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Il se réconcilia vite avec sa femme, car tous deux étaient d’avis qu’il fallait arracher leur fils à l’influence des Terral de La Capelle et à l’amourette qui l’attirait là-haut. Le moyen ? Il est classique : c’était de marier François au plus tôt. Fils unique, beau garçon, suffisamment instruit, qui ne serait heureux, même parmi les plus cossus du pays, de lui donner sa fille ?
Sophie, issue d’agriculteurs aisés, voudrait le marier à la fille d’un riche paysan. Cadet, lui, croit avoir trouvé mieux : la fille unique d’un M. Vergnade, de La Garde. – une petite Parisienne, pas jolie, brune comme un grillon, mais vive et piquante, qui vient, tous les ans, villégiaturer dans la maison fastueuse et rococo, que son père s’est fait bâtir sur la colline de La Gardette, et qu’il appelle « son château ».
Ce Vergnade a fait fortune dans la banlieue de Paris, où il a été, durant trente ans, laitier-nourrisseur et marchand de vins en gros, – baptisant impartialement d’eau de Seine les deux produits de sa maison. Peu instruit, mal éduqué, vaniteux, il n’a que cette enfant, Mlle Héloïse, de santé délicate, d’un placement plutôt difficile à Paris, où elle a eu quelques flirts, que la colonie rouergate n’a pas ignorés, et dont elle a même exagéré l’importance.
Cadet-Terral, quand il a décidé la construction de son usine d’extrait tannique, se trouvait à court d’argent, sa femme n’ayant pas jugé à propos d’engager encore sa dot dans une entreprise qu’elle n’approuvait pas. Il a donc emprunté cinq mille francs à l’ex-laitier ; et il rêve, maintenant, d’obtenir la main d’Héloïse pour François. Il prend M. Vergnade par la vanité et par l’ambition politique qu’il sût éveiller en lui. Il feint d’être las de la mairie ; il s’en dessaisirait volontiers, si M. Vergnade la souhaitait tant soit peu… Il y a, d’ailleurs, mieux que ça : le conseiller d’arrondissement ne se représentera pas : pourquoi M. Vergnade ne prendrait-il pas sa place ? Ce serait un premier échelon ; et plus tard, qui sait ?
Ces perspectives chatouillent l’ancien marchand de vins. Il sait que Terral est habile et entreprenant, qu’il est au mieux avec la préfecture et avec le député Bourgnonac, sous-secrétaire d’État aux finances… Il envisage donc sans déplaisir le projet de mariage caressé par le meunier-maire de Fontfrège.
Celui-ci croit hâter les choses en invitant le gros Vergnade et sa fille à un déjeuner, auquel il conviera aussi ses amis les plus notoires : M. le curé de La Garde, qui, très diplomate, malgré la loi de séparation, et les opinions politiques de Cadet, n’a pas rompu avec lui, sachant bien que par Sophie, demeurée pratiquante, il obtiendra toujours de la mairie ce qu’il en obtenait auparavant ; l’ancien instituteur, M. Bonneguide, resté populaire, et le jeune voisin, l’étudiant, M. Couffinhal, que nous avons déjà rencontré dans l’autobus de Saint-Jean ; Boussaguet, adjoint à la mairie, propriétaire du domaine du Sérieys, le plus vaste et le mieux exploité de la commune ; le curé de La Capelle et son vicaire. Mais ceux-ci se sont excusés : l’un sur son grand âge ; l’autre, très franchement, sur la situation faite au clergé par les récentes lois ; Jacques Terral (car, tout en détestant les idées de son aîné, Cadet sait que Jacques est quelqu’un dans la commune, et surtout au chef-lieu) ; enfin, un groupe d’émigrants, revenus de Paris pour éblouir, pendant quelques semaines, les gens de La Garde, et aussi pour se refaire un peu de souffle et d’estomac. L’un d’eux est un employé des postes, et sa femme est téléphoniste ; deux autres sont de vulgaires mastroquets ; le cinquième, M. Buffanel, fils de pauvres diables, élevé par une vieille dame charitable qui a payé ses études, après avoir été pion dans une institution libre, puis secrétaire d’un député illettré, a fini par s’échouer dans les bureaux du Montagnard, – un de ces journaux régionalistes qui se fondent à Paris pour drainer les jeunes gens de la province par l’appât de plaisirs faciles et vulgaires, et aggravant ainsi, dans des proportions incalculables, le fléau de l’émigration.
