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V. ABOUTISSEMENT DU TERRASSIER AU FOSSOYEUR | «» |
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There is no ancient gentlemen, but gardeners, ditchers
And grave-makers ; they hold up Adam’s profession !
(Shakespeare, Hamlet, Acte V, scène 1)
Trois mois se sont écoulés et je reprends ces confidences. Je ne parviens pas à m’habituer à la mort ou à la disparition des malheureux que j’aimai : ils m’entourent, je me sens enveloppé de leur présence comme s’ils étaient encore en vie et plus près de moi que jamais. Plus on en tue, plus il en naît. Je les embrasse dans une formidable communion panthéistique, chacun dans tous et tous dans un.
Depuis quelques jours, après me les être rappelés, après les avoir revus entièrement par l’imagination et le souvenir : apprentis, voyous, correctionnaires, je m’analyse et me note moi-même.
Ma passion pour les jeunes pauvres mal vêtus s’étendit toujours en s’exaspérant. Mon fanatisme a parcouru le cycle de toute l’humanité calleuse et fruste. Je me sentis capable d’englober des millions de jeunes et beaux êtres dans ma religion d’amour. Ils me furent chers l’un autant que l’autre et les nouveaux venus ne me rendirent pas infidèles à mes extases et à mes dévotions passées.
Mais cette sensibilité aux extériorités des petits pauvres, au pathétisme de la souffrance combinée avec la jeunesse, est devenue excessive. À la longue j’éclaterais de sympathie, je me projetterais hors de moi-même.
Dans un conte des Mille et une Nuits, les vaisseaux approchant des roches noires de la Montagne d’Aimant, voient soudain tous leurs clous s’envoler pour aller adhérer à cette montagne. Le navire disloqué se désagrège en épaves. Ainsi de mon foyer d’amour.
Il existe trop d’êtres de beauté qui s’imposent à mon idolâtrie. Que me voulez-vous, jeunes hommes rudoyés et honnis, que me voulez-vous, mes beaux pâtiras, à qui j’aspire de tous mes effluves, vers qui je tends de toutes mes fibres, qui tordez à les rompre les ressorts de ma sollicitude, qui m’affolez de lyrisme ?… Oh, venez, tous à la fois, pour en finir…
Mais non, que me voulez-vous à moi qui ne saurais vous peindre, ou vous modeler, ou vous dire en vers et en musique, aussi beaux, aussi suaves, aussi éblouissants et balsamiques que je vous sens et que je vous vois !
Loué et béni le Créateur tout-puissant ! Grâces lui soient même rendues pour ces épreuves sans lesquelles je n’aurais jamais connu ces cuisantes dilections et sans lesquelles je n’aurais jamais été aveuglé par la sombre splendeur de ses pauvres créatures… Mais à présent, mon Père, je veux retourner auprès de vous, porté sur leurs haleines confondues !
Où donc ai-je lu cette pensée ? « Dans certaines îles sans annales où les foyers préhistoriques demeurent encore à fleur de terre, l’eau, le lait, les œufs, tout est cru, sans saveur. Sur ce sol trop neuf que n’ont point fait des cadavres, l’homme ne peut rien trouver que d’insipide. Il faut le goût de la cendre dans la coupe du plaisir. Pour m’arrêter au plus beau paysage j’y veux des tombes parlantes. Tout être vivant naît d’un sol, d’une race, d’une atmosphère, et le génie ne se manifeste tel qu’autant qu’il se relie étroitement à la terre et à ses morts. Le cimetière c’est la patrie. Une nation c’est la possession en commun d’un antique cimetière et la volonté de faire valoir cet héritage indivis. Avec une chaire d’enseignement et un cimetière on a l’essentiel d’une patrie. »
Ces lignes profondes10 me mettent sur la piste de ce que je ressens moi-même ; elles m’édifient sur mes postulations ; elles me révèlent mes attaches et ma raison d’être.
Or, fut-il cimetière plus riche, humus ou compost humain plus fait, plus concentré que dans ces terreaux de Brabant, de Flandre et d’Anvers, mes provinces préférées ? Voilà pourquoi les êtres si beaux m’y touchèrent de plus près qu’ailleurs.
Il y a mieux : en partant de cette découverte je m’analyse plus profondément encore, je me suis initié à moi-même, je me saisis.
