce que nous allions apprendre, l’amant attitré de Blonte-Mie.

 

Diable ! nous dit Campernouillie. Ce n’est pas le moment de nous retirer !

 

Flapi Kassul, un gaillard presque aussi bien bâti que Tich, fendit la presse ; se posta au premier rang des curieux, sur le passage des danseurs, et quand notre couple vint à le frôler, sa main s’abattit assez rudement sur l’épaule de Blonte-Mie.

 

Halte-là !… En voilà assez !

 

– Eh bien, quoi ? se rebiffa Bugutte.

 

Mille regrets, camarade. Tu viens un peu tard. La place est prise ! nasilla Kassul sur un ton traînard et presque bon enfant.

 

– Pas si bien prise que l’on ne puisse t’en déloger.

 

– Tu crois ?

 

– J’en suis sûr.

 

– C’est ce que nous verrons !

 

Et repoussant Blonte-Mie, ainsi que le garçon de salle, les rivaux jettent leur casquette, se débarrassent de leur veste et retroussent leurs manches de chemise. Mais Campernouillie s’interpose :

 

– Un instant, clame-t-il. Garçons, je vous prends tous à témoin ; Kassul a-t-il reconnu, oui ou non, Bugutte pour son maître après une épreuve loyale et solennelle ?

 

Oui, oui ! attestent les autres.

 

– Dans ces conditions, il n’y a plus de lutte possible entre eux… C’est la loi !

 

En effet, dans ce monde, du jour où un batailleur s’est avoué définitivement vaincu par un autre, toute compétition de muscle cesse désormais entre les deux champions.

 

– Qu’à cela ne tienne ! déclare Bugutte. S’il veut une revanche, je suis encore son homme !

 

– Non ! Non ! proteste Campernouillie, et les autres bougres font chorus avec lui, aussi bien du clan de Kassul que du nôtre. « Battu reste battu ! »

 

À présent, c’est une querelle entre paroisses : Molenbeek contre les Marolles. Au lieu d’un duel, nous aurons la guerre.

 

Mais le conflit en restera là pour ce soir. Il ne faut pas troubler la fête. Se battre pendant la kermesse, fi donc ! C’est bon pour des paysans ! On se retrouvera un autre soir de la semaine. Dans notre métier nous avons toujours le temps.

 

 

Le sentiment n’intervient guère dans la vie sexuelle de nos frustes garçons. Leurs amours se bornent à des aventures galantes. La plupart, de tempérament pléthorique, s’assouvissent et voilà tout. Jusqu’à présent Tich Bugutte ne faisait pas exception : bourdon goulu, voire insatiable, il butinait de fleur en fleur, au hasard des rencontres. Ses tendresses et ses assiduités, il les réservait pour ses camarades. Il n’est rendez-vous d’amour qui lui eût fait négliger une partie de maraude ou de débauche. D’ailleurs, en général, malgré leur cynisme et leur débraillé, les voyous apportent certaine pudeur dans leurs bonnes fortunes. Ils s’affichent bien moins que nos godelureaux et, très expéditifs, s’ils ne font point languir leurs soupirantes, ils se gardent de se mettre en frais de marivaudages et de pâmoisons.

 

Dolf et les autres s’imaginaient donc que, cette fois encore, il ne s’agirait entre Tich et Blonte-Mie que d’une simple passade, après laquelle tous reprendraient leur liberté.

 

Notre ami fut-il piqué au jeu par la jalousie de Kassul ? Blonte-Mie déploya-t-elle des séductions plus irrésistibles que ses devancières ? Mais Tich a quitté sa mère et ses deux enfants pour se mettre en ménage avec la transfuge de Molenbeek, qui est venue le rejoindre aux Marolles.

 

La mère de notre chef se désole, les gosses pleurnichent et redemandent leur père, les amis hochent la tête et n’augurent rien de bon, Dolf surtout, de ce collage. On nous a changé notre Tich.

 

Cependant, Flupi Kassul ayant invité ceux de sa coterie à venger son offense, Bugutte a levé le ban et l’arrière-ban de ses vassaux de la rue Haute et des impasses affluentes, auxquels se joignent ses féaux des autres paroisses alliées. Force horions ont déjà été échangés depuis huit jours. En Marollie, les maquilleuses d’yeux pochés se voient débordées par la clientèle. Leur échoppe ne désemplit plus. On s’y écrase comme le samedi chez le barbier.

 

Il y a deux soirs, notre colonne, forte de cinquante « cadets », commandée par Campernouillie, s’engagea sur le territoire de Molenbeek. Après avoir annoncé notre présence par une bordée de sifflets, il se produisit une accalmie, dont Zwolu profita pour entonner une sorte de péan ou de bardit que je transpose de mon mieux :

 

Vivent les gars des Marolles !

Ceux de Molenbeek, à bas !

Car ils ne valent pas

Même une rôle

De tabac !

Faisons leur, à coups de trique,

Avaler leur chique.

Ils la tiennent molle en bec

Ceux de Molenbeek !

 

La muse de Zwolu ne rappelle que de loin celle de Sophocle, mais il s’en faut que le petit manque de plastique. Je vis le moment où il se serait mis nu comme le poète d’Antigone après Salamines, moins pour se faire admirer que pour renchérir d’effronterie et de mépris à l’adresse de l’ennemi. Exagérant d’ailleurs l’ordinaire décousu de sa tenue, pour épargner ses meilleures nippes il avait réduit son accoutrement à sa plus simple expression : son tricot et sa bokse, et c’est à peina si celle-ci lui tenait au corps.

 

Les Marolliens ayant repris à tue-tête l’insultant refrain, faute d’un chant de guerre analogue les Molenbeekois répondirent par des vociférations et des sifflets enragés qui couvrirent les voix de leurs ennemis.

