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Cécile a dit vrai : il n’a pas changé sensiblement, le vieux moulin de La Capelle : il est resté un moulin d’autrefois. On voit que le père Terral, différent en cela de son fils Cadet, a gardé son âme de traditionaliste sans le savoir. La maison d’habitation, la scierie, n’ont subi que des réparations nécessaires et de détail. Ici et là, des piles de planches, toutes pareilles à celles qu’on y voyait jadis, et des amoncellements de troncs d’arbres à travers lesquels un étroit passage permet l’accès du seuil du côté de la chaussée.
On presse le même loquet rustique, dans la même porte grise, qui fait le même léger grincement en s’ouvrant, et se referme avec le même bruit sourd d’autrefois. Et la grande salle a toujours ses vieux murs enfumés, sa haute cheminée, sous laquelle deux fusils sont accrochés, à gauche, et une fruste crémaillère, à droite…
Quoiqu’on soit en août, le feu brûle doucement sous une vaste marmite ; une chatte noire (fille ou petite-fille de celle de jadis) est accroupie près des chenets. Et le père Terral est assis devant, – plus courbé seulement qu’alors, – et son bâton à la portée de la main, pour s’en aider quand il veut se redresser, et pour tisonner durant ses longues rêveries… Au bruit de la porte refermée, il se retourne à demi ; et sa main gauche fait le geste de cacher quelque chose dans son gousset : son chapelet, sans doute, qu’il était en train de réciter machinalement, en écoutant la chanson de la marmite et le ronron de la chatte.
– C’est moi, père, fait Linou, en courant l’embrasser.
– Je me demandais, dit le vieillard, si je n’avais pas songé, la nuit dernière, que tu étais revenue… Assieds-toi petite… Qui m’eût dit que je te reverrais, là, avant de mourir ?
– Tout arrive, papa, avec la permission de Dieu…
Sœur Marthe se rassasiait la vue de toutes les choses qui l’entouraient : toutes lui étaient familières… Soudain, ses yeux se brouillèrent : ils s’étaient posés sur le lit à alcôve où elle avait vu mourir sa mère ; et des sanglots la secouèrent toute.
Cécile s’approcha, lui prit les mains, l’entraîna doucement dans la chambre, son ancienne chambre.
– C’est la mienne, à présent, disait la jeune fille ; et, comme si je devinais que vous la reverriez un jour, j’ai tâché de la garder telle qu’elle était. Voilà la même armoire, la même petite table surmontée de la minuscule chapelle de mai ; les murs portent vos images…, un peu déteintes, il est vrai, les pauvres images, mais qu’importe ? C’est vous qui les y avez accrochées…
– Vous êtes un excellent cœur, Cécile ; et je suis bien touchée de votre délicate attention… Mais vos amies, quand elles viennent vous voir…
– Oh ! mes amies ! je n’en ai guère : une pauvre fille comme moi a-t-elle des amies ?
– Je ne comprends pas.
– Non ; mais j’en ai entendu parler.
– Alors, vous n’ignorez pas que sa vie fut très malheureuse, et sa mort encore plus…
– Sa mort ?…
– Quoi ! l’on ne vous a pas écrit qu’elle avait perdu le sens, peu après ma naissance, et qu’on l’avait trouvée noyée dans la chaussée de notre moulin, là-bas, aux Anguilles ?
Et l’enfant fondit en pleurs. Linou lui prit affectueusement les mains.
– J’ignorais cela… Pauvre mère ! Pauvre petite !…
– Aussi, vous comprenez bien que les amies… Mon pauvre papa, le meilleur des hommes, ne voulut plus habiter les Anguilles. Il m’emporta dans mon berceau, comme un oiseau tombé du nid, et, avec sa vieille mère, dans leur maisonnette du Vignal, il m’éleva de son mieux.
– Et parfaitement, je le vois…
– Mais je fus longtemps tenue à l’écart par les petites filles de La Capelle… Ensuite, votre père, s’étant brouillé avec son fils, – qui avait acheté notre moulin des Anguilles, et avait été s’y établir, – prit ici papa comme fermier… Et voilà comme quoi j’ai grandi où vous aviez grandi, gardé là où vous aviez gardé, soigné des bêtes dans votre basse-cour, des abeilles et des fleurs dans votre jardin, fait marcher les moulins que vous faisiez aller… Et voilà pourquoi aussi j’ai tellement pensé à vous, sans vous connaître, et vous ai aimée comme j’aurais aimé ma mère, si elle eût vécu.
– Tu ne dis pas tout, Cécile, fit Linou, se mettant soudain à tutoyer la belle fille ; tu as eu pour mon vieux père, dont le caractère n’est pas facile et que les chagrins ont encore aigri, des attentions et des soins dont je ne saurais assez te remercier.
– Oh ! vous exagérez, ma Sœur… Votre père, un peu emporté et fier, jadis, est devenu plus doux depuis quelques années, et nous nous entendons très bien ensemble.
– Et le tien, où est-il ? demanda Linou en s’efforçant de raffermir sa voix.
