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Le soleil avait disparu derrière le coteau. Les charpentiers de Terral cessaient leur travail, se lavaient les mains au ruisseau, au-dessous de la scierie, et s’acheminaient, en file indienne, vers la maison, où les attendait le souper.
François fit quelques pas à la rencontre des ouvriers, et, avec un léger tremblement dans la voix qui trahissait une colère refoulée :
– Ai-je mal entendu, tout à l’heure, ou est-il exact que vous ayez voulu vous moquer de la religieuse que je viens de reconduire, laquelle est la sœur de mon père ?…
D’abord, personne ne répondit.
– Répondez donc ! reprit le jeune homme, frémissant.
– Mais non, mais non…, balbutièrent le maître charpentier et deux de ses aides… On riait… comme ça…, mais pas de votre tante, bien sûr, monsieur François ; vous vous êtes trompé.
– Soit. Si je me suis trompé, je vous fais mes excuses, mes amis… Mais, là-dessus, Rascal, qui marchait en serre-file, s’avança au premier plan, et, d’un air effronté :
– Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Un des ouvriers le mit au courant. Il s’esclaffa :
– En voilà une affaire d’État ! On aurait manqué de respect à la nonnain ?… Il n’y a pas de quoi pendre un homme… Bé, oui, c’est moi qui ai fait le corbeau, mais j’aurais pu tout aussi bien faire le rossignol.
– Ou l’âne ! lui cria François.
Les autres rirent bruyamment. Un éclair mauvais passa dans les yeux de Rascal.
– Ah ! mais, dites donc, mon jeune monsieur…, c’est vous qui insultez le monde, il me semble… Et je ne permettrai pas…
– Ce que je ne permettrai pas non plus, moi, c’est que personne offense un des miens, surtout une femme.
– Doucement, doucement, jeune homme, ricana Rascal, vous n’êtes pas encore le maître ici.
– Non ; car, si je l’étais, tu ne mangerais pas mon pain… Mais que je sois le maître ou non, je corrigerais d’importance le premier qui s’aviserait de recommencer cette goujaterie.
Rascal s’avança encore, menaçant, les poings fermés.
– Vous me corrigeriez, vous, siffla-t-il.
– Moi ; et ce serait bien et vite fait. Cadet, qui avait ouï le bruit de la querelle, se hâtait d’accourir.
– Qu’est-ce qu’il y a donc ?… Encore toi, Rascal ? Tu es insupportable.
– Insupportable, monsieur le maire ! Mais c’est votre héritier, qui aurait besoin d’apprendre à être poli… Parce que nous rigolons un peu, entre nous, à cause que, depuis quelques temps, frères et sœurs s’abattent sur le pays…
– Tais-toi ! Va manger ta soupe… Je règlerai ensuite ton compte.
– C’est comme il vous plaira, monsieur le maire… Dès le moment que vous êtes, maintenant, du parti de ces gens-là…
– Il n’est pas question de parti : je veux que ceux que j’emploie soient polis.
– Votre garçon l’est-il poli ? Mes camarades en sont juges…
– Si mon fils a eu un mot blessant, il a eu tort ; mais cela ne t’excuse pas ; en voilà assez !
Et le meunier, hérissé, trépidant, rentra vivement dans son moulin, entraînant François avec lui.
Une heure plus tard, après le souper et le départ des ouvriers et des garçons, Terral adressa de vifs reproches à sa femme et à son fils.
Il en voulait à Sophie de ne pas avoir assez insisté pour garder Linou. Dans sa pensée, Sœur Marthe restant à Fontfrège, c’était montrer que, bien que maire radical, il savait, lui Cadet, se montrer magnanime et libéral, au besoin ; qu’il en voulait aux couvents, mais pas aux Sœurs ; et, selon lui, c’était là de la bonne politique.
Sophie, très orgueilleuse, et que la politique agaçait, n’accueillit cette mercuriale que par un silence boudeur de souveraine offensée.
– Quant à toi, mon garçon, dit Cadet à François, depuis quelque temps tu ne me donnes guère de contentement.
– En quoi ai-je pu vous désobliger, mon père ?
– De bien des façons… D’abord, tu abondes trop dans les idées de ton oncle, et tu lui témoignes une confiance exagérée… Tu vas trop souvent à La Capelle, sous un prétexte ou sous un autre.
