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Au jour marqué pour le fameux déjeuner, l’autobus amena à Fontfrège quelques-uns des invités ; M. Vergnade et Mlle Héloïse vinrent dans leur voiture ; Boussaguet, sur son break ; M. Bonneguide et le curé, à pied… Au dernier moment, on apporta les excuses de Jacques Terral, obligé de faire un pressant voyage au chef-lieu… En réalité, l’ancien magistrat avait compris que, dans un pareil milieu, il serait un gêneur. Il ne voulait ni se chamailler avec l’étudiant socialiste, ni dire aux « Parisiens » ce qu’il pensait de leur désertion du pays natal… Cadet comprit ; peut-être les choses en iraient mieux ainsi.
Ce fut riche, copieux, assez morne d’abord, à cause de la bigarrure des convives. Mais la bonne chère, les amabilités du maire, fort boute-en-train, comme tous les Terral, quand il voulait s’en donner la peine, excitèrent peu à peu les esprits et les langues.
Le curé, à qui la colonie parisienne des « Enfants de La Garde » avait, naguère, fait don d’un corbillard, – car ces Amicales d’émigrants ont parfois la générosité folâtre, – bénissait à tour de bras M. Vergnade et sa demoiselle. Celle-ci, très parée et très déshabillée à la fois, avec son petit nez en l’air, ses yeux noirs comme les prunelles des haies, fiévreux et un peu maladifs, poudrerisée, casquée de ses cheveux, qu’elle avait abondants, était assez séduisante ; on l’avait naturellement placée à côté du jeune Terral, qui, décidément, ne lui déplaisait pas, mais qui avait l’air assez indifférent. En revanche, M. Buffanel, l’ex-pion, devenu journaliste, louchait vers elle, et déployait tout son bagout de boulevardier en toc. Hâve et maigre comme un corbeau après un rude hiver, mais admirablement endenté, il mangeait, eût-on dit, pour toutes les générations dont il était issu. M. Vergnade, dans un complet gris du bon faiseur, une épingle à cabochon piquée à sa cravate, un binocle monté en or chevauchant son nez rouge et spongieux, des anneaux d’Argentin à deux doigts de chaque main, et une énorme chaîne de montre barrant son gilet bien rempli, s’étalait, faisait la roue. Le jeune M. Couffinhal demeurait raide, distant, la parole rare et le sourire pincé. L’ancien instituteur, l’excellent M. Bonneguide, toujours affublé de sa redingote noire, propre, mais râpée, parlait posément, de sa voix blanche et fatiguée, à Boussaguet, l’adjoint de Terral, qui, embarrassé de ses longues jambes et de ses mains énormes et peu soignées, se tenait, dos voûté, poitrine rentrée, à grande distance de la table, comme ont accoutumé les rustiques. Le postier Lacour faisait sensation, avec sa barbe assyrienne, dans laquelle s’encadrait un sourire figé. Enfin, Bibal, le mastroquet, et Fabre, le crémier, s’occupaient surtout de bien boire et de faire boire autour d’eux. Le postier était accompagné de sa femme, une téléphoniste blême et éteinte ; Boussaguet n’avait pu amener la sienne, qui était dans un état de grossesse avancée. Le mastroquet et le crémier avaient laissé les leurs à Paris, pour villégiaturer plus librement.
Sophie, entre M. le curé et M. Vergnade, ne parlait pas, n’écoutait guère, occupée qu’elle était à surveiller et à activer les servantes de l’œil et du geste.
M. Vergnade la complimenta sur son potage et sur la poule grasse farcie qu’on y avait repêchée et que Cadet-Terral éventrait rondement.
– Voilà une soupe et un bouilli, criait-il, comme tu n’en sers guère à tes clients, hé, là-bas, Bibal, gargotier de la rue aux Ours !…
La meunière se rengorgea. Bibal, la bouche pleine, faillit s’étrangler.
– Monsieur le curé, disait le maire tout en découpant, goûtez donc mon petit vin de Gaillac.
– Excellent ! répondit le curé ; et un bouquet !…
– En pourrait-on dire la messe, monsieur le curé ? gouailla l’étudiant en droit.
– Une messe à laquelle vous promettriez d’assister, oui, monsieur Couffinhal.
On rit. François versait à boire à sa voisine, qui se récriait.
– Oh ! pas tant, pas tant, monsieur François ! Vous me griseriez.
– Dieu m’en préserve, mademoiselle !