 

Après quoi, il n’y avait plus qu’à mettre le bal en train. En un clin d’œil s’engagent des corps à corps furibonds. Ferrailles et bâtons de s’entrechoquer.

 

Gourmades de pleuvoir. Le sang coule. Chaussures et couvre-chef jonchent le sol. L’apparition de plusieurs escouades de police met fin à la bataille dont l’issue demeurait incertaine, mais dans laquelle on s’est assez vilainement écrabouillé des deux parts. Pas mal de nos héros logèrent au poste, un plus grand nombre à l’hôpital. Beaucoup de femmes assistèrent à l’action, ne se bornant pas, comme les Germaines de Tacite, à exciter le zèle de leurs chéris, mais se ruant, ongles en l’air, les unes sur les autres, afin de se crêper le chignon. D’autres traînaient à leurs jupons leur marmaille geignarde, graine de héros futurs, ou, réduites par leur maternité au rôle de simples spectatrices, trompaient leur impatience en donnant le sein au dernier-né de leur petit homme.

 

 

La bonne intelligence règne de nouveau entre la Marollie et Molenbeek.

 

L’honneur de Kassul ayant été déclaré satisfait par ses pairs, les deux rivaux se sont réconciliés. Flupi cède même la belle à son ravisseur. Il aurait poussé la courtoisie jusqu’à souhaiter beaucoup de bonheur à Bugutte.

 

Ces félicitations me font bigrement l’effet d’une ironie ! me confiait tout à l’heure le subtil Tourlamain. On ne me fera pas sortir de la tête qu’il y a du louche là-dessous. Veux-tu que je te dise mon sentiment, Lorr ? Dans toute cette affaire, Kassul s’est formalisé pour la frime. Au fond, il s’estime bien heureux d’avoir endossé son crampon à notre bon Tich. On la dit méchante comme la gale. Qui vivra verra !…

 

 

Me promenant au Cadol, je marchais derrière deux polissons qu’à leur allure dégingandée j’eus bientôt reconnu pour Palul Cassaisme et Jef Campernouillie. De loin, j’observe leur manège. Le plus grand, le bras fraternellement passé au cou de l’autre et la bouche collée à son oreille, l’émoustille par des charges qui le font rire et s’affrioler. À un moment, ils s’arrêtent. L’aîné se tenant à cloche-pied et toujours appuyé sur son camarade, enlève un de ses sabots qu’il secoue pour en faire sortir le gravier, puis, avant de remettre sa chaussure, de son pied nu il se gratte l’autre jambe qui lui démange au mollet. Cette posture de Campernouillie n’a rien de celle du discobole ni de celle du jeune athlète du Capitole qui racle avec son strigile la sueur et la poussière collées sur sa peau. Et pourtant, elle me pince par je ne sais quoi d’énervé et de disloqué s’accordant avec leurs loques qui s’effilochent et que bavochent les souillures du vagabondage.

 

Je les rattrape comme ils se remettent en marche et, leur faisant à mon tour un collier de chacun de mes bras, nous cheminons de conserve et sans but, quand nous tombons sur un quatrième de notre bande, un revenant : Dolf Tourlamain que nous n’avions plus vu depuis son enrôlement dans un régiment de guides. On se récrie sur la bonne mine du cavalier dans sa tenue. Et il y a de quoi ! C’est toujours le capon aux yeux à la fois câlins et cruels, admirablement fait ! Le dolman, très sanglé, accentuant la cambrure de ses reins, met une tache verte et son lasalle une rouge fessure dans la grisaille de l’après-midi. Le croustilleux débraillé du voyou reparaît sous l’uniforme voyant du soldat. Son bonnet de police, campé sur l’oreille, et relevé par un marron de cheveux, lui donne un air plus luron encore qu’autrefois. Les fauves guenilles des deux autres sympathisent avec le dolman vert galonné de jaune et l’amaranthe du pantalon militaire, ce rouge irritant qu’exaspère une odeur de crottin et de cuir échauffé. C’est bien le moins que ce beau guerrier nous paie une tournée. Palul et Campernouillie de le cajoler. Il ne se fait pas tirer l’oreille. En trinquant, à tour de rôle nous essayons son bonnet de police. Il nous raconte que, depuis son entrée à la caserne, il subit consigne sur consigne, mais lorsqu’on ne l’enferme pas à la salle de police ou au cachot, le soir venu, il escalade les murs avec d’autres soudrilles qui se font la courte échelle et il court grediner jusqu’à l’aube en reprenant, pour rentrer, le chemin des chats. Si on les pince, c’est la correction… Voilà huit jours qu’il manque à l’appel.

 

Il y a deux mois, le grand Bugutte est venu le relancer aux abords de la caserne. Ils se sont livrés ensemble à des prouesses sur lesquelles Dolf ne croit pas devoir s’expliquer, mais au clin d’œil, au claquement de langue et au geste plus suggestif encore dont le galant accompagne son allusion, nous comprenons qu’il s’agit de certains attentats auxquels les deux amis avaient déjà coutume de se livrer autrefois sur des particulières attardées.

 

Et en nous intriguant par ses réticences, le gaillard se tortillait.

 

C’était au crépuscule, à l’heure où le soleil allait accomplir le viol des belles nuées d’or et de pourpre et éparpiller, comme d’autant de volailles, leur duvet dans les airs éclaboussés d’un sang tiède

 

Et comme les autres insistent, affriolés, pour avoir des détails, le pendard nous évoque les violateurs à l’affût dans les taillis des parcs publics, derrière les bancs sur lesquels s’abandonnent les amoureux dominicaux. Ils surgissent au moment propice, démolissent l’amoureux, s’assouvissent sur la belle. D’autres fois, ils guettent aux abords des casernes les petites payses qui reconduisent une recrue, à l’heure où la retraite pleure comme si le clairon sanglotait dans son instrument.