– N’est-ce pas naturel ? Je suis né là-haut, et j’y ai vécu jusqu’à l’âge de douze ans ; tous mes souvenirs d’enfant, les plus vifs et les plus doux, sont au moulin de mon grand-père et dans ses alentours…
– Oui, oui, je connais cette chanson ; c’est celle que chante ton oncle : le berceau, la maison natale, le coin de terre, le clocher, la tradition… Il paraît qu’il a rempli un livre de toutes ces vieilleries. Et, maintenant, quand il fait de la sculpture, comme il dit, il fabrique en terre glaise ou en pierre d’affreux laiderons : un berger d’autrefois, un laboureur d’autrefois, un meunier d’autrefois… C’est son affaire, je le sais bien, et il ne fait de tort qu’à lui… Mais que toi, qui as vingt-cinq ans, qui as devant toi un bel avenir, je m’en flatte, tu donnes dans ces radotages, voilà ce qui me met en colère.
– Vous avez bien tort d’attribuer mes sentiments et mes goûts à mon oncle Jacques : je les avais avant de le connaître.
– C’est donc au pensionnat des Frères que tu les as pris ? J’aurais dû te mettre au lycée, je le sais : j’ai été mal conseillé.
– De toutes les écoles, il sort des amis du passé, de ce que l’on appelle la tradition… Et puis, j’ai été trois ans soldat ; et mon capitaine nous prêchait ce que vous blâmez en moi… Quant à mes visites au moulin de La Capelle, oubliez-vous qu’il y a mon grand-père, qu’il a quatre-vingt-trois ans, qu’il est seul ?…
– Seul ? avec son Garric, son Jeantou, ce cher Jeantou qu’il chassa jadis, lui refusant sa fille, et à qui, aujourd’hui, il donnerait jusqu’à sa chemise.
– Reconnaître ses torts et les réparer est une chose très belle, mon père.
– Bref, il me déplaît que tu passes tes loisirs plus souvent là-haut qu’ici, ou à La Garde… On commence à dire que ce n’est pas seulement pour ton grand-père Terral que tu rôdes autour d’eux… Tu as du goût pour les blondes, paraît-il…
– Mon père !…
– Mais on en trouve ailleurs qu’au moulin de La Capelle, et qui ne sont pas filles de…
– Vous allez injurier une morte, mon père !… Et il fit mine de quitter la table.
– Reste là ! cria Cadet ; je n’ai pas fini… Qu’est-ce qui te cuit aux yeux de chercher querelle à mes ouvriers ?
– Je veux qu’on respecte toute la parenté, surtout quand il s’agit de femmes…, de femmes persécutées et dépouillées.
– En tout cas, tu aurais mieux fait de ne pas paraître avoir entendu Rascal, puisque ta tante ne s’était aperçue de rien.
– Qu’en savons-nous ?… Et qu’importe, d’ailleurs ?… Je n’admets pas qu’un Rascal, un gueux qui devrait être à l’ombre depuis longtemps…
– Par le temps qui court, si l’on exigeait des ouvriers qu’ils soient des saints, on n’en trouverait guère.
À ce moment, Sophie, qui voyait là une bonne occasion de se revancher des reproches de son mari, intervint et prit parti pour François :
– Notre fils a raison sur ce point. Il est honteux que des bohémiens pareils trouvent de l’ouvrage chez nous… Ce Rascal est capable de tout.
– Capable de tout…, c’est vite dit, plaida Cadet… Et puis, un maire a besoin de tout le monde…
– C’est bien humiliant pour M. le maire, répliqua-t-elle ironiquement.
– Oh ! toi, tu n’as pas toujours fait fi de mon écharpe ; et tu as bu plus d’une fois du lait de t’entendre appeler « Mme la mairesse ».
– Une belle gloire, en effet ; et comme tout cela met du pain dans la huche et des écus dans la bourse !… Je parie que ton écharpe te coûte, au bas mot, deux mille francs par an.
– Allons donc !
– Oui…, en pertes de temps, voyages au chef-lieu, invitations fréquentes aux gros électeurs, dons et souscriptions de toute sorte, séjours dans les auberges de La Garde et encore plus dans celles de Capelle, surtout à l’hôtel du « Soleil Levant », ci-devant la « Cage aux trois Agaces », comme on l’appelait si justement jadis…
Terral se sentit piqué au bon endroit, les mauvaises langues ayant parlé des assiduités de M. le maire auprès de l’aînée des trois célèbres hôtesses du cabaret le plus achalandé du pays. Il allait relever vivement une pareille insinuation ; mais Sophie prit soudain le parti de se lever de table, en disant :
– Et puis, cette discussion de famille n’a que trop duré. Je vais me coucher ; bonsoir.
François, qui, depuis un moment, restait muet, ne voulant pas envenimer le débat entre ses parents, se dressa aussi.
Et Cadet sortit sur la terrasse, et, pour calmer ses nerfs, alla se promener le long de la chaussée de l’étang d’où la lune projeta sur l’eau endormie sa silhouette grandie, déformée et gesticulante.