Cadet n’avait invité ni son père, ni Linou : Sophie détestait l’un, nous l’avons dit ; l’autre, encore affublée de son costume de religieuse, n’eût guère été à sa place dans un festin. Car c’était un vrai festin que le vaniteux meunier et sa femme voulaient offrir à leurs invités. La « réserve » cachée dans le « bouge » du moulin donnerait des tanches et des truites à discrétion ; Sophie élevait force volailles ; la chasse n’était pas encore ouverte, mais bah ! les braconniers étaient en bons termes avec M. le maire de La Capelle. Pourquoi, seulement, s’était-il brouillé avec Rascal ? Bonne occasion pour se réconcilier : on lui ferait savoir qu’un lièvre et une douzaine de perdreaux – même pas encore « maillés » – seraient les très bien venus.
Mannou, la cuisinière du curé, et la Ginestelle, du moulin du Roch, promirent leur concours. La pâtisserie viendrait de Saint-Jean.
François comprit vite à quoi tendait cette fête, et que de M. Vergnade, son bailleur de fonds, le meunier de Fontfrège rêvait de faire un beau-père pour son héritier. C’était pour lui le moment de s’affermir dans son dessein de n’aimer et de n’épouser que Cécile Garric.
Il annonça donc à son père qu’il irait, – non pas à la chasse en plein jour, puisque l’ouverture était encore loin, – mais deux ou trois fois à l’affût, aux orées du bois de Roupeyrac ; neveu de braconniers passionnés. François gardait un peu de leur sang dans ses veines ; enfant, il avait été un dénicheur enragé ; jeune homme, il ne pouvait entendre rappeler les perdreaux dans les bruyères, ni apercevoir, l’hiver, des traces sur la neige, sans être repris de la fièvre héritée de l’oncle Joseph et de Pataud, et sans loucher vers son fusil.
Le bois de Roupeyrac, s’étendant le long de la Durenque, sur trois quarts de lieue de longueur, touche presque à l’étang de Fontfrège, en aval, et, en amont, au Moulin-Bas de La Capelle. Un premier affût, à la « sortie », le soir, ne donna qu’un lapereau. On essayerait de l’affût de « rentrée », le matin.
Le surlendemain, à l’aube, notre amoureux était blotti dans un bouquet de hêtres bordant le fond des prés du moulin de Terral. Il n’aperçut ni lièvre ni lapin. Un merle vint se percher au-dessus de sa tête et essaya sa flûte ; mais ce n’était plus la saison : il s’arrêta court et s’enfuit dans une espèce d’éclat de rire, auquel répondit le « tio, tio, tio » d’un pivert, puis le coup de trombone d’un geai.
La Durenque gazouillait doucement au bas de la pente, en éparpillant son maigre débit d’été sur les pierres noires, ou en formant, au saut d’un barrage d’irrigation, une fine cascatelle blanche.
Le jour grandit. Une petite buée floconna aux creux des prés humides de rosée. Là-haut, vers les « clos » de La Capelle, quelques sonnettes tintèrent au cou des bœufs, et le beuglement d’un taureau, pareil au coup d’archet d’une énorme contrebasse, répondit aux bêlements grêles et pleurards des brebis.
Enfin, le soleil dora la cime frissonnante des grands arbres et la pointe du clocher de La Capelle, d’où partirent aussitôt les appels de la petite cloche annonçant la messe des jours de semaine.
François restait les yeux braqués sur le Moulin-Bas, encore clos et muet, et sur le chemin qui descend du Moulin-Haut, et par lequel, peut-être, Cécile s’en viendrait mettre ses meules en branle, ou conduire ses bêtes au pré.
Elle vint, en effet, et il l’entendit avant de la voir, car elle chantait, selon sa coutume. Oh ! la belle chanson pour l’amoureux, quoi qu’il n’en perçût point encore les paroles ! Chanson qui semblait faite de joie et de soleil.
Cécile poussait devant elle ses bœufs et sa vache, et tricotait en marchant, sans s’interrompre de chanter : ses oies la suivaient en une longue traîne caquetante.
Au fur et à mesure qu’elle descendait vers lui, le jeune homme distinguait les traits de son amie, ses yeux bleus, un peu grands, son ovale de madone, ses cheveux de lumière, sa bouche, ouverte comme une grenade éclatée, d’où fusait la voix merveilleuse.