 

– Il nous arrive d’opérer sur les talus du chemin de fer, raconte Tourlamain. On n’y est pas dérangé, puis si la victime avait été par trop détériorée, il nous resterait la ressource de la dégringoler sur les rails pour faire croire à un accident

 

Tourlamain se vante évidemment, il ne pousserait pas la férocité jusqu’à cet excès, surtout quand le brave Bugutte est de la partie. Et comme l’un de nous a prononcé le nom de celui-ci :

 

– À propos, dit notre beau guide, que devient-il Bugutte ? Il y a longtemps que je n’ai braconné le gibier féminin avec lui. Si nous le relancions ?

 

– Moi, je sais où le trouver, déclare Cassisme. Il vend des fleurs aux terrasses des cafés.

 

– C’est sa rosse de Blonte-Mie qui lui impose ce gagne-pain, ajoute Campernouillie. Ah ! Dolf, tu n’avais que trop bien prédit ce qui arriverait… Elle lui fait une vie d’enfer. C’est à peine s’il peut sortir avec les camarades, et s’il s’avise d’accoster un jupon

 

Oui, je sais. Il m’a conté ses misères. Mais il est trop bon. À sa place

 

Et Dolf exprime sa pensée en brandissant le poing.

 

– Oh, il lui en donne ! constate Campernouillie qui comprend.

 

– Pas assez, alors !… En route !

 

Comme nous passons près d’une bâtisse, sur le chantier de laquelle un aide-maçon joue de la doloire en se dandinant pour corroyer le plâtre, Dolf, qui nous expliquait l’escrime, la seule chose, avec l’équitation, à quoi il morde au régiment, s’empare, à défaut de latte, de l’outil du petit goujat.

 

L’enfant proteste mais se résigne par crainte des coups.

 

Le guide rompt ou se fend en dessinant des parades et en décrivant des moulinets. Le manœuvre le regarde avec une malveillance ébaubie, partagé entre de la rancune et de l’admiration. À un moment, pour étayer sa démonstration, le soldat s’avise de prendre le gamin pour plastron et il le fait se répandre en « aïe ! aie !… » aigus, par un simulacre assez rude des fameux coups de flanc et de banderolle.

 

Notre hâte de rejoindre Tich et Zwolu met fin à la brimade du petit qui, rentré en possession de sa doloire et enhardi par notre retraite, agonit le cul-rouge d’injures pimentées, auxquelles l’autre, de belle humeur, réplique dans la même gamme et en tirant presque vanité des dissidences érotiques que la malignité conformiste attribue aux jolis piaffeurs de son régiment.

 

Et moins vergogneux que jamais, Dolf nous ferait part de ses expériences, personnelles si nous n’avions avisé Bugutte et Mémène devant un grand café, circulant entre les tablées, à la suite d’autres camelots, avec la flopée des petits va-nu-pieds, ramasseurs de mégots, butineurs de fonds de verres, grignoteurs de morceaux de sucre mendiés aux consommateurs ou chipés quand le garçon n’est point là pour les brider de coups de serviette.

 

 

Oui, il s’est fait bouquetier, le rude Bugutte !

 

Il vend des chrysanthèmes à la Toussaint, des mimosas et des violettes durant tout l’hiver, des jacinthes et des lilas au printemps, et plus tard, comme en cette saison, des roses, de pleines panerées de roses. Impayable Bugutte ! Lui, bouquetier ! Quelle cachoterie ! Mince d’alibi !

 

Avant de l’aborder, nous nous amusons à son manège, à ses mines.

 

Il dépose sa corbeille sur une table et tend l’un après l’autre ses bouquets aux bourgeois ; il fait valoir la marchandise d’un boniment puéril et d’un geste en rond de bras qui s’efforce de gracieuser et qui fait pouffer de rire l’espiègle Mémène. Pour se donner une contenance, le petit se frotte à un réverbère comme si le dos lui démangeait. Il nous a vus. D’un signe nous l’engageons à nous rejoindre sans encore avertir Bugutte de notre présence.

 

Les madames rechignent en comparant les bouquets. Elles font des mines dégoûtées comme si les fleurs puaient au lieu d’embaumer ; et les messieurs marchandent. L’air piteux de notre Bugutte, du bougre plutôt bâti pour assommer des bœufs que pour fleurir de petites grues ! S’il s’agissait de les déflorer, à la bonne heure.

 

Tout en pestant intérieurement, il se résigne au bas prix et ses doigts gourds palpent la monnaie qu’il fait trébucher pièce par pièce dans la poche de son folzar, toujours le même. J’observais ces grosses mains d’étrangleur, ses bonnes mains pourtant si loyales aux amis, si solidaires. La peine qu’il se donnaitparole ! il suait à grosses gouttes ! – pour ne point froisser les pétales de satin et dévelouter sa marchandise, et peut-être pour ne pas se laisser induire à cogner la clientèle, pour empêcher son naturel de reprendre le dessus, – tous ces frais de douceur et d’endurance m’humiliaient presque moi-même.

 

Aussi, comme il s’apprêtait à détaler vers d’autres tablées, jugeai-je le moment venu de lui révéler notre présence.

 

Holà, Bugutte.

 

Lorr ! Dolf ! qui voilà !

 

Il court remiser ses fleurs et Mémène ses allumettes. Ils sont à nous. Nous regagnons les boulevards faubouriens. La beuverie recommence de plus belle.

