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Le lendemain était un dimanche. Sœur Marthe, éveillée à l’angélus, se leva doucement, sortit sur la pointe des pieds, et courut à l’appel des cloches qui annonçaient la première messe. Elle grimpa la rue en pente raide qui est le plus court chemin vers l’église, une rue où elle ne trouva rien de changé, pas même l’abondance des pierrailles qui roulaient sous ses pas. Arrivée au porche, elle y croisa quelques femmes aussi matinales qu’elle, n’en reconnut aucune, entendit qu’elles chuchotaient sur son passage :
– Quelle est cette Sœur ?
À l’église, elle hésita : où se placer ? Dans la chapelle de la Vierge… Elle s’y agenouilla sur la marche de l’autel et s’absorba dans la prière, tandis qu’un jeune prêtre, entré derrière elle, saluait le maître-autel et disparaissait dans la sacristie, que les cloches sonnaient le « second », et que, du village, des hameaux, des fermes isolées, arrivaient, un à un, ou par petits groupes, fermières, servantes, valets, vachères et bergers. Linou n’osait lever les yeux sur cette assistance, où elle craignait de ne retrouver aucune figure amie, – la première messe étant surtout la messe des jeunes. Mais elle se sentit frapper sur l’épaule : c’était une autre religieuse, – de l’Ordre d’Estaing, celle-là, – une Rigal du hameau de Fournols, un peu moins âgée que Sœur Marthe. Elle prit celle-ci par la main et la guida vers une chaise près de la sienne. Pauvres vieilles filles privées de leur demeure, elles semblaient, dans leur costume blanc et noir, deux hirondelles battues de l’orage et se posant sur le même rebord de fenêtre, pour attendre que reparût le soleil.
Cette première messe n’était pas chantée ; elle fut rondement dite par l’abbé Sermet, le coadjuteur qu’on avait donné au vieux curé, M. Le Crouzet, presque octogénaire et un peu tombé en enfance.
Si Linou avait osé se retourner, ou simplement regarder autour d’elle, elle n’eût pas remarqué un trop violent contraste entre cette assistance et celle d’autrefois. En août, les rustiques, – éreintés par les labeurs de la semaine, cuits et recuits de soleil et de chaleur, n’ayant pas assez dormi, sans courage même pour se débarbouiller, à l’aube, habillés à la diable afin d’arriver à temps à la paroisse – une fois à l’église s’affalaient dans les bancs ou sur les chaises, dès que le prêtre gravissait les marches de l’autel ; les moins las se tenaient péniblement assez éveillés pour faire tourner dans leurs doigts raidis leur grand chapelet ; les autres s’endormaient paisiblement ; beaucoup ronflaient, à faire sourire les écoliers tassés dans le chœur, et à scandaliser les quelques vraies dévotes assez fortes pour suivre l’office dans leurs paroissiens.
Quand la sortie tinta, Sœur Marthe et sa compagne s’attardèrent un peu pour ne pas être, au porche et sur la place, l’objet d’une trop intense curiosité. Quelques groupes, pourtant, stationnaient encore quand elles se décidèrent à quitter l’église. À la vue des deux religieuses, les mêmes questions bourdonnèrent sur les lèvres :
– Qui sont celles-là ? – Les connaissez-vous, Martine ? – Ni vous, Boudoune ? – Linou du Moulin, dites-vous ? Laquelle ? la plus petite ? – Comme elle est triste ! (c’est-à-dire pâle.)
Quelques-unes s’approchèrent. La Sœur Rigal, qui revenait assez souvent au pays, les reconnaissait et les présentait à Linou.
– Voici Louise Boussaguet, du Sérieys.
– Bonjour, Louise, faisait affectueusement Linou : je suis bien contente de te retrouver.
– Oh ! moi aussi, je suis heureuse, Sœur Marthe… Et vous allez bien ?
– Tu pourrais me tutoyer comme autrefois, Louise…
Une autre lui tendait des mains fiévreuses et décharnées.
– Tu ne me reconnais pas, Aline ?
– Si, oh ! si, Lucie Pagès, Lucinou… Mais qu’as-tu ? Tu parais souffrante.
– C’est mon état habituel, depuis douze ans ; un jour à peu près sur pied ; le lendemain, au lit pour la semaine…
– Pauvre Lucie ! J’irai te voir. Où habites-tu ?
– Là, près de l’église, afin de pouvoir m’y traîner de temps en temps.