Je m’explique enfin, Seigneur, le prestige déraisonnable – au point de vue de mes contemporains et de la norme – que ces jeunes terrassiers aux frusques de velours fauves exercèrent sur ma sensibilité. Ils sont faits à l’image de la terre, ils portent la livrée de la glèbe ; elle les graisse, elle les enduit, elle les oint et les pétrit sans cesse, elle les imprègne, elle les flatte ; elle les encrasse provisoirement en attendant que, jalouse et insatiable, après s’être jouée d’eux et les avoir éclaboussés de sa boue, saupoudrés de sa poussière, elle les reprenne tout à fait dans sa gueule dévorante et qu’elle les engloutisse et les fasse fondre dans ses entrailles. Elle est la terre, la mort, la fin à laquelle j’aspire.
Ceux que j’aimais sont ses aliments, ses engrais préférés, ceux qui sont le plus près d’elle. Ils lui ressemblent, ils portent sa couleur, ils lui sont voués. Leurs théories terreuses m’entraînent depuis longtemps avec eux vers la fosse.
Je comprends aujourd’hui la tendresse apitoyée qui me prit depuis ma naissance, devant les manouvriers, les goujats, désignés plutôt que les autres, par les accidents, les grèves, la famine et les fusillades, aux convoitises de la terre et de la mort. Je me rends compte de cette partialité qui me poussait vers les rôdeurs et les vagabonds, les malfaiteurs allant au-devant des vindictes, les prisonniers brutalisés, les voyous tout bleus de contusions, écorchés, meurtris et passés à tabac ; les homicides sans malice, les conscrits destinés à des aventures violentes et à des fins prématurées.
Et nos marins, nos copieux marins, quoique la mer les ensevelisse dans des linceuls plus souples, eux aussi sont passés à la couleur dominante de la terre, les bruns plus ou moins dorés de la glèbe devenus le hâle, l’iode et le brome de la mer, ces bruns préférés des gens du peuple, la couleur de la nature, la couleur primordiale…
Humanité ! Pauvres diables ! Le plus furtif et le plus navrant des sourires de la Terre ! Chair plus rose et plus satinée que la corolle de la fleur. Chair qui retourne au limon, mais que forme aussi le limon ; pulpe savoureuse qui se décompose en végétations, en sucs et en gaz intermédiaires – en attendant de redevenir chair un jour ! Les fleurs les plus belles ont aussi leurs pieds dans la tombe. La houe du jardinier est la même que celle du fossoyeur !
Je m’explique les suggestions qui me lancinèrent toute la vie : c’était déjà le fossoyeur que je chérissais dans les terrassiers.
« Homme, tu es poussière et tu retourneras en poussière ! » avait dit la Genèse. Nous allons tous, tant que nous sommes, vers ce cimetière dont parlait le penseur, vers cet engrais, vers ce compost de la patrie. Les plus proches en paraissent souvent les plus éloignés. D’où le charme tragique que dégagent certains êtres prédestinés à être mangés et bus par la mort comme d’humaines primeurs, dans leur fleur et dans leur sève. De là l’empire qu’exercent sur moi toutes ces florissantes brutes, ces candides barbares qui travaillent de la bêche, ces éventreurs de la terre, ceux qui l’ensèment, ceux qui la violent, ceux qui l’accouchent ; ces paysans, ces journaliers qui la retournent sans cesse, ces briquetiers, ces potiers qui la cuisent, en attendant qu’ils soient consumés par elle… La terre les flatte, elle se mêle à leur sueur, elle les patine, elle les prend peu à peu. Ô mort, tu me parais aimable depuis ce moment. Je répudie toute idée funèbre. On n’est jamais plus près du moule et de la source de beauté et d’immortalité qu’en s’approchant de la tombe. Les germes de notre trépas sont les mêmes que ceux de notre résurrection !
Décidé à mourir, une autre douceur, une autre perspective me béatifie. La dispersion de mes éléments n’entraînera-t-elle pas leur fusion avec toutes les ambiances aimées ? Ne finirai-je point par m’incorporer, atome par atome et cellule par cellule, en toutes ces jeunes adolescences, éternel printemps de ma patrie ! Je passerai, parcelle infinitésimale, en chacun de mes radieux favoris. Triomphe ! Faire partie de leur chair active et chaude, de leur souffle, de leur sueur, émaner d’eux, m’en exhaler après m’y être inhalé. Fondu dans l’ambroisie de leurs effluves ! Connaître mon univers, connaître mon Dieu !