 

Devant je ne sais plus quelle terrasse de café, voilà que notre Zwolu et Palul improvisent un quadrille inénarrable avec culbutes, fesses par dessus têtes, sauts périlleux, poiriers, déhanchements, cavalier seul ou en-avant-deux aussi scabreux que la cordace antique.

 

Ils demeurent souvent croupe en l’air, la tête encadrée entre les jambes de leur culotte terreuse, et s’envoyant ainsi des pieds de nez ou des pétarades simulées avec la bouche. Puis, après s’être claqué la cuisse, ils se redressent d’un mouvement tride comme des ressorts, ils s’accolent plus frénétiquement que des frères qui se retrouvent après une longue absence, et ils tournent vertigineusement, ne formant plus qu’une masse étroitement serrée.

 

Ils se détachent en toupillant sur le ciel vespéral, dans la mélancolie d’un lundi désœuvré et de demi-kermesse.

 

Au plus fort de leur chorégraphie, un agent de ville les fait cesser. Son intervention indispose les consommateurs, que cette gigue polissonne semblait désopiler énormément et qui s’apprêtaient à faire pleuvoir force monnaie dans la casquette que le petit Zwolu, tout en nage, leur tend à la ronde.

 

L’agent veut aussi s’opposer à la collecte. L’enfant s’obstine encouragé par les sympathies du public. Le policier s’avise de mettre la main au collet du petit. Il n’en faut pas plus pour que Tich, d’un coup de poing, envoie le trouble-fête rouler par terre. Deux argousins accourent à la rescousse de leur confrère. Nous détalons. À trois ils se mettent à notre poursuite.

 

Zwolu profite de notre avance sur eux pour les narguer à sa façon : il se dessangle, rabat son fond de culotte jusqu’au bas de ses jumelles de manière à leur exposer son faux visage ; puis, sans cesser de jouer des jambes, tenant ses bragues à deux mains, il se rajuste et serre la courroie. Cette pantomime a été exécutée avec je ne sais quelle grâce flegmatique de jeune satyre, rappelant les boutades de l’espiègle flamand par excellence, le légendaire Tyl Ulenspiegel.

 

Les policiers semblaient avoir renoncé à la poursuite. Aussi, ralentissant notre allure, nous étions nous engagés dans une rue latérale où nous nous arrêtâmes pour rouler une cigarette. Mais nous comptions sans la rancune des argousins. Ils n’avaient pu digérer l’affront du petit Zwolu. Au débouché de la ruelle, avisant des uniformes suspects, nous retournons sur nos pas. Même déconvenue. La rue est barrée des deux côtés. Cela s’appelle une souricière. C’est décidément à Mémène qu’ils en ont, les sbires. Ils le somment de les accompagner au bureau et, sur son refus, ils le prennent au collet.

 

– À bas les pattes ! s’écrie Bugutte. En un rien de temps, il dégage le petit que nous masquons derrière nous. L’escouade entière, une dizaine d’hommes au moins, s’acharne à présent contre Tich, et comme s’ils n’étaient pas encore assez nombreux, l’un d’eux sonne du cornet d’alarme. Il s’en précipite une demi-douzaine d’autres. Le fort garçon lutte contre une meute entière. Sûrement, ils se préparaient à cet exploit. Tandis que ses poings tiennent le gros de la bande en respect, d’autres le prennent traîtreusement par derrière et, parvenus à le maîtriser, lui passent les menottes et le cabriolet. Nous ne restions pas les bras croisés. Nous le délivrerions ou nous nous ferions prendre avec lui. Tich ne l’entend pas ainsi.

 

ViteFilez avec Zwolu !

 

– Mais toi ?

 

– Ça me regarde. C’est assez d’un. Filez, vous dis-je… Je le veux

 

Nous obéissons à regret. Maîtres de leur redoutable ennemi, les policiers ne daignent même plus nous inquiéter.

 

 

Mais nous n’étions pas au bout des péripéties de la journée. Comme nous battons en retraite, à un tournant de rue nous tombons sur une patrouille de cavaliers du régiment de Dolf chargés de pratiquer des battues dans les bouges interdits aux militaires. Le gradé qui conduit l’expédition n’a pas plutôt avisé Tourlamain qu’il s’écrie : « Ah, voilà notre déserteur ! » et qu’il donne ordre à ses hommes de l’empoigner. Notre ami se débat et leur glisse entre les mains. Eux à ses trousses et nous à sa suite.

 

Nous nous étions rapprochés du quartier de la rue Haute. En deux bonds Dolf gagne la région familière, enfile la première allée venue, s’élance sous un porche noir, dans le raidillon qui mène aux combles. Sur l’ordre du sous-officier les soldats font la même ascension, non sans rechigner. Dolf ne les attend pas. Une tabatière se soulève. La tête délurée émerge de l’entrebâillement. D’un saut, le voilà sur le toit.

 

Aux clameurs, les ménages grouillant dans les pouilleries voisines s’ameutent au dehors. La sympathie va naturellement au déserteur. Les camarades chargés de le rattraper ne mettent guère de zèle à prendre le chemin des gouttières. Le maréchal des logis a beau sacrer et trépigner de rage. Que n’y vole-t-il lui-même, le chef ? ricanent les drilles narquois. Tourlamain profite du répit qu’on lui accorde. Il s’assied sur le bord de la corniche. Pour être plus leste, il se débarrasse de son dolman, de ses sous-pieds, de son lasalle, de ses bottes à éperons. Il ne garde que le caleçon et la chemise. Son bonnet de police, il le perdit dans la première bagarre. Si l’on rigole dans la rue ! Et les mains tendues des voyous d’attraper toutes les pièces de l’équipement à la volée !

 

Les soldats se décident enfin à enjamber la tabatière.

