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Elles remontèrent, Linou s’essuyant les yeux. Jacques, qui avait vu, deviné plutôt, l’effet de cette reprise de contact avec le paysage familier et les souvenirs du passé, vint au-devant de la désemparée.
– Qui diable te pressait d’aller regarder l’étang ? gronda-t-il amicalement, de te pencher sur ce miroir de notre enfance ? Attends donc d’avoir repris pied ici pour évoquer les images d’autrefois…
– Reprendre pied ici ! Je ne le pourrai plus, je le sens bien…
– Mais si !… Je disais comme toi, il y a un an… On s’y refait, peu à peu… Tu verras : laisse agir les jours.
– C’est le premier de la grand’messe, dit Lalie.
– Nous irons ensemble, n’est-ce pas ? interrogea Linou.
– C’est cela, fit Jacques ; retourne à la messe : cela changera tes idées… Tu verras les modes nouvelles…, tu entendras nos nouveaux chantres…
– Tu n’y vas pas, toi, Jacques, à la messe ?
– Si, j’y vais. Seulement il n’y a pas à se presser : elle ne commencera que dans une heure… Je passerai, auparavant, chez Hippolyte, pour lui dire de ne pas oublier de prendre ta malle en traversant Saint-Jean.
Accompagnée de Lalie, Sœur Marthe remonta la côte, puis proposa d’entrer au cimetière.
– À l’ancien cimetière, n’est-ce pas ? dit Lalie : car on en a fait un nouveau, là-haut, près de la Grange. Il sera superbe. On y a planté, au milieu, une belle croix de marbre ; et presque tous commandent, à Rodez, des pierres sculptées pour mettre sur les tombes.
– C’est donc ici comme partout, remarqua Linou : la vanité s’en prend même à la mort !
– J’avoue que je trouve aussi ce luxe bien déplacé ; mais c’est la mode… Il en est des tombes comme des chapeaux.
Sous les petites croix de bois noir, dans l’étroit enclos attenant à l’église, Linou retrouve ses morts aimés : sa mère Rose, qui dort là depuis vingt ans et qu’une herbe drue, un peu jaunie par l’été, recouvre pieusement ; à côté d’elle, la sépulture toute pareille de l’oncle Joseph ; un peu plus loin, la croix qu’elle vit planter sur la fosse de Garric, le père de celui qu’elle aimait… Et d’autres, et d’autres, sur lesquelles elle lit des noms connus ou chers… Elle s’agenouille longuement et prie, et demande à sa mère de lui obtenir le courage de continuer sa route.
Lalie, qui a été s’agenouiller aussi un instant dans l’endroit où reposent les siens, revient à Linou, toujours prosternée, la relève et l’entraîne :
– Partons ! M. Jacques me gronderait s’il savait que je vous ai accompagnée ici… Nous reviendrons un autre jour… On carillonne : c’est pour la procession, la messe commencera aussitôt après… Venez !
Deux heures plus tard, dînant en tête à tête (dans nos pays, le repas de midi, c’est toujours le dîner), Jacques et Aline échangent des impressions, font des projets.
– Sais-tu, dit Jacques, que bien des gens se réjouissent de ton retour ?
– Vraiment ?… Tu as donc vu beaucoup de monde, depuis ce matin ?
– À l’entrée et à la sortie de la grand’messe, on en voit beaucoup en peu d’instants… Et sais-tu à quoi je songeais ? Il paraît que les deux Sœurs de Saint-Joseph qui tenaient l’école libre ne reviendront pas, au mois d’octobre.
– Leur couvent est fermé aussi ; mais il est probable qu’elles reviendront en qualité de laïcisées.
– On assure qu’elles reçoivent une autre destination. Alors, j’ai pensé que tu pourrais les remplacer, aidée d’une adjointe que t’enverrait ta congrégation.
– Tu vas vite en besogne, Jacques… Sais-tu ce que mes supérieures comptent faire de moi ?
– J’ai des amis qui, sans doute, obtiendraient leur approbation à ce projet.
– Et l’autorité académique, qu’en fais-tu ?
– Oh ! celle-là, ne t’en inquiète pas : j’ai aussi quelqu’un dans la place… Seul, notre frère, en sa qualité de maire avancé, protecteur obligé de l’école laïque, pourrait mettre des bâtons dans les roues ; gardons l’idée secrète quelque temps, n’est-ce pas ?