Procédons avec méthode et choisissons le terrain où se désagrégera ma personne physique. Tel endroit se prêterait mieux qu’un autre à l’éparpillement de mes atomes. Et ceci me rappelle une conversation que nous eûmes, il y a déjà bien, bien longtemps, à l’époque de ma camaraderie avec ces artistes timorés et conformes que j’ai fuis.
On parlait de la sépulture préférée.
– Moi, disait Marbol, la tombe chrétienne me semble répondre le mieux à la poésie dont nous ne parvenons point à nous départir même quand il faudra consentir à ne plus être. Les rites catholiques, nobles et touchants, consolent les aimés qui nous survivent.
– Quant à moi, déclara Bergmans, j’ai horreur de la pourriture. La crémation me paraît bien autrement poétique et décente que vos charniers. Les urnes, le columbarium des Romains : voilà l’appareil funéraire auquel il nous faudrait retourner.
Vyvéloy, le musicien, né sur les côtes de la Flandre, se souhaitait cousu dans un sac, puis jeté à la mer. Un poids attaché aux pieds ; une planche qui bascule, et ça y est ! Mieux vaut nourrir les poissons que les vers.
Mais Marbol interrompit :
– Non, rien ne prime le tertre dans un cimetière de village. J’ai déjà choisi mon coin. Ce champ de repos ne renferme aucun monument, il circonscrit une églisette mignonne où la cloche prie d’une voix si douce qu’on ne se lasserait pas de l’entendre. L’herbe y pousse grasse et drue…
Moi, je ne disais rien, je rêvais, loin, absent, selon mon habitude, peut-être déjà mort pour eux.
Ils me réveillèrent pour me demander comment et où j’espérais dormir mon somme suprême :
– Ma foi, leur dis-je, je n’ai pas encore définitivement choisi l’endroit ; mais ce serait, si je le pouvais, la pelouse rogneuse d’un terrain vague dans la banlieue. Vous savez : un de ces champs tristes comme un préau, un chantier d’équarrissage ou une fourrière, où viennent s’allonger et se vautrer, parmi les gravats, aux heures lourdes et troubles, les faubouriens saurets en appétit de gredineries, aussi fripés que l’enclave même qu’ils dégradent.
Connaissez-vous leurs têtes inoubliables, marquées au sceau tourmenté de nos temps, au galbe de la misère aventurière, leurs physionomies où se déchiffrent des choses encore plus fugaces et mystérieuses que dans le ciel et dans la nappe des eaux ; leurs bouches inquiétantes, leurs yeux cernés, sinistrés, mais aussi poignants que les vacillements du papillon de gaz dans le réverbère d’une rue à peine tracée ?…
Je voudrais reposer sous ce sol, théâtre de leurs scabreux ébats, leur palestre favorite. Leur chaleur me pénétrerait, leur velours me frôlerait encore, j’entendrais leur flamand imprécatoire et graveleux qui gratte comme le rogomme et râpe l’oreille, comme la langue du chat la main qu’elle lèche. Ils aimeraient par à coups, en bande : une pour tous. Le reste du temps, l’été, jusque très tard, de peur de regagner le galetas surchauffé au fond de leurs impasses, ils danseraient ou lutteraient aux sons d’un accordéon ou d’un fifre et je prendrais à leurs performances le même plaisir que goûtaient les mânes de Patrocle, sur le tertre de qui l’inconsolable Achille faisait combattre et s’enlacer les plus beaux de leurs compagnons…
Et comme tous se récriaient à cette nouvelle singularité, je me plus à renchérir et j’ajoutai, en pince-sans-rire :
– À moins qu’on ne m’enfouisse dans un champ de suppliciés, où les cadavres des moines de l’abbaye de Monte à Regret attendent le dernier jugement, leur tronche posée entre leurs jambes.
Faute d’un pareil cimetière, il faudra bien me rabattre sur les nécropoles autorisées. À cette fin, je hante de nouveau ma banlieue favorite, dans le rayon où des jardins mortuaires font une ceinture à la cité des vivants. Elle me paraît particulièrement corsée vers le hameau natal du petit Palul.