– M. François n’a garde d’intervertir les rôles, susurra le journaliste. Le postier pouffa dans sa serviette : que d’esprit, ce M. Buffanel !
M. Bonneguide parlait déjà agronomie avec Boussaguet, lequel avouait une bonne récolte de céréales et une belle promesse de regains, de maïs et de pommes de terre, sans compter celle des topinambours et des rutabagas.
– C’est égal, disait tout haut M. Vergnade, le moulin des Anguilles, entre vos mains, monsieur Terral, a joliment changé !… Quand je suis parti pour Paris…
– En sabots ? interrompit M. Couffinhal.
– Oui, en sabots, – ou à peu près, monsieur l’anarchiste qui ricanez, – il n’y avait là qu’une pauvre petite chaussée de rien du tout, un moulin grand comme un pigeonnier et une scierie minable, recouverte de genêts secs… Tandis qu’aujourd’hui !…
– Aujourd’hui, c’est magnifique, appuyait le curé.
– Non, pas magnifique, monsieur le curé, faisait Cadet avec un semblant de modestie ; mais, enfin, c’est quelque chose ; c’est un commencement… Ah ! si j’avais vos capitaux, monsieur Vergnade !…
– Je n’ai pas tant de capitaux que cela, monsieur Terral.
– Vous craignez déjà l’impôt sur le revenu ? observa Cadet… Nous ferions, je crois, quelque chose de ce pauvre pays… L’usine que je construis, nous en triplerions l’outillage et l’importance. Nous obtiendrions du Conseil général un chemin de fer local qui vaudrait infiniment mieux que l’autobus ; et tous les châtaigniers du Ségala seraient traités à Fontfrège ; ce serait la richesse de la contrée.
– Qu’en pensez-vous, monsieur François ? demanda M. Couffinhal, toujours sarcastique.
– Ce que vous m’en avez entendu dire, il y a quinze jours, monsieur le railleur. Nos anciens, qui mangeaient des raves et des châtaignes, selon votre dédaigneux langage, se portaient mieux que nous ; et le vrai progrès serait de tâcher de leur ressembler. Quant au déboisement, c’est la ruine de ce pays, à une échéance moins lointaine qu’on ne croit.
– En tout cas, nous ne la verrons pas, nous !
– Il me suffit de savoir que d’autres la verront et payeront nos sottises.
Ces mots jetèrent un froid. Terral darda son regard le plus aigu sur son fils, qui se tut. Seul. M. Bonneguide dit à demi voix :
– Bien, mon petit François, très bien !
Sophie, elle, une fois le service bien en train, louchait obstinément vers François et son accorte voisine, inquiète de voir qu’aucune intimité ne s’établissait entre eux. Héloïse, pourtant, se montrait aimable, un peu aguichante même.
– Alors, disait-elle au jeune homme, le frôlant presque et, un peu énervée, lui parlant à deux doigts de l’oreille, vous n’aimez pas le bien-être, la vie plus aisée, les communications plus faciles ?…
– J’avoue, mademoiselle, que tout cela me laisse assez indifférent.
– Les modes nouvelles, à plus forte raison, faisait la coquette en allongeant son bras nu et inclinant vers le rustique son buste décolleté, et, par instants, un peu frissonnant, malgré la chaleur.
– Mon Dieu, les modes nouvelles n’ont guère pénétré chez nous, jusqu’à présent… Il y a, d’ailleurs, des façons de les porter qui ne sont pas déplaisantes…
– Enfin, voilà un compliment, ou presque, s’écria-t-elle.
– Et un compliment précieux, ajouta Buffanel, car M. François ne les prodigue pas.
– Et Paris ? reprenait Mlle Héloïse ; est-ce que vous le détestez aussi ?
Le jeune homme rougit de se voir le point de mire de presque tous les convives ; mais il répondit sans embarras :
– Je n’ai pour Paris ni amour ni haine, mademoiselle, puisque je ne le connais pas. Il est probable qu’il a ses beautés et ses laideurs ; j’ai lu qu’on y trouve le meilleur et le pire…
– Vous y avez été, vous, à Paris ? disait M. Bonneguide à Boussaguet.
