François Fabié
Le retour de Linou
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PREMIÈRE PARTIE

II

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II

 

– Nous voici chez nous, Aline, dit Jacques Terral, aidant la voyageuse à descendre et lui montrant, à gauche, une petite barrière à claire-voie ouvrant sur un raidillon bordé de pommiers, au bout duquel se dressait une construction modeste, toute neuve, non crépie encore, et surplombant l’étang du moulin.

 

– Venez boire un coup avec nous, Hippolyte, dit Jacques au voiturier.

 

– Merci pour cette fois, monsieur Jacques. Ma bête n’a pas mangé ; et il faut que je parte pour Carmaux dans deux heuresBonsoir, ma Sœur.…, à bientôt

 

– Oui, à bientôt, Hippolyte ; et merci encore.

 

Aline était si émue qu’elle défaillait presque et que Jacques dut la soutenir jusqu’au seuil où l’attendait, péniblement redressé sur son bâton de houx, un petit vieux, tout blanc, tout ridé, l’œil droit fermé, la bouche tordue, réduit à rien. Ce qui permettait de l’identifier, c’est qu’il portait toujours sa veste de tricot et son haut bonnet, tous deux enfarinés : c’était le père Terral.

 

Linou le tenait déjà dans ses bras, s’agenouillant presque devant lui pour avoir ses lèvres à la hauteur des maigres joues rêches et pouvoir mêler ses larmes à celles du vieillard.

 

– C’est toi, petite, gémissait-il ; tu reviens enfin ! Comme tu as tardé !… Le pauvre vieux ! tout le monde l’abandonne

 

– Allons donc, père, fit Jacques ; ne parlez pas ainsi, alors que deux de vos enfants vous reviennent à la fois.

 

– Oui, oui…, ils reviennent…, pour quelques jours

 

– Pour toujours, peut-être ; qu’en savons-nous ? D’ailleurs, si Cadet s’est séparé de vous, il ne s’en est pas allé hors pays ; et si vous aviez besoin de lui, il s’empresserait d’accourir… Et son fils François vous aime et vous vénère

 

– Oui, celui-là, c’est un brave garçon, un vrai Terral

 

– Je l’ai vu, papa, s’écria Linou.

 

– Où donc ?

 

– Dans l’autobus, entre Saint-Jean et La Garde… Mais je l’ai vu sans le connaître, c’est quand il a été descendu, à Fontfrège, que l’on a prononcé son nomIl est charmant, à en juger par quelques propos de lui que j’ai entendus

 

– À table ! fit Jacques, qui revenait d’allumer la lampe dans la petite salle à manger, à droite du vestibule.

 

Tous trois y pénétrèrent, Linou tenant son père sous le bras. On s’assit autour d’une table ronde sur laquelle fumait une soupière, au centre de quatre couverts. Sœur Marthe s’essuyait les yeux, sans trouver de paroles. Terral la regardait avec cette application qu’apportent les petits enfants à dévisager un étranger.

 

– Eh bien ! père, vous ne la reconnaissez donc pas ? Elle n’a pourtant pas tant changé… Un peu plus pâle, seulement. Ah ! dame, le maigre, les jeûnes, la classe, les veilles à la chapelle !… On ne vous nourrissait donc pas dans ce triste couvent de Port-Vendres ?

 

– Ne raille pas les couvents, Jacques

 

– À Dieu ne plaise ! ils sont fermés ; respect aux vaincus ! Il appela :

 

– Cécile !

 

Par la porte latérale entra une grande blonde jeune fille, toute rose d’émotion.

 

– Notre cuisinière, pour ce soir, Linou : comment la trouves-tu ?… Approche, mon enfant : la voilà, cette religieuse dont tu as si souvent entendu parler, et avec laquelle je suis sûr que vous serez amiesDevines-tu, Aline, à qui appartient cette belle fleur du Ségala ? Non ?

 

– Mais si, je le devine, répond Sœur Marthe ; pas besoin d’être sorcièreSauf la couleur des cheveux, d’ailleurs, elle ressemble tellement à son père Garric !…

 

– C’est la fille de Jeantou, en effet.