De ce côté, travaillent en ce moment des centaines de manœuvres rapportant des terres ; superbes castors amphibies plantureux, pataugeant au fond des tranchées. Dans les dispositions où je me trouve, ces travaux me semblent ceux d’un immense cimetière et ces terrassiers autant de fossoyeurs. Ils manient d’ailleurs la même bêche que leurs confrères, et certaines de leurs brouettes semblent des cercueils sur roues.
Le cimetière proprement dit, celui où je veux dormir est proche de là. À présent que je l’ai choisi, il s’agit de trouver un enfouisseur.
Dame ! je n’ai que l’embarras du choix parmi ces journaliers. Ils me conviendraient presque tous. Je présume qu’un fossoyeur au moins du cimetière attenant doit s’être embauché dans leurs brunes coteries. Je me mets à sa recherche ; je m’attarde souvent, principalement le samedi, dans le bouge voisin, à l’enseigne macabre et saugrenue : Ici on est mieux qu’en face – où les manœuvres vont boire après avoir touché leur paie. La plupart venus de loin, des campagnes de Flandre, ne font que passer, s’arrêtent au comptoir et regagnent ensuite la gare à larges enjambées, à moins qu’ils ne préfèrent manquer le train pour vider à coups de pioches les querelles qui se sont émues sur le chantier. D’autres, les voisins, s’attablent et jouent aux cartes. Certains soirs, il en vient, qui, colombophiles, apportent leurs pigeons participant au lâcher du lendemain, et les dimanches matin on les voit béer, le nez en l’air, à peine débarbouillés, les yeux bouffis, sur le pas de leurs portes. Leur conversation est enfantine ou cynique à souhait. Mon homme doit se trouver parmi ceux-ci. Un de ces jours, je me mêlerai à leurs parlotes.
En attendant, tout me plaît dans ces ambiances. Elles représentent la synthèse de mes paysages et de mes coins de ville préférés. Le chemin de fer dessert cette région, et, périodiquement, entre deux de ces talus où opéraient Bugutte et Tourlamain, des équipes de piocheurs, aussi bruns que mes terrassiers, travaillent à la réfection de la voie et renouvellent le ballast. Les hommes se redressent et se garent, les bras croisés, rangés au passage des trains qui les sifflent et qui les étourdissent de leur fracas. Ils clignotent des yeux au déplacement d’air de l’express, et le voyageur qui les apprécierait comme moi n’a que le temps de les embrasser d’un regard mélancolique.
Des masures de torchis, des taudis savoureusement interlopes, se clairsèment comme des champignons autour du champ des morts. Un bal de barrière fait rage de tous ses rouleaux d’orchestrion ; cependant, beaucoup des danseurs préfèrent se trémousser dans le bouge d’en face si exigu que leurs couples y trépignent sur place.
J’ai mis la main sur celui qui m’enterrera. C’est un manœuvre de terrassier qui travaille avec son père aux grands travaux d’excavation entrepris non loin du cimetière. Le fils a l’âge adorable et fringant entre tous, l’âge auquel j’ai connu Zwolu, Cassisme et le trop furtif Perkyn Sprangael, et mon inoubliable Warrè.
Rose et poupin comme une fille, mais râblé et fessu comme un lutteur, avec des bras d’acier, encore plus beau que les autres fleurs humaines de sa saison, jeune dieu que ses haillons de velours rapiécés affublent de feuilles mortes et d’écorce moussue.
Père et fils sont à la fois terrassiers et fossoyeurs. Nouvel Hamlet, je m’entretiens avec eux. Conversations anodines, comme toutes celles que j’engageai durant ma vie avec les chers êtres, dépourvus de rhétorique. Pas de frais d’esprit ; de grosses bourdes, force coq-à-l’âne, mais surtout de ces poignants, doucereux et très saturés silences…
Je le tiens enfin, mon dernier élu qui creusera ma fosse et rejettera les pelletées de terre sur mon cercueil.
Mon testament stipule qu’on m’enterrera un jeudi, soit le jour où le jeune homme supplée le plus souvent le vieux dans sa besogne au cimetière. Pendant le reste de la semaine, le garçon exerce son métier de manœuvre terrassier. En cette saison, il lui arrive aussi d’aider à la récolte des pommes de terre, car nous voici engagés dans la dernière quinzaine de septembre. Il est terreux à souhait. À certains moments, il fait même l’effet d’une nerveuse et plastique terre cuite. C’est bien lui qu’il me fallait. Tous les travaux de la terre l’ont pour adepte.