– Oui, huit jours, en voyage de noces, répondait le maître du Sérieys…, pour complaire à ma femme, lui faire connaître le Bon Marché, la Samaritaine et les Galeries Lafayette… C’était tuant… Quelle cohue, quelle bousculade, et quel air on respire là !… Et, quand je songeais que j’avais laissé, au Sérieys, vingt domestiques sans direction, trois faucheuses et trois moissonneuses en activité, les trottoirs me brûlaient les pieds… Ah ! l’on ne m’y reprendra pas de sitôt !…
– C’est qu’aussi vous aviez choisi un mauvais moment, se décidait à intervenir le postier à barbe assyrienne. Il faut venir à Paris en hiver, quand les théâtres font salle comble, et les cafés-concerts, et les bals.
– Quand les Amicales banquettent et dansent, ajouta Buffanel, le secrétaire du moniteur officiel des susdites Amicales.
– Au moment, enfin, conclut M. Couffinhal, où les organisateurs de ces fêtes peuvent dire, comme l’académicien : « On n’est pas très payé, mais on est nourri. »
Les Parisiens poussèrent des « Oh ! » indignés. Et les perdreaux tués par Rascal firent leur apparition.
M. Vergnade causait avec Cadet-Terral, et ne prêtait guère d’attention aux propos de toute cette jeunesse. Mais le meunier lui ayant soufflé à l’oreille qu’il serait bon peut-être d’émoustiller un peu les fiancés éventuels, il se risqua :
– Eh bien ! dit-il d’un ton bonhomme, à présent que vous assez vanté et dénigré Paris, je vous propose de faire la paix en transigeant… On ne va pas à Paris pour s’y enraciner et faire souche de citadins ; on y va pour gagner sa vie, pour amasser quelques sous, afin de les rapporter au pays, qui n’en a pas de trop…
– Parfait ! – Bravo ! – Voilà la vérité !… s’écrièrent les émigrants. L’orateur poursuivit :
– Qu’on retourne ensuite là-haut, de temps à autre, se retremper durant quelques semaines, où est le mal ? Le voyage est si facile et si peu coûteux !… Mais cela n’empêche pas de reprendre pied ici, et d’y faire de nouveau figure de bons Rouergats… Et c’est pour cela que j’ai fait bâtir à La Garde, et j’espère que mon exemple sera suivi.
– Oui ! oui ! opinèrent le mastroquet et le crémier, qui n’auraient pas mieux demandé, en effet, que de pouvoir se faire bâtir un « château » à l’instar de celui du laitier enrichi.
Celui-ci levait son verre et concluait :
– Je bois donc, et vous propose de boire à la réussite des Rouergats à Paris et à leur retour triomphant dans le Rouergue qui nous est cher.
De bruyantes acclamations répondirent à un toast si heureusement tourné ; et les verres s’entrechoquèrent avec bruit.
M. Buffanel ne négligea pas cette occasion d’ajouter, en s’adressant à Mlle Héloïse :
– À la santé de la plus piquante des Parisiennes, en train de devenir la perle du Ségala.
– Grand merci ! monsieur Buffanel ; vous êtes vraiment trop aimable, répondit la coquette fille.
Au fond, elle était vexée que ce plumitif famélique dît justement ce que François aurait dû dire. La froideur du jeune homme l’irritait. Aussi, quand on se leva de table pour aller prendre le café sur la terrasse de l’étang, elle affecta de prendre le bras du journaliste et de minauder un peu, tout en regardant du coin de l’œil l’attitude de François, – lequel n’eut pas l’air de s’apercevoir de son manège.
Mais Terral, en passant devant lui, siffla à son oreille :
– La mariée est trop belle, n’est-ce pas, grand nigaud ! Et François, s’il eût osé, aurait répondu :
– Elle n’est pas aussi belle que Cécile Garric.
Après le café, les liqueurs et les cigares, M. le curé de La Garde prit congé pour aller visiter un malade, et Boussaguet pour aller surveiller le dépiquage dans ses trois domaines du Sérieys, de Mazels et du Cayrou.
Les autres, par petits groupes, s’avancèrent sur la chaussée, faisant de grands gestes et admirant avec l’enthousiasme d’estomacs reconnaissants. Mlle Héloïse, qui se piquait au jeu et voulait, à tout prix, conquérir le fils de la maison, s’était de nouveau approchée et, levant son visage mutin, un peu rose aux pommettes, vers le visage calme et grave du jeune homme, elle lui disait :
– J’ai bonne envie, monsieur François, de venir, un de ces jours, nager un peu dans votre bel étang… Cette eau est si limpide qu’elle invite à s’y plonger.