– Quel projet, mon pauvre frère ! Et comme il demande réflexion !… Pourrais-je seulement me réacclimater ici ?
– Mais oui, puisque tu t’y rendras utile… Il y a des malades à soigner, quelques charités à faire, que je t’indiquerai… Et, surtout, il y a à semer autour de nous un peu de bonne semence ; à combattre pour les vieilles mœurs, pour les traditions… Nous essayerons de ramener Cadet… Son fils François aime Cécile Garric…
– Vraiment ? Mon neveu aime la fille de Mion ?
– Et Cécile l’adore : on tâchera de les marier ; et notre père mourra heureux d’avoir vu sa famille se reconstituer sous son toit.
– Tu es un brave cœur, Jacques ! s’écria Linou, enthousiasmée ; tu vaux mieux que moi…
– Allons donc !… Seulement, j’ai souffert aussi ; et je n’ai gardé que le goût du beau et la sensibilité que, comme toi, j’ai héritée de notre mère… Mais je manque d’énergie, de volonté… Un penchant invincible au rêve m’engourdit et m’éteint peu à peu… Tu seras ma volonté… Si, si, je te connais… Quand tu auras retrouvé ton aplomb… c’est toi qui mèneras notre modeste barque.
– Je crois, dit-elle, que voilà une visite pour vous.
– Qui donc ?
On heurtait à la porte : Jacques alla ouvrir.
– C’est toi, mon neveu ?… Entre donc !
Et François Terral entra et courut embrasser Sœur Marthe.
– Bonjour, ma tante !
– Bonjour, François.
– Excusez-moi de ne pas vous avoir reconnue, ou devinée, hier, dans la voiture.
– J’ai à te demander de m’excuser de même.
– Ce n’est pas la même chose, protesta le jeune homme. Je vous avais vue quand j’avais cinq ou six ans : à cet âge, on doit garder la mémoire des physionomies, surtout de celles de la parenté… C’est grand-père qui, tout à l’heure, m’a appris la nouvelle… Et vous n’êtes pas trop fatiguée par un pareil voyage ?
– Oh ! fatiguée, qu’est cela, en comparaison du reste ?
– Je comprends votre peine. Mais ce ne sera qu’une bourrasque… L’épreuve ne saurait durer.
– Qui sait, mon neveu ? La captivité de Babylone dura soixante-dix ans…
– En tout cas, vous serez ici la très bien venue, en attendant la fin de l’orage.
– C’est ce que je me tue à lui dire, intervint Jacques.
– Et mes pauvres Sœurs dispersées ? Elles n’ont pas toutes un frère et un neveu accueillants comme vous… Tes parents vont bien ?
– Oui, très bien… Ils auraient été bien aises de vous offrir la « couchée », hier au soir… Je vais annoncer votre retour à mon père, qui est à la mairie en ce moment.
– Il le connaît sûrement, dit Jacques… Ta tante a déjà assisté aux deux messes… Et puis, une idée… Ton père est très susceptible : d’apprendre par d’autres que sa sœur a brûlé la « bégude » de Fontfrège, l’aura piqué au vif… Il faut aller le voir tous ensemble, à la mairie… Assieds-toi un instant, François, et trinquons au retour de notre petite nonne… Lalie ! un verre pour mon neveu et un pour toi !…
Et ils trinquèrent, heureux d’être réunis, Sœur Marthe et François ravis l’un de l’autre.
– Où donc avais-je les yeux, hier ? Mais vous êtes, ma tante, tout le portrait de la pauvre grand-mère Rose, que, tout enfant, j’ai connue, et que je n’ai jamais oubliée, elle…
– Toi aussi, François, tu lui ressembles un peu.
– J’ai donc sauté une génération ? Ça arrive, dit-on. Vous viendrez nous voir, à Fontfrège, n’est-ce-pas ? C’est le nom qu’a donné mon père à notre maison nouvelle ; il trouve ça plus noble que les Anguilles.
– Plus noble ? fit Jacques ; et il est démocrate ?
– Il le croit, mon oncle, à force de se l’entendre dire.
– Peut-être… Il n’avait, sans doute, pas eu la rougeole, étant petit ; et il faut l’avoir, une fois ou l’autre.