Hélas ! vous est-il arrivé, mon Dieu, de pardonner à ceux qui veulent et savent trop bien ce qu’ils font ?… N’importe. Plus moyen de reculer. Votre création trop capiteuse m’a saoulé et j’en tombe ivre-mort…
Lundi prochain, je me logerai une balle dans la tête. La cérémonie sera donc pour le jeudi suivant. Mon jeune ami ignorera toujours quel particulier il aura descendu, ce jour-là, dans une belle fosse fraîchement creusée. Jamais je ne me suis ouvert de mes projets auprès de lui.
D’avance, je reconstitue la scène, car j’y ai déjà assisté plusieurs fois, ainsi qu’à une répétition générale :
Avec son garçon, le vieux fossoyeur a commencé à rejeter la terre sur le cercueil, puis, soiffard incorrigible, il songe à regagner l’Ici on est mieux qu’en face.
– Allez toujours, père, je ferai bien le reste tout seul !
En se retirant, le vieux lui jette la clef de la grille :
– N’oublie pas de fermer, quand tu t’en iras.
– Soyez tranquille. Je vous rejoins à l’instant, je n’en ai plus que pour quelques minutes.
– Tu crois, mon garçon ? (Ici, c’est moi, le mort, qui fais cet aparté.)
J’ai voulu mon enterreur gai et mutin. Il faut que sur ma fosse sa voix puérile de jeune merle me chante une dernière sérénade, une suprême berceuse ; oui, tel un merle, car la visière jaune de la casquette du gars me rappelle le bec du candide oiseau.
– Bon ! voilà que je me surprends moi-même à fredonner le pont-neuf que l’aide-fossoyeur gazouillera sur ma tombe. Il le rabâche depuis huit jours, cet inepte refrain sorti d’un théâtre de bas étage où mon jeune manœuvre n’a sans doute jamais mis les pieds, refrain canaille jeté sur le pavé où il est ramassé et repris de voix en voix, d’oreille en oreille, sifflé, fredonné, transposé à satiété, épuisé comme un bout de cigare, que les gavroches se passent de bouche en bouche.
Mais quand mon homme le chante, jamais je n’ouïs rien de plus beau.
Cependant, il a ôté sa veste et il l’accroche avec indolence aux bras d’une croix voisine. Tout à l’heure, quand il aura fini, pressé d’aller boire, il rejettera sa vareuse sur l’épaule, sans prendre le temps de passer ses manches ; geste que j’aime comme tous ses gestes.
Avant de commencer, il a retiré du bissac une tartine dans laquelle il mord à belles dents ; il en vient même rapidement à bout. Il s’étire, empoigne la bêche, se met au travail et reprend sa chanson, la bouche encore pleine de sa dernière bouchée. Il ploie parfois un peu sur ses reins et se déhanche en enfonçant la houe dans la terre ; il plie la jambe, le pied pesant sur l’outil pour mieux le faire entrer, puis il ramène à lui la pelletée qui s’émotte sur la caisse avec un bruit sourd. Après avoir rejeté assez de terre pour couvrir le bois, il s’arrête et se tait. Il a chaud, il transpire, une langueur l’envahit. Subit-il la tiédeur accablante de ce crépuscule de septembre ? Il s’éponge le front du revers de sa manche de flanelle.
Comme il tarde à en finir, à me séparer de lui par les six pieds d’argile réglementaires ! Il se recueille, le talon appuyé sur la bâche, accoudé à la paume et le menton sur ses mains. Se doute-t-il de mon admiration posthume ? Il pose, ma parole ! Le bonheur et le ragoût de ses altitudes ! Il me ferait ressusciter pour mieux voir.
Il a repris sa chanson et sa tâche. Des incantations que ses mouvements rythmiques.