– Gardez-vous en bien, mademoiselle ! L’eau de nos ruisseaux, même en cette saison, est trop froide pour le bain, parce que, à cause des moulins et de la scierie qu’elle alimente, elle ne séjourne pas assez longtemps au soleil. Ce serait dangereux.
Mlle Héloïse fit de nouveau la moue.
On descendit, par la scierie, vers le ruisseau, dans l’intention de pêcher des goujons et des écrevisses, tandis que Terral et M. Vergnade, allaient visiter l’usine à châtaigniers dont on achevait la toiture.
François mit lignes et balances à la disposition de ses invités, et fit fermer les vannes pour que le courant n’emportât point les engins ; il aida à appâter, indiqua les bons endroits ; puis, quand tous furent à l’œuvre, il alla rejoindre, sous un vaste châtaignier, son vieux maître, M. Bonneguide, qui s’était assis à l’ombre, seul, et avait tiré de sa poche le La Fontaine qui ne le quittait jamais.
– Comment, tu abandonnes ainsi tes invités ? dit-il à son ancien élève.
– Oh ! ils ne sont pas hors de vue, et je les aurai tôt rejoints. Il s’assit à côté du vieillard.
– Sais-tu, mon petit, reprit celui-ci, que j’ai été bien content, tout à l’heure, de voir que tu restes fidèle à nos sentiments et à nos goûts communs ? C’est très beau, et très méritoire, aujourd’hui… Mais c’est ton père qui doit être furieux !
– Pourquoi donc ?
– Voyons… Tu ne vas pas ruser avec ton vieux maître d’école. Tu sais bien pourquoi ce déjeuner pantagruélique, et pourquoi Mlle Héloïse était ta voisine de table, et pourquoi le toast de M. Vergnade avait l’air d’une bénédiction… Sans compter qu’elle paraît tenir à toi, cette frêle et sémillante Parisienne.
– Je le regretterais pour elle, en ce cas, fit gravement François.
– Et il a raison. Mais tu auras besoin de prudence et de fermeté, mon garçon.
– Je tâcherai d’en montrer. À ce moment, des rires, des appels retentirent sous les aulnes et les saules.
– Une truite ! Une grosse truite ! criait-on… Monsieur François ! Monsieur François !
Le jeune homme dégringola la pente :
– Là-bas, sous cette grosse pierre… Comment faire pour l’avoir ?
On le lui tendit. Il se déchaussa prestement, retroussa son pantalon, entra dans l’eau, profonde d’un pied à peine, avança vers la pierre son filet ouvert en tenailles, fouilla dessous, vivement, de l’extrémité d’un des deux manches… La truite, comme un éclair, s’enfonça dans le filet terminé en pointe, qui se referma sur elle.
– À vous, mademoiselle Héloïse ! cria le jeune homme en lançant filet et poisson sur l’herbe.
Tous se précipitèrent, chacun voulant saisir la captive.
– Non ! c’est pour moi ! c’est pour moi ! criait la Parisienne surexcitée et vibrante.
Mais, dès que la truite, qui était de belle taille, se sentit entre les mains de la pêcheuse novice, elle se débattit, glissa entre ses doigts, lui fouetta le nez et les joues de sa large queue, fit deux cabrioles… et retomba dans le ruisseau.
Des clameurs, des éclats de rire, et aussi quelques plaisanteries faciles de Buffanel :
– Mlle Héloïse s’entend mieux à prendre les cœurs que les poissons.
Cela parut à la pauvrette d’une cruelle ironie ; et, quand elle essuya ses joues souffletées par la truite, il n’est pas sûr qu’elle n’essuyât pas aussi une larme de dépit mêlée à l’eau de la Durenque.
Elle s’éloigna derrière un bouquet de saules, tira de son réticule une mignonne boîte et une houppette, et, d’un soupçon de poudre, répara l’outrage, tandis que les autres se remettaient en quête de la truite, qu’on ne retrouva point.
La gaieté s’était évanouie aussi. Le meunier et M. Vergnade vinrent rejoindre l’équipe des pêcheurs. On releva les balances, où quelques douzaines d’écrevisses claquaient de la queue et ouvraient leurs pinces menaçantes ; et, Sophie ayant fait savoir que le goûter était servi, on remonta vers la maison, – François le dernier, rapportant l’attirail de pêche, et rejoint par M. Bonneguide, qui lui disait, à demi voix, en montrant son fablier :
« N’ayant, de cette façon,