Quand elle ne fut plus qu’à cinquante pas, il ne put se tenir, au moment où elle achevait un couplet de sa chanson disant :
Où mènerons-nous nos agneaux
Disait la Jouvencelle.
La, la, la, la, la, la, la, la, la, etc.
de lui répondre, d’une voix fervente, quoiqu’un peu retenue :
Ici, dans le fond du pré clos,
La, la, la, la, la, la, la, la, la, etc.
Cécile tressaillit, poussa un léger cri et devint pâle. François était déjà près d’elle, et lui prenait les mains :
– Peur ? Non ; mais quelle surprise ! Si matin, et si loin de chez vous ! Il montra son fusil, qu’il avait appuyé au tronc d’un hêtre.
– Les chasseurs sont matineux…
– Puisque tu es là !… Tu penses bien que je venais pour toi !
– Vraiment ?
– Quinze jours que je ne t’avais vue…
– Oui… Mais nous parlons souvent de vous avec votre tante… Et figurez-vous…
– Pourquoi ce vous, Cécile ? Nous nous tutoyions, jadis.
– Oh ! quand j’étais une espèce de « garçon manqué », comme on dit ; quand je dénichais, grimpais aux arbres et barbotais dans le ruisseau pour faire comme vous… Vous voyez… Je ne peux plus, maintenant…
– Mais si ! essaye un peu, ma petite Cécile… Ce que tu allais me dire, dis-le moi, en t’imaginant que tu as dix ans et moi quinze… Voyons…, je t’en prie…
Elle s’arrêta soudain, rougit, et baissa les yeux.
– Continue : il n’y a que le premier « toi » qui coûte…
– Eh bien !… Enfin, Sœur Marthe veut me faire chanter, à vêpres, le jour de notre fête patronale, un O salutaris ! Du latin !…
– Excellente idée qu’a eue là ma petite tante… J’irai à vêpres à La Capelle, ce jour-là.
– Oh ! non, François, non… Je tremblerais trop.
– Quelle enfant !… Soit, je n’irai point t’entendre ; et tu seras bien plus punie…, si tu m’aimes.
– Comment ! si je t’… vous aime ?
– Méchante ! la langue lui fourche toujours !… Ils se turent un instant.
– François, reprit la jeune fille, devenue grave tout à coup, j’espère que vous ne doutez pas de mon affection !
– Encore un mot pour un autre… C’est ton amour, Cécile, dont je ne veux pas douter. Je l’ai toujours, n’est-ce pas ?
– Il vaudrait peut-être mieux qu’il s’en fût allé.
– Que dis-tu ?
Une larme monta aux yeux de l’amoureuse ; et François, stupéfait :
– Qu’as-tu ? Tu chantais, tout à l’heure…
– On peut chanter dans la peine… Cet amour va nous rendre si malheureux !
– Pourquoi ?… Mais, parle donc !… Viens d’abord t’asseoir ici, sous ces arbres…
Cécile le suivit jusqu’à la lisière du boqueteau, mais refusa d’y pénétrer… Si on les voyait des coteaux voisins !…
– Soit. Assieds-toi là, sur mon carnier vide, car l’herbe est mouillée, comme dit ta chanson.
Elle s’assit, et il resta debout près d’elle. Tous deux étaient masqués du côté des prairies par une touffe de noisetiers.
– Dis-moi, Cécile, faisait l’amoureux à demi-voix, pourquoi pressens-tu que nous allons être malheureux par notre amour ?
– Parce que… j’ai ouï dire qu’on voulait vous marier…
– Qui t’a dit ça ?
– Au moulin, on apprend toutes les nouvelles… Est-ce que celle-là n’est pas vraie, François ?
– Il peut se faire, en effet, et je le crois, que mes parents souhaitent me voir marié. Mais ils ne me marieront pas sans moi, je suppose !… J’ai été soldat, j’ai vingt-cinq ans…, et je t’aime, Cécile.
Et, se penchant sur elle, il l’embrassa.
– Je ne dis pas, fit-elle en se dégageant, que vous ne résisteriez pas un peu…, beaucoup même… Mais on vous pressera de telle façon, on vous enveloppera de telle sorte…
– Non, Cécile, non…, je t’en donne ma parole… C’est toi qui seras ma femme, ou bien… je n’en aurai point.