– Je ne sais trop ; à traquer quelques truites, sans doute, là-bas, dans la Durenque… Le dimanche, il se sent désœuvré ; et, comme il n’a jamais aimé le cabaret ni le café, il cherche une distraction dans la chasse ou dans la pêche… Hé ! tenez… Le voyez-vous qui monte, par le chemin des peupliers ?
Elles repassèrent dans la salle commune et, par la porte à claire-voie, regardèrent venir Garric, Sœur Marthe cachant avec peine une émotion qui, malgré trente ans de vie conventuelle, toute de prière, d’austérité et de renoncement, la faisait rougir et trembler un peu.
Jeantou s’en venait d’un pas tranquille, dans son tricot professionnel et sous son large chapeau, tous deux enfarinés, comme il convient à un meunier. Il portait sur l’épaule, enroulé autour du manche, son filet aux mailles duquel luisaient quelques poissons. Ses cinquante-huit ans avaient à peine mis quelques fils gris dans sa moustache tombante et au-dessus de ses tempes bien rasées ; sa taille était restée droite ; seul, le beau regard noir et velouté de jadis s’était estompé de brume et de mélancolie.
Arrivé au bas de l’escalier extérieur, il leva les yeux et vit le voile noir sur la guimpe blanche. Il rougit, esquissa un sourire, souleva son vaste chapeau, et monta, le cœur battant dans sa poitrine aussi rudement que ses galoches sur les marches de grès.
– Mademoiselle Aline ! s’écria-t-il, mademoiselle Aline !…
Et il ne sut trouver d’autre parole. Craintivement, il serra dans sa robuste main les doigts pâles et maigres de la petite nonne, en répétant :
– Oh ! mademoiselle Aline !
– Tu peux m’appeler Aline tout court, va, comme pour moi tu es toujours Jean, dit Sœur Marthe, en essayant de plaisanter.
Cécile avait débarrassé son père de son filet.
– Pas fameuse, votre pêche, papa… Deux truites et quelques goujons… Il y a juste de quoi vous les faire goûter, ma Sœur.
Et, comme Linou protestait :
– Si, si, vous les emporterez, en attendant mieux. Le Père Terral s’était redressé et approché.
– Qu’est devenu le temps où, sans descendre plus bas que le roc de la Taillade, j’en rapportais de quoi remplir deux fois la grande poêle !… On a encore empoisonné, je parie ?
– Hé oui, père Terral… Partout des traînées de chaux sur les prés, et de petites truites mortes sur le sable. Au barrage du Roc, on a même dû employer la dynamite : des vairons ont été projetés à vingt pas du courant.
– Ce doit être encore ce Rascal de malheur !… Un homme, Linou, qui est une vraie peste pour le pays : débauché, ivrogne, voleur…
– Ce n’est que trop vrai… Je le vois souvent rôder par ici, tantôt autour du Moulin-Bas, tantôt au bord de l’étang, toujours projetant quelques mauvais coups.
– Et dire que Cadet l’a embauché, paraît-il, pour travailler à ses moulins et à sa scierie !… Voilà un employé, comme il dit, qui lui fera honneur !
– Sans compter, reprit Jean, que ce brigand va s’en prévaloir et ne plus craindre même les gendarmes… Au service de M. le maire, songez donc !
La porte se rouvrit : c’était Jacques Terral.
– Voilà, fit-il du seuil ; j’entre sans frapper, comme il y a quarante ans… Et je crois avoir entendu que vous parliez de gendarmes et de brigands !
– Nous nous plaignions, avec votre père, monsieur Jacques, de toute cette clique de vauriens, de chapardeurs, d’incendiaires à l’occasion, qui va croissant sans cesse dans nos campagnes, et dont Rascal est le chef reconnu.
– Voyons, Jacques, criait le vieux meunier, en frappant de son bâton le plancher, et en agitant, comme autrefois, son haut bonnet de laine ; pourquoi, toi qui es savant, qui connais la loi, ayant été d’abord avocat et ensuite juge, pourquoi ne dénonces-tu pas tout cela dans les journaux ?
– Parce que cela ne servirait à rien, mon cher père. Ces gueux sont du côté du manche, et, pour le moment les plus forts. Quant à s’attaquer à nos maîtres de l’heure, les railler, les montrer sots, ignorants, criminels ou grotesques, que voulez-vous que ça leur fasse ? Ils ont la peau dure et velue. Lâchez tout un rucher sur un ours : s’il peut abriter son museau entre ses pattes, il se rira d’un million d’abeilles.
– Pourtant, Jacques, objectait Linou, il serait beau de ne pas se lasser d’être abeille.
– Il serait beau aussi, petite sœur, d’avoir une âme d’apôtre et de martyr : j’avoue humblement que je ne l’ai pas. Voilà pourquoi je conte des histoires et je fais des statues – très médiocres, probablement… Allons, Linou, regagnons la Griffoulade : tu dois être éreintée.
En montant la côte, Sœur Marthe disait à son aîné :
– Tu as bien fait de m’emmener… Quelle journée d’émotions !
– Oui, mais le plus fort est fait. Désormais, ça ira tout seul.