 

À ce nom familier de son ancien amoureux. Linou rougit aussi. Puis, elle tendit ses mains à la jeune fille, qui les serra avec effusion, en balbutiant :

 

– Il me tardait tant de vous connaître, ma Sœur ! Si vous le permettez, je viendrai souvent vous voir, vous demander conseil.

 

– Sur quoi pourrais-je vous conseiller, mon enfant ?

 

– Mais sur tout… Quand on n’a pas de mère

 

Et Linou tressaillit dans son cœur : elle pourrait être, en effet, la mère de cette Cécile, si elle ne s’était donnée à Dieu pour le remercier d’avoir conservé la vie de sa mère à elle, et permettre à Jeantou d’épouser Mion.

 

– Je voudrais bien pouvoir vous être utile, ma belle enfant, fit-elle après un silence. Mais je ne m’appartiens pas : mes supérieures peuvent me rappeler d’un instant à l’autre…

 

– Ta, ta, répliqua Jacques ; tu resteras ici, puisqu’il n’y a plus de couvents.

 

– On me laïcisera, comme ils disent, et on m’enverra faire l’école quelque part. Il faut bien que je gagne ma pauvre vie.

 

– Ta vie ? intervint le vieux Terral ; tu reviendras au moulin, près de moi… Tu y retrouveras Jeantou, mon fermier, ton bon ami d’autrefois.

 

Il disait cela avec la demi inconscience des vieillards. Jacques le poussa du coude, et, profitant de ce que Cécile était retournée à la cuisine, lui dit à l’oreille :

 

– Père, ne réveillez pas de tels souvenirs.

 

– Quel mal y a-t-il ? répliqua le meunier. Ils s’aimèrent honnêtement… C’est moi qui eus tort de ne pas les marier… Ah ! si j’avais su !…

 

– Soit ; mais taisez-vous, de grâce : vous faites souffrir votre fille ; et il n’est pas nécessaire que celle de Garric sache cette vieille histoire

 

– Ah ! s’il en est ainsi…, parlons d’autre chose.

 

Cécile rentrait, servait, et acceptait de prendre place à côté de Sœur Marthe. Et, au bout d’un instant, Jacques reprenait :

 

– Linou, si tu veux faire la classe à tout prix, je te trouverai des élèves à La Capelle ; et, mes modiques rentes aidant, nous vivrons ici paisiblement tous deux. Je ne promets pas, par exemple, d’être là tout le temps : je suis un peu nomade ; j’ai en projet divers travaux qui peuvent m’obliger à me rendre quelques fois à la ville

 

– Ah ! mais, à propos, fit Aline, j’ai entendu parler, tout à l’heure, d’un livre de toi, Les Castagnaïres, je crois

 

– En effet, dit Jacques ; une manière de roman champêtre… Je n’ai pas osé te l’envoyer.

 

– Et tu as bien fait ! Tu écris des romans, mon pauvre aîné ?

 

– Mais, petite nonne que tu es, il y a roman et roman…, et le mien ne corrompra personne, je t’en répondsÀ présent, d’ailleurs, je fais de la sculpture : il faut bien remplir les heures… J’ai une espèce d’atelier, là-haut, sous le toit.

 

– Il est joli, ton atelier, s’écria le vieux Terral, que deux verres de vin émoustillaient un peu… Partout des plâtras, des tas d’argile, et, au bout de piquets, des têtes grimaçantes, affreuses… Des portraits de décapités, sans doute

 

– Tu vois, Aline, que notre père n’est pas très emballé sur mes œuvres.

 

– Si tu faisais de jolies figures, passe : une statue qui ressemblerait à Cécile, par exemple, ou à mon petit-fils François

 

– Cela viendra peut-être, père, si Cécile s’y prête, et si Cadet permet à François de venir poser… Et toi aussi, Linou, je ferai ton portrait : je te représenterai en sainte Thérèse. Qu’en dis-tu ?

 

– Sais-tu seulement, mon frère, ce que fut sainte Thérèse ?

 

– Oui, je le sais. Me prends-tu pour un ignare, ou un « huguenot » ? Oh ! je ne suis pas un pilier d’église, et je ne chante pas encore au lutrin, quoique j’aime beaucoup le plain-chant… Mais je ne suis pas non plus un mécréant ; et, à l’occasion, tu me verrais du bon côté de la barricade, comme on dit à présent.