– Ah ! mon oncle, s’il vous entendait !…
– Je le lui dirais bien, à l’occasion. Pas aujourd’hui, pourtant : il doit être un peu en boule. Allons le saluer avant les vêpres ; la mairie, Linou, est sur le chemin.
La salle de mairie était, en effet, dans les bâtiments de l’école communale, – une assez belle maison neuve, bâtie jadis pour loger des Frères qui n’étaient jamais venus, et acquise par la commune, sur l’initiative de Cadet-Terral lui-même, qui n’en était pas médiocrement fier.
Le conseil municipal était en séance : mais, en apprenant qui le faisait demander, Terral s’empressa de suspendre la délibération et de descendre dans la cour de l’école. Il ne prit même pas le temps d’ôter son écharpe, qu’il ne manquait jamais de ceindre quand il présidait son conseil. Et il s’avança souriant, trottinant, un peu trop sanglé peut-être, les mains tendues vers les trois visiteurs. Il se doutait bien que ses conseillers auraient mis le nez à la fenêtre.
– Cadet ! mon cher Cadet ! que je suis aise de te revoir !
– Moi de même, Aline, moi de même… Mais avoue que tu aurais pu me dire cela hier au soir.
– Il est vrai, frère ; mais ce nom de Fontfrège m’a déroutée, quand le conducteur l’a prononcé ; et je n’ai reconnu mon ignorance qu’à La Garde.
– Bien, bien, tu es excusée, faisait le maire avec bonhomie. Mais tu viendras nous voir bientôt, n’est-ce pas ? Et la maison est vaste : il y a place pour toi.
– Merci, mon bon Cadet ; mais je ne peux pas me partager. Jacques veut que je loge chez lui. Ici, je serais plus près de notre père s’il tombait malade… À son âge…
– Comme tu voudras, répondit Cadet, soudain refroidi. Mais viens nous voir tout de même. Ma femme, que tu as à peine aperçue, il y a vingt ans, sera bien aise de te recevoir… Je retourne là-haut… Les affaires, ma pauvre Aline…, les affaires !…
Et il se sauva. Puis, se retournant avec une brusquerie vraiment napoléonienne :
– François ? appela-t-il.
– Père ?
– Je rentrerai peut-être un peu tard à Fontfrège ; va tenir compagnie à ta mère ; et, si l’étang est plein, dis à Rascal de mettre en train le moulin à froment, et à Gustou de charger la planche pour Roquefort.
– Oui, mon père, fit François.
Et il rejoignit son oncle et sa tante, que venait de rattraper Cécile, se rendant aussi à vêpres, toute pimpante dans sa simple jupe grise et sa chemisette quadrillée, sans un ruban, ses cheveux splendides, couleur de seigle mûr, indisciplinés et contenus avec peine sous un chapeau de paille orné de bleuets.
En voyant François, elle rougit un peu et, d’un geste caressant, prit Linou sous le bras – pour la soutenir, ou pour demander, au contraire, tendresse et protection… Puis, tandis que le neveu et l’oncle suivaient à quelques pas, elle se pencha vers Sœur Marthe et lui dit :
– Quand viendrez-vous au moulin ? Il ne vous tarde pas de le revoir ? On n’y a rien changé depuis votre départ…
– Ah ! ma chère enfant ! rien changé !… Il n’y a plus ma mère, ni mon parrain, ni mon frère Cadet.
Et elle ajoutait, intérieurement :
– Et il y a ton père, que j’ai aimé… Cécile insistait :
– Mais votre papa vous attend ; il est tout rajeuni par votre retour… Il a passé toute la matinée sur la chaussée au bas de la côte, espérant vous voir descendre…
– J’irai, mon enfant ; dites-lui que j’irai demain…
– Pourquoi pas ce soir, tout à l’heure, au sortir de vêpres ?… Voulez-vous ? Vous me trouvez importune, n’est-ce pas ?
– Alors, c’est dit : je vous emmène, tout à l’heure.
– Après tout, pourquoi pas ? Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudra bien vider toute la coupe amère des souvenirs…
On était arrivé sur la place de l’Église. François prit congé de sa tante et de son oncle, échangea un regard d’infinie tendresse et de regret avec Cécile rougissante, et les quitta, le cœur gros, pour retourner à Fontfrège et y exécuter les ordres de son père…