 

Alors commence une chasse inoubliable. Dolf se faufile dans les gouttières, saute de toit en toit, rampe à quatre pattes, s’aplatit contre les tuiles. Parfois une cheminée nous le dérobe, l’instant d’après on l’aperçoit de nouveau. Le nez levé, nous le suivons comme un aérostat. Les traqueurs se traînent à sa remorque, cahin-caha, en suant sang et eau, empêtrés dans leur équipement, car ils n’ont pu imiter le fuyard et jeter du lest. De plus, ils ne se sont jamais entraînés à cette gymnastique qui réclame un sang-froid de couvreur et une souplesse de matou. Depuis longtemps, ils lui auraient envoyé une balle de leur carabine s’ils ne craignaient de le descendre sur la tête des badauds.

 

Un instant la chance leur sourit. Parvenu à la toiture du bout de la rue, Dolf s’aperçoit tout à coup qu’il ne pourra plus avancer. Le vide s’ouvre devant lui. Jamais il ne franchira la largeur de la rue. Il y à bien un intervalle de deux mètres entre les deux rangées de maisons. Le sous-off exulte et stimule ses hommes qui redoublent de jambes. Déjà, ils croient le tenir. L’angoisse étreint nos cœurs.

 

Mais Dolf a vite pris son parti. Il recule de quelques pas, il se ramasse, il bande ses muscles, il va s’élancer. Je ferme les yeux. Aux acclamations formidables de la foule je les rouvre. Dolf, bien d’aplomb de l’autre côté de l’abîme, fait des pieds de nez à ses camarades de régiment.

 

Force leur est d’abandonner la partie.

 

L’évadé poursuit son chemin, mais en flâneur. Nous le voyons disparaître une dernière fois derrière un pignon. Son éclipse se prolonge. Il aura trouvé un asile.

 

Les ténèbres règnent. Plus moyen de faire des perquisitions aujourdhui. Le maréchal des logis se résigne donc à rappeler ses hommes et à reprendre piteusement le chemin de la caserne, reconduit par les huées et les sifflets. La foule se disperse. De notre côté, nous nous abstiendrons aussi de nous mettre à la recherche du copain. S’il a besoin de nous, il saura bien où nous trouver.

 

 

Notre joie n’a guère duré : au milieu de la nuit, une pauvresse, une étrangère au quartier, une intruse – soit dit pour l’honneur des Marolles – s’en fut révéler la cachette de Tourlamain à la garde. Il dormait d’un lourd sommeil de bête traquée et rendue, dans le galetas même de la traîtresse. Quatre gendarmes le cueillirent et le garrottèrent. Il se débattait, poussait des cris à fendre l’âme. Mais, à cette heure, les Marolles aussi se vautraient dans le repos. Quand les camarades accoururent, les pandores avaient déjà transporté leur proie en lieu sûr…

 

 

Le conseil de guerre ne lui a pas octroyé moins de trois ans de séjour dans une compagnie de discipline.

 

Bugutte, lui, a fait un mois de prison. Il nous revient la mine aussi florissante, le corps aussi vigoureux que jamais. Il plaisante :

 

Enfer pour enfer, je préférais presque mes geôliers à mon crampon. Avec eux au moins pas de scènes et de criailleries !

 

Cependant, on ne l’épargna point. Les représailles commencèrent le soir même de sa capture. Derrière les murs du commissariat les policiers lui firent subir un passage à tabac carabiné, après l’avoir, au préalable, bouclé dans la camisole de force. Il n’est point d’avanie qu’ils ne lui infligèrent. Devant les juges de la correctionnelle il comparut encore tout meurtri et tout contusionné. Il languit plusieurs jours à l’infirmerie de la prison.

 

– Ils me revaudront cela ! dit-il d’un ton où la rancune ne perce qu’à peine.

 

Ah ! c’est un solide bougre ! Je doute qu’il en naisse encore de pareils, même sur cette plantureuse terre de Brabant !

 

 

Ce matin, Palul et Campernouillie font irruption chez moi, me surprenant au saut du lit, et sans me donner le temps de m’écarquiller les yeux et de leur demander le motif de cette intrusion, ils me foudroient de ces mots sinistres :

 

Tich est mort !

 

Je crois avoir mal entendu et me récrie :

 

Tich, mort ? Vous voulez rire. À d’autres.

 

– C’est comme nous te le disons.

 

– Quoi ! Tich Bugutte ! Ce chêne, ce rocPas possible

 

Foutu !

 

– Alors ce n’est pas de maladie… de mort naturelle.

 

– Tu l’as deviné. Il s’agit d’un meurtre.

 

Assassiné ! Lui ! Mais qui donc…

 

– Elle…

 

– Elle ! Qui ça, elle ?

 

Blonte-Mie. Sa gigolette. L’ancienne à Kassul, pour qui nous sommes même allés nous battre contre ceux de Molenbeek, comme si les caresses de pareille garse7 valaient la peine de semer la brouille entre des copains.

 

Et voilà que mes deux braves truands brandissant le poing, tapant du pied, les larmes aux yeux, entament un récit qu’ils sont obligés d’interrompre pour se mordre les lèvres et ne pas éclater en sanglots. Leur émotion me gagne. À un moment, nous pleurions tous trois. Quand je me représente ce beau, ce franc et solide Bugutte livré au scalpel des carabins !

 

Hier, à ce que nous rapportèrent les logeurs, ses voisins, il rentra un peu tard et un peu gris, mais pas méchant, selon sa coutume. Blonte-Mie l’accabla de sottises, lui reprochant de prétendues sorties avec d’autres femmes. Comme elle lui réclamait l’argent de ses fleurs et qu’il refusait, elle a menacé de le fouiller. Il l’a repoussée, elle a osé le frapper ; il a tanné dessus pour avoir la paix. Puis il s’est endormi… Elle a profité de son sommeil pour lui verser dans l’oreille tout le contenu d’une bouteille de vitriol, plus d’un litre. Aux rugissements du martyr les voisins sont intervenus. Blonte-Mie paie d’audace : Tich serait sujet à des attaques de delirium tremens. Mais on découvre la bouteille. L’odeur trahit la gaupe. Tandis que les uns emportent Bugutte à Saint-Pierre où il succomba quelques instants après dans les convulsions ; d’autres se hâtent d’avertir la police.