 

Après un instant de silence, Sœur Marthe reprit :

 

– Parlez-moi de Cadet, de sa femme… J’ai appris, toujours dans l’autobus et par un monsieur qui est, paraît-il, un étudiant, que notre frère est devenu radical, « rouge », comme on disait jadis.

 

– Ce n’est que trop vrai, fit le père Terral.

 

– Peuh ! dit Jacques, c’est une couleur de circonstance qu’il a adoptée pour plaire aux « avancés » qui l’ont porté à la mairie, et aussi pour être bien avec la préfecture, son député et son conseiller général. Il la rejettera au premier jour : un Terral ne saurait errer longtemps…

 

– Quand l’ambition s’en mêle, mon pauvre aîné, gémit le vieillard, et quand on a épousé une femme comme la sienne, plus vaniteuse encore que lui…

 

– Je sais que vous n’avez guère fait bon ménage avec votre bru, dit Jacques en riant.

 

– Comment faire bon ménage avec une bête pareille, qui a toujours l’air d’une mule portant des reliques ?

 

– Oh ! papa, interrompit Linou, scandalisée ; quelle mauvaise langue vous avez !

 

– Mauvaise langue ? Va, va, quand tu connaîtras la Sophie… Je me demande souvent comment elle a pu inventer un fils comme celui qu’elle a… Votre pauvre oncle Joseph avait bien raison quand il disait qu’une dinde couve parfois de jolis coqs

 

Quiconque eût observé Cécile l’eût vue rougir jusqu’au blanc des yeux en entendant faire l’éloge de François ; mais nul ne la regardait en cet instant.

 

– Pauvre oncle Joseph ! pauvre bon parrain ! fit Linou. Déjà près de vingt ans qu’il est mort

 

– Oui ; il ne put survivre que quelques mois à votre mère… Ah ! votre mère !… en voilà une qui ne ressemblait pas à la « minotière » de Fontfrège, oh ! non…, soupirait le vieux meunier en essuyant ses yeux d’un revers de ses doigts rugueux et déjetés.

 

– Chère maman ! une sainte… Du ciel, elle aura tendu la main à mon parrain, bien sûr…

 

Jacques, pour éviter la scène de larmes qu’il prévoyait, remarqua qu’il était tard ; et il offrit de reconduire son père et Cécile au moulin. Mais, sur la côte, Garric faisait les cent pas en attendant sa fille et son maître : il n’avait pas osé entrer, sachant que Linou était là.

 

Celle-ci, dès la porte refermée, était tombée à genoux, priant pour ses morts, recommandant à Dieu ses pauvres Sœurs dispersées et qui toutes ne recevraient pas l’accueil cordial et réchauffant qu’elle trouvait auprès des siens.

 

Quand son aîné rentra, elle s’était accoudée à la fenêtre ouverte donnant sur l’étang, les toitures du moulin et les coteaux avoisinants. Tout cela brillait sous la pleine lune ; on entendait gazouiller la Durenque, affaiblie par la saison sèche. Une chouette miaulait doucement dans les châtaigniers du Vignal, les châtaigniers sous lesquels gardaient leurs bêtes, quarante ans plus tôt, Aline Terral et Jean Garric, la pauvre nonne d’aujourdhui et le père de la belle fille qu’elle venait de saluer.

 

– Allons, petite sœur, fit brusquement Jacques, tu dois être recrue de fatigue ; je vais te montrer ta chambre : elle n’est pas plus luxueuse sûrement que ta cellule de religieuse, mais elle est toute blanche aussi.

 

Il prit la lampe, précéda Linou dans l’escalier conduisant à l’unique étage de la maisonnette, puis redescendit, s’assit près de la fenêtre, à son tour, et resta là à rêver mélancoliquement… Les sujets ne lui manquaient pas : sa carrière médiocre, déviée puis écourtée ; une femme adorée qu’il n’avait pu épouser et qui était morte jeune et reposait dans un cimetière lointainPleure, chouette, pleure aussi la morte de là-bas.

 


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