Cécile levait ses yeux en pleurs vers son ami.
– Admettons, reprit-elle, que tu refuses (le tutoiement revenait) celles qu’on te présentera. Mais tu ne parviendras pas à m’imposer à tes parents… Et, d’ailleurs, j’ai ma fierté, si pauvre fille que je sois ; et je ne voudrais pas me laisser imposer…, être une étrangère dans ta maison…, y être regardée de travers, ou avec pitié… Je préférerais rester fille à jamais, ou m’en aller au loin, je ne sais où…
– Je te répète, foi d’honnête homme, que je t’épouserai, dussé-je rompre avec les miens.
– François, François, gémit-elle, ne dis pas cela ! Ce doit être si terrible d’aller contre ses parents !… Je n’ai pas connu ma pauvre maman ; mais, s’il me fallait abandonner mon père… je ne sais ce que je ferais…
– Alors, je t’aime plus que tu ne m’aimes ; car je quitterais mon père et ma mère, – que j’aime pourtant aussi, et que je respecte, – s’ils refusaient trop longtemps de faire de toi leur fille.
– Tu es bon, oui, et tu es fort : tu es un homme… Pourtant, un fils unique !… Réfléchis donc, réfléchis bien… Tu aurais du regret, plus tard, si tu faisais un coup de tête… Nous nous sommes aimés ; en pouvait-il être autrement ? Petite fille de six ans, sans mère, toi qui avais cinq ans de plus que moi, au lieu de m’ignorer et de t’en aller jouer avec les garçons de ton âge, tu me gâtais comme si j’avais été ta sœur…
Il s’assit à côté d’elle et essaya de l’arrêter…
– Si, si, laisse-moi rappeler cela, qui m’est très doux… Quand, après la mort de ma mère, nous avons été habiter le Vignal, là-haut, avec papa et grand’mère Mariannou, tu m’appelais dans le pré de l’étang ; tu me donnais la moitié de ton goûter ; tu inventais des jeux pour m’amuser ; tu m’apprenais à chanter ; tu me juchais sur tes épaules pour me faire atteindre pommes et noisettes… Et, le jour où tu m’as retirée, à demi morte, du ruisseau où j’avais voulu pêcher des goujons aussi, et m’as emportée comme une agnelle noyée, jusque devant notre feu !… Que tu étais bon !…
– Le beau mérite que j’y avais ! Tu étais si mignonne…
– Mais non, mais non !… Je sais que j’étais bizarre, boudeuse, effrontée, garçonnière, je le répète… Il fallait avoir ton bon cœur pour t’attacher à moi… Et tu ne sais pas ce que je me dis pour m’expliquer ton affection ?
– Voyons ton explication, ma bonne Cécile.
– En causant avec l’un et avec l’autre, j’ai appris que c’est dans ce même pré de l’étang qu’autrefois ta tante et mon père se sont connus enfants, et se sont aimés aussi.
– Ah ! tu sais cela ?
– Oui… Ce lieu était prédestiné… Et je sais encore que ta tante se fit religieuse parce qu’on ne voulut pas la donner à mon père… Ses parents se disputaient à son sujet… Alors, elle se sacrifia… Eh bien ! je me sentirais capable de faire comme elle, si tes parents à toi…
Il l’interrompit vivement :
– Qu’est-ce que tu vas chercher, Seigneur ?… D’abord, il n’y a plus de couvents… Et puis…, et puis, non ! les temps ont changé… J’aime mes parents, je te le répète… Je veux d’abord essayer de la douceur, de la persuasion ensuite, s’il le faut, d’une fermeté respectueuse et soumise… On se mariera l’an prochain, si on ne se marie pas cette année… Promets-moi seulement de m’attendre, comme, au besoin, je t’attendrais.
– Oh ! oui ! Oh ! oui !… J’attendrai tant que tu voudras… tant que tu m’aimeras, dussé-je être une vieille fille quand tu m’appelleras à toi.
– C’est promis ? c’est juré, Cécile ?
Il la saisit par le cou, et l’attirant de force lui renversant la tête sur son bras, il la regarda un moment jusqu’au fond des yeux, y vit autant de foi en lui que de tendresse et d’abandon, et but de sa lèvre en feu les deux larmes qui y perlaient encore : ils étaient fiancés.