Ah ! le pauvret, le simple, il me résume la beauté des innombrables parias, devant lesquels je me suis pâmé, fondu, dissous, tant était brûlante mon extase. Il est le dernier de ceux qui donnaient le fouet à mes nerfs, et qui firent entrer mon sang en ébullition. Un coup de bêche, encore, dis ! le coup de grâce !…
Mais il a cessé de chanter et de piocher. Sa joie est tombée. Pourquoi ? Contrairement à mes prévisions, un accès de tristesse s’empare de cet innocent en train d’inhumer à son insu l’idéologue qui ne se lassait pas de le contempler. Pour la première fois, le petit fossoyeur songe, s’attendrit, oublie l’heure, les siens, le cabaret, sa maison, son foyer et sa besogne…
Ici s’arrête le journal de Laurent Paridael.
Mon malheureux cousin se fit sauter la cervelle au jour dit, et ayant pris ses dernières dispositions avec beaucoup de prescience, il fut enterré le jeudi suivant dans l’après-midi par celui qu’il avait élu à cet effet.
Mais avait-il prévu les désagréments que cette préférence devait valoir au petit fossoyeur ?
Les camarades de celui-ci finirent par le trouver le vendredi matin, au bord de la fosse béante et près du cercueil ouvert dans lequel reposait mon parent.
Le manœuvre ne parvint jamais à expliquer d’une façon admissible à ses juges pourquoi il avait déterré ce mort et ouvert sa bière. Le garçon était simple, à ce que témoignèrent ses parents et les autres terrassiers. Quoique taillé en hercule, il était demeuré doux et puéril comme un enfant. Il servait même de souffre-douleurs à ses compagnons. Il n’aurait jamais fait qu’un manœuvre : aide-jardinier, aide-terrassier, aide-fossoyeur.
Devant le tribunal, il déposa à peu près ainsi :
– Je ne sais ce qui m’arriva. J’ai entendu quelqu’un qui m’appelait d’une voix de commandement et de prière. Mon premier mouvement fut de fuir, mais les jambes me refusaient leur service.
La voix se faisant de plus en plus pressante et plaintive, l’idée me vint que c’était peut-être mon dernier mort qui se lamentait ainsi ; et je me figurai qu’il était très affligé, qu’il avait besoin de moi. À la longue, j’éprouvai de mon côté l’envie de voir le visage de celui que j’avais enterré. Sans réfléchir davantage, je me mis à enlever la terre, je retirai la caisse et je la défonçai. L’homme que contenaient les cinq planches était bel et bien un trépassé. Mais en regardant ce cadavre de plus près, je reconnus le monsieur qui m’avait copieusement payé à boire quelques jours auparavant. Aussitôt je me sentis plus ivre que je ne l’ai jamais été. Je vous le jure, monsieur le juge, c’était comme si tout l’alcool ingurgité l’autre fois avec le défunt me remontait d’un bloc à la tête et m’assommait avec la violence d’un coup de pioche ! »
Cette histoire parut trop louche au tribunal qui condamna le pauvre diable à trois mois de prison pour violation de sépulture. Peu s’en fallut qu’on ne le poursuivit, du chef de vampirisme et de nécrophilie. Heureusement, son avocat parvint à écarter ces préventions majeures et les magistrats tinrent compte des bons antécédents et de la faiblesse mentale du sujet.
Moi, Bergmans, à leur place, je l’aurais complètement absous, surtout si j’avais eu connaissance du journal de son malencontreux admirateur.
Quelque peu enclin que je sois à m’émerveiller, je crois à l’existence de ces forces dont les lois échappèrent jusqu’à présent aux physiciens, mais dont on a constaté plus d’une fois de stupéfiantes manifestations. Or, l’aventure dont fut victime le fossoyeur de Laurent Paridael ne me paraît explicable que par l’intervention d’une de ces forces mystérieuses. C’est de bonne foi que le petit terrassier raconta comment, après avoir reconnu le mort, il se sentit comme sous l’influence d’un excès de boisson. En effet, un alcool autrement capiteux que celui du cabaret l’avait renversé et étourdi comme une masse.
Lorsqu’il traçait les dernières lignes de son journal ou même au moment de mourir, Laurent suggestionna-t-il, pour ainsi dire, malgré lui et par le fluide d’une sympathie désespérée, le pauvre garçon qui devait le coucher dans la tombe ? Ou bien, mort, désira-t-il revoir son ami, se faire connaître au préféré de ses dernières heures ?
Parmi ceux qui liront ces pages, il se trouvera peut-être un savant capable de résoudre cet irritant problème dont je n’ai su que poser l’équation.
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