 

Demeurée seule, Blonte-Mie en profite pour fermer la porte de la rue et remonte se barricader dans sa chambre. La nouvelle s’est répandue. Nous accourons et trouvons la rue sens dessus dessous.

 

Du vivant de Tich, lorsque le ménage se querellait, les commères d’alentour se divisaient en deux camps et vous savez, Lorr, les batailles, les peignées, les crêpages de chignons. Cette fois, tout le voisinage s’est rangé du côté du pauvre mort. On passait l’éponge sur ses torts, vrais ou supposés, pour ne se souvenir que de ses mérites. C’était à qui rappellerait l’un ou l’autre de ses exploits. Et à mesure que l’on s’apitoyait sur notre ami, l’indignation contre l’assassine montait comme lait bouillant. Les femmes se montraient le plus enragées. Le charivari devint épouvantable. Casseroles et bidons ne furent jamais à pareille fête, mais il s’agit bien de conspuer la furie. « À mort ! La déchiqueter, oui ! Non ! La traîner d’abord sur la claie ! À mort ! » On veut enfoncer la porte de la rue. Cette porte résiste. On casse les carreaux du rez-de-chaussée : les fenêtres sont défendues par des barres de fer. On applique des échelles pour arriver jusqu’à la mansarde. Palul et moi, nous nous élançons les premiers. Parvenus au toit nous pénétrons par la tabatière.

 

Je te jure bien, Lorr, que nous lui aurions réglé son compte à la rosse, ou non, nous l’aurions chiffonnée le moins possible afin de faire durer le plaisir et de la livrer intacte et toute vive à ceux qui attendaient en bas en hurlant et en dansant d’impatience. Les plus pressés étaient même allés chercher de la paille et parlaient d’enfumer la carogne pour la faire sortir plus vite. Malheureusement la police, mieux au courant des aîtres de la bâtisse, s’était introduite par une porte de l’impasse voisine, et quand Palul et moi nous sautâmes dans la place, Blonte-Mie en avait déjà été extraite… Avec un cri de rage nous nous jetons dans les escaliers, à la piste des argousins. Nous ne débouchons dans la rue que juste à temps pour voir emballer la bougresse comme un ballot de linge sale dans le panier à salade. Nous nous empressons de tourner le coin afin de donner l’alarme à la foule qui fait rage dans l’autre rue. Avec deux ou trois autres, nous parvenons à rattraper la patache menée au triple galop, escortée par des gendarmes. Ceux-ci nous distribuent des coups de plats de sabre. Il nous faut bien lâcher prise. Ah, s’il s’était agi d’un fiacre ordinaire ; nous tenions notre proie, je t’assure. Elle n’aurait plus coûté un centime au gouvernement. Mais ces voitures cellulaires sont construites trop solidement ! Blonte-Mie vivra de ses rentes à Bruges !… Pour nous consoler nous nous attardons devant les comptoirs. Personne ne regagne son grabat. C’est pis qu’un lundi de nouvel an. Ah, Lorr, quel deuil ! Les Marolles répandent tellement de larmes que, depuis la triste nouvelle, elles se croient obligées de boire et de reboire pour se remettre de l’humidité dans le corps. Que sera-ce le jour des funérailles !…

 

Et, après une pause, le digne Campernouillie ajoute :

 

Hélas, c’est nous qui perdons le plusLorr, tu en penseras ce que tu voudras, mais je te dis, moi, que la mort de Bugutte c’est la fin de notre bande. Qui reste-t-il pour nous conduire et nous commander ?… Dolf ? Le pauvre en aura pour la vie à la compagnie de discipline

 

– Pour la vie ? Je pensais qu’il en serait quitte pour trois ans.

 

– Non, il y a eu du neuf depuis. Une de ses victimes a fait du pétard. Le signalement qu’elle donnait de l’un des « castards » correspondait à celui de Dolf. Confronté avec la babillarde, elle l’a reconnu. Un instant il avait espéré se faire chasser de l’armée en avouant d’autres fredaines. Mais cela n’a pas pris. Il a eu beau se déclarer indigne de porter l’uniforme, ils l’estiment encore assez propre pour la tenue du correctionnaire à Vilvorde. Pauvre Dolf ! Nous ne le reverrons plus. Peut-être Bugutte est-il le moins à plaindre des deux ?

 

– Et je ne suis pas encore au bout de mon rouleau, poursuit Campernouillie… Notre Mémène a été cueilli dans une rafle et interné à Ruysselède jusqu’à sa majorité

 

– Quoi, notre gentil Zwolu ? Lui aussi !

 

– Le même sort attend celui-ci, ajoute-t-il en prenant par le cou Palul, notre autre junior« Quant à moi, Lorr, je suis désigné pour le prochain train de plaisir de Merxplas… Il fait décidément fort malsain pour nous à Bruxelles. Aussi Flupli Kassul songe-t-il sérieusement à se vendre à un recruteur pour les Indes Hollandaises ! Adieu le bon temps. Fini de rire ! »

 

Moi-même, le cœur fendu, je ne trouve rien à lui dire pour le consoler.

 

Pauvres voyous de velours !

 

 

Cependant, si quelque chose était de nature à répandre un peu de baume sur ma plaie, ce seraient les obsèques que nous venons de faire à notre chef, et quand je dis nous, j’entends la légion des voyous au grand complet.