D’autres encore s’avançaient et engageaient de brefs colloques avec l’une ou l’autre des deux nonnes. Les hommes les regardaient de loin, tout en parlant récoltes et bestiaux ; des groupes de petites filles, bouche bée, se les montraient avec curiosité ; un jeune butor de quinze ans – type du voyou rustique tel qu’on le rencontre aujourd’hui dans nos villages – s’esclaffa en passant près des Sœurs ; et, tout haut, pour être entendu des camarades :
– L’hiver sera adventif, cette année : les corneilles s’amènent déjà… Gare aux noix et aux châtaignes !
Linou et la Sœur Rigal se séparèrent, l’une remontant vers son hameau, l’autre redescendant à la Griffoulade, où elle fut grondée par Jacques de s’être levée si matin, au lendemain d’un si fatigant voyage.
Une vieille fille de mine hâve, de tenue pauvre, mais propre, sortit de la cuisine et déposa sur la table des bols et des cuillers. Linou vit qu’elle lui souriait, chercha dans ses souvenirs, et, tout à coup :
– Lalie !… Eulalie Barreau !… s’écria-t-elle.
– C’est bien moi, en effet, fit la paysanne…, votre voisine quand j’allais garder mes vaches au pré des Pommiers, près du moulin.
– Parfois, on te nommait Lilou : ce qui fait qu’en nous appelant on brouillait souvent les deux : Linou ! Lilou !
– Et l’on pourra les brouiller encore, intervint Jacques, car c’est Lalie qui va faire notre ménage, dorénavant… Déjeunons… Prends-tu du café, Linou, ou du lait ? ou les deux ?
– Rien, mon frère, rien avant midi.
– Tu plaisantes ? Tu jeûnes, même le dimanche ?
– C’est la règle de mon Ordre.
– Mais il est dispersé, ton Ordre, détruit… Tu es redevenue une paysanne du Ségala : au pays comme au pays !
Et il faillit se mettre en colère.
– Tu es si forte, pour jeûner ! Regarde-moi, Lalie, ce teint de papier, ces « joues de catéchisme », comme me disait notre pauvre mère quand je revenais de la pension, à Pâques… Tâche donc de te nourrir un peu, de te « reverdir ». Tu en auras besoin, puisque tu veux travailler et gagner ta vie.
Et, l’ayant décidée à boire un peu de lait, il remonta dans son atelier, tandis que Lalie offrait à Sœur Marthe de descendre dans le jardinet situé en contrebas de la maison, la séparant seul de l’étang et se prolongeant, à droite et à gauche, par deux petits prés en pente plantés de pommiers moussus et décrépits, que Jacques conservait avec soin.
Linou courut à la haie du fond, écarta les branches des noisetiers fleuris de chèvrefeuille, pour mieux voir la nappe immobile de l’étang, dont une partie, la plus éloignée, était encore ombragée par les aulnes du ruisseau et les chênes du coteau d’en face, tandis que l’autre étincelait et frissonnait sous la clarté d’un soleil d’août, à huit heures du matin.
Et la petite Sœur demeura là, extasiée, percevant à peine le bavardage de Lalie, qui eût voulu, en un quart d’heure, lui conter tout ce qui s’était passé à La Capelle en trente ans…
À droite, Linou voyait la chaussée de l’étang, toujours ourlée de sa retombée de ronces et jalonnée de beaux cerisiers entre lesquels se détachaient les toits de la scierie et de la maison, celle-ci exhalant une colonne de fumée bleue toute pareille à celle qui s’en élevait le jour de son lointain départ. Plus loin, la pente de la Gravasse, au-dessus de laquelle montait le soleil ; à gauche, le « travers » de la Garenne, couronné toujours de chênes et de fruitiers, et le pré de l’étang, où elle allait garder, quand elle était fillette, où elle avait connu Jeantou, dont la maisonnette, le Vignal, blanchie sans doute depuis peu, mais close et inhabitée, se détachait, plus haut, entre des poiriers.
– Rien de changé, ici, rien de changé ! disait à demi-voix Linou. Et deux larmes descendaient sur ses joues pâlies.
– En effet, répondait Lalie… Ce coin est resté à peu près ce qu’il était, grâce, surtout, à votre père et à Garric, son fermier ; et aussi à M. Jacques, qui promet une rente à mon neveu Barreau pour qu’il ne coupe jamais un arbre sur sa propriété de la Garenne… Mais vous verrez que, dans d’autres quartiers, on ne pense pas de même, et qu’il y a bien du changement…
Linou n’écoutait pas et continuait à pleurer.
– Venez !… ça vous fait mal de penser ces choses, lui dit tout à coup Lalie, en tirant par la manche ; venez ma Sœur.