 

Bruxelles n’aura même jamais rien vu de semblable. Le prestige que cet excellent mauvais garçon exerçait sur ses pareils dépasse ce que nous nous imaginions. Sa popularité avait grossi en raison directe de ses démêlés avec la justice.

 

Comme celles d’un grand citoyen, les funérailles du pauvre diable se seront faites par souscription publique. La région marollienne a commencé par se cotiser pour payer son cercueil, son escorte de croque-morts, des fleurs à profusion, de la musique à tout casser et même les absoutes à l’église, l’eau bénite et le requiescat sur la fosse, car ils ont voulu le plus de cérémonie et de tralala.

 

Puis, ce fort garçon ne posa jamais pour l’esprit fort et, s’il sacrait plus qu’il ne priait, c’était peut-être sa façon à lui d’invoquer la divinité et ses bordées de jurons ne représentaient-elles que des hymnes un peu plus intempestifs que les autres, mais au moins aussi candides et chaleureux que bien des patrenôtres !

 

Les Marolliens ont obtenu aussi que le convoi funèbre parcourrait dans toute sa longueur le quartier illustré par le défunt.

 

Il a fait un vrai temps d’apothéose, du soleil à ressusciter les morts… Ce que les bas-fonds, les sentines, les cours, les impasses, les culs-de-sac de la Marollie hébergent d’humanité valide fut sur pied dès l’aube. La population des autres faubourgs ne tarda pas à se mettre en branle pour renforcer les Marolliens proprement dits. Voyous de tout âge et de tout sexe déferlant comme une marée vers l’hôpitalrepose leur capitaine ou bien se massent déjà pour former la haie. Le reste grouille aux lucarnes, grimpe sur les toits, s’accroche aux réverbères.

 

Campernouillie, Cassisme et moi, nous nous mêlons à la cohue ; cent fois nous sommes séparés, chassés à la dérive. Il semble, à démêler les physionomies, que l’on ait convoqué jusqu’au ban et l’arrière-ban de la truandaille, que prisons, chauffoirs, asiles, pénitenciers, maisons de correction aient dégorgé leurs populations tragiques. Mais, hélas, où restent alors notre Zwolu, et ce fringant Dolf ?…

 

Les escaliers du Palais, cette rampe au pied de laquelle je vis Bugutte pour la première fois avec ses quatre féaux, tous florissants de force exigeante et de jeunesse débridée, disparaissent aussi sous la fourmilière des badauds ou plutôt des manifestants, car il y a plus que de la curiosité dans le sentiment qui déloge ces hordes d’irréguliers de leurs repaires et de leurs pouilleries.

 

Mystérieuse solidarité de cette plèbe avec ce tape dur qui les vengea si souvent sur le dos de leur ennemie à tous : la Rousse. Si on m’avait laissé faire, une couronne aurait porté sur ses rubans violets cette dédicace en lettres d’or : À Tich Bugutte, providence des passés à tabac, tombeur des valets de justice.

 

Aux abords de l’hôpital Saint-Pierre, on s’écrase à se tuer, aussi sommes-nous allés attendre le cortège plus loin, sur la place de la Chapelle.

 

– Il arrive !… Le voilà !…

 

Sonnerie de clairons. Un piquet de gendarmes à cheval ouvre la marche.

 

– Il fut même question, nous dit un copain, de consigner les troupes.

 

– Mieux que ça, l’interrompt un autre, de les mobiliser comme pour un deuil royal.

 

– À l’hôtel de ville ils avaient tellement perdu la tête, ricane un troisième, qu’ils parlèrent de faire procéder la nuit à l’enfouissement du bon Tich dans la fosse commune, histoire d’éviter des bagarresFichue idée ! C’est alors qu’il y en aurait eu du grabuge. Les Marolles se seraient soulevées.

 

– Et Molenbeek !

 

– Et le Cadol !

 

Je n’en doute pas, à voir ce qu’il faut déjà de policiers pour refouler les manifestants et ménager un passage au corbillard.

 

Celui-ci, disparaissant sous les fleurs, débouche sur la place.

 

Campernouillie et d’autres solides gaillards s’étaient proposés pour porter le cercueil sur les épaules en se relayant jusqu’au cimetière. Mais les autorités craignirent que Tich n’arrivât jamais à destination.

 

Devant le mal que se donne la police, je me fais cette réflexion que les derniers honneurs sont rendus au récidiviste par ceux auxquels il causa le plus de tablature. Après les avoir tenus toute sa vie sur les dents, son cadavre leur vaut une corvée supplémentaire.

 

Les deux petits garçons du défunt, deux amours de gosses, dont Rik, l’aîné, chasse de race, conduisent le deuil. Bugutte est mort ! Vive Bugutte !

 

Après eux vient Kassul aussi atterré que nous lorsqu’il apprit la mort de son loyal vainqueur, de son rival, hélas, trop préféré par cette carne de Blonte-Mie.

 

Nous nous faufilons jusqu’à lui. Il nous serre la main, tout marri, car il se considère non sans raison comme la cause indirecte de la catastrophe. Que n’assomma-t-il la femelle plutôt que d’en empêtrer Bugutte ! Nous le réconfortons de notre mieux et parlons d’autre chose :

 

Est-il vrai que tu te sois vendu au marchand d’âmes ?

 

Oui, l’affaire est dans le sac. J’ai signé le papier et même empoché une partie de la prime.

 

Et en faisant tinter les écus de cent sous :

 

– À propos, je vous invite au retour du cimetière. Une… deux… toutes les tournées d’adieu. Je compte absolument sur vous… Demain je m’embarque à Anvers

 

 

À mesure que le corbillard s’avance, il soulève de formidables acclamations. D’abord je trouve ces clameurs peu compatibles avec le caractère de ce convoi, mais je m’explique bientôt l’attitude rien moins que lugubre de la foule. Inconsciemment panthéiste, la Marollie a raison. C’est par des transports d’allégresse que l’on honorera le mieux celui qui donna un si fier exemple de libre et large vie. Une gaieté énorme ne tarde pas à s’emparer de ce populaire aux yeux rougis et aux joues poissées par les larmes. Les visages se dérident, les allures se débrident. La réaction, partie de l’entourage même du cercueil, se propage d’un rang à l’autre. Les partisans du défunt se mettent à rire, à chanter, même à chahuter bras dessus bras dessous en se cognant du coude et de la croupe.

 

Comme les jours de processions et de cavalcades, des échelles, des estrades, des tréteaux chargés à crouler sous le poids se dressent sur les trottoirs, adossés aux façades. Les buveurs, juchés par tas sur les tables des cabarets tirées au dehors, trinquent à la mémoire du défunt. Au passage du corbillard, ils élèvent et tendent vers le cercueil leurs pintes qu’ils vident ensuite d’un trait et en manière de salut.

 

Profitant d’un moment d’arrêt, Palul, subitement sérieux, lâche mon bras, se détache de notre groupe et, avant que je me sois douté de ses intentions, il happe au passage une chope sur le plateau qu’une serveuse promenait au-dessus des têtes, et, revenant auprès de nous, il en répand le contenu mousseux sur le cercueil du soiffard. Incapables de comprendre ce qu’il y a d’opportun et de touchant dans cette libation, les policiers menacent de traiter notre blondin en profanateur, et ils vous l’auraient happé et conduit au poste sans les protestations de la foule plus intelligente qui applaudit, au contraire, à ce beau geste renouvelé des rites de l’Hellade.

 

Bravo, Palul ! C’est bien, ça, petit !

 

Et tous de l’imiter, si le convoi ne se remettait en marche, au milieu d’une recrudescence de tourmente falote qui le dépouille de tout ce qu’il lui restait de funèbre. Les petits Bugutte eux-mêmes s’ébaudissent en se tenant par la main. Scurrilités, couplets scabreux, licence de la parole et du geste, si chère à tout Marollien, flattent les mânes du trépassé, l’enveloppent d’ambiances adaptées à ses façons, à son humeur, à sa physionomie.

 

Le soleil active la fermentation de cette populace en liesse, fauve et rutilante comme un sauve-qui-peut de grosses fourmis rousses, et d’où montent une buée à la fois grasse et surette, des émanations de friture et de fruiterie.

 

Dominant les chants patriotiques et autres, retentissent, comme par rafales, des bordées, de ces aigres sifflets particuliers à notre monde du pavé. Pas plus que les clameurs et la gaudriole, ces stridences n’impliquent une insulte au vitriolé. C’est un rappel de la musique qui lui était familière et dans laquelle lui-même excellait, lorsqu’il s’agissait de nous rallier d’un carrefour à l’autre par dessus les vagues d’une cohue de carnaval ou d’émeutes.

 

Buguutte ! Ah, nous aurions beau l’appeler à présent !

 

Ivres de vacarme les survivants du cher garçon ne s’en tiennent même plus à ces sifflets. Se mettent de la partie les bruits plus canailles et plus topiques encore qu’ils produisent en soufflant de certaine façon dans la paume de la main, bruits auxquels ils donnent le nom de bouquets et que Bugutte nourrissait en virtuose. S’il parlait peu, il se rabattait sur le tapage. Il aimait brailler et vociférer.

 

Cette cacophonie qui, en tout autre moment, eût équivalu au pire des tollés, représente ici un suprême témoignage de solidarité, un énorme et pantagruélique adieu. Faute de salves militaires, les camarades de Bugutte lui auront tiré de ces bouquets autrement formidables que celui d’un feu d’artifice.

 

Campernouillie a donné le signal. Les autres sont partis avec un merveilleux ensemble. Jusqu’au cimetière, ce n’a plus été qu’un feu roulant, qu’un tonnerre de bouquets couvrant de leurs explosions les fanfares et les harmonies du cortège s’exaspérant toutes à la fois.

 

Ainsi le crâne Tich aura été mené à sa dernière demeure aux accords de la musique qui lui était la mieux voulue et qui représentait l’accompagnement obligé des frasques et des équipées de son régiment de réfractaires. Il s’entendait même mieux à faire crépiter bouquets pareils qu’à débiter ceux pour de vrai !

 

Désormais, en ma mémoire, cette kermesse macabre avec sa couleur fauve et rutilante, sa cuvée de chair mal vêtue, son encens forain, ses bousculades, son paroxysme de cris et de gestes, sa bacchanale sardonique, nimbera l’image à la fois violente et débonnaire de mon pauvre Tich Bugutte.

 

Buguhutt !

 

 

Sans doute, afin de se consoler de la mise à l’ombre temporaire pour quatre de ses chers voyous de velours, et éternelle pour leur capitaine, Paridael quitta quelque temps Bruxelles et se décida à faire des excursions à la campagne, entre autres à Trémeloo où l’appelait l’invitation d’un receveur des contributions, vieil ami de son père. Loin de le calmer, cette villégiature acheva au contraire de l’énerver, ainsi que le démontrent les pages suivantes de son journal. Ses obsessions s’y traduisent sous des couleurs encore plus corrosives que dans les précédentes confidences.





4 Familier : pied, jambe. (Note du correcteurELG.)



5 Haillon, loque. (Note du correcteurELG.)



6 Sic. (Note du correcteurELG.)



7 Sic. (Note du correcteurELG.)



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