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Ayant réaccompagné ses invités jusqu’à mi-côté, et promis à M. Vergnade d’aller, à son tour, quinze jours plus tard, déjeuner au château de la Gardette, Terral rentra à Fontfrège, maugréant contre son fils dont la froideur vis-à-vis de Mlle Héloïse ne lui avait pas échappé. Il eût exhalé sa colère, le soir même, si Sophie ne l’en eût dissuadé. Elle était mécontente, elle aussi, certes. Un tel déjeuner, tant de dépense, tant de peine pour rien !… Mais elle était femme tout de même, – quoique assez peu : elle fit comprendre à Cadet que leur fils, sous des dehors de douceur, était entêté comme un Terral.
– Comme un Terral ? avait grogné Cadet. Parlons-en ! Est-ce que ton père ne rendrait pas des points, en fait d’entêtement, à la mule du peillarot1 de Peyrebrune ?… La fille de Puech de La Calcie oser parler d’entêtement !…
– Oui, entêté comme un Terral, s’acharna-t-elle…
Il fallait donc ne pas le brusquer. Elle prétendit avoir d’autres moyens d’agir sur lui, demanda quelque crédit. Rien ne pressait, après tout… Qui sait si, au déjeuner du château, il ne se dégèlerait pas ?… D’autant plus qu’elle est gentille cette petite Vergnade : elle lui a fait, à elle Sophie, mille politesses et mille compliments… Voilà une bru avec qui il ferait bon vivre ! Elle ne s’occuperait que de musique et de chiffons ; et elle, Sophie, continuerait à mener choses et gens à sa guise…
Cadet haussa les épaules, pour montrer quel cas il faisait de cette diplomatie féminine, mais il promit d’en attendre le résultat et de ronger son frein. Il passa sa mauvaise humeur sur les garçons du moulin et de la scierie, sur ses couvreurs qui lambinaient trop sur la toiture de l’usine, – et aussi sur le fameux Rascal, qui avait fourni le lièvre et les perdreaux du fameux déjeuner, mais qui, depuis, ayant voulu braconner encore, s’était fait cueillir par les gendarmes et avait besoin que M. le maire intervint auprès du maréchal des logis, voire du procureur de la République, et, s’il le fallait, du député Bourgnonac, devenu sous-secrétaire d’État, depuis peu…
– Animal ! s’emportait Cadet, pourquoi n’as-tu pas attendu l’ouverture ?
– M. Vergnade voulait aussi un peu de gibier.
– Eh bien, va lui demander son appui.
– Il me le donnerait sûrement, monsieur le maire, mais je n’abandonne pas mes vieux amis.
Cadet sursauta à ce mot, ouvrit la bouche, mais se tut.
– Et puis, monsieur le maire, en allant à la chasse on voit, ici ou là, bien des choses, bien du monde… On s’instruit… et, à l’occasion, on peut se rendre utile à ceux qu’on aime…
– Que veux-tu dire par là ? Sois clair…
– Plus tard, plus tard, monsieur le maire… si jamais vous aviez besoin, monsieur le maire, de renseignements sur ce qui se passe à La Capelle, au moulin de Terral.
Cadet avait bien compris. Il s’indigna :
– Moi, faire espionner mes administrés, mes parents ? Ah ! ça, pour qui me prends-tu ?
– Pardon si je vous offense, fit hypocritement l’autre ; mais… quelquefois… on ne peut pas savoir…
– Quelle vieille canaille tu fais, Rascal !
– Une vieille canaille, comme vous m’appelez – en plaisantant, je le sais, monsieur le maire, – n’est pas toujours à dédaigner… À votre service, en tout cas, s’il y avait lieu.
Ils se quittèrent, n’étant dupes ni l’un ni l’autre, lorsque Terral eut promis d’intervenir en faveur du roi des fourbes et des braconniers…
Retournons à la maisonnette de la Griffoulade et au moulin de La Capelle.
Pendant la courte absence de Jacques Terral, que quelques affaires avaient appelé au chef-lieu, Sœur Marthe reçut plusieurs lettres de ses anciennes compagnes. Celle qu’elle avait quittée la dernière, à Saint-Jean, était rentrée chez ses parents, hôteliers, et, quoique cordialement reçue, se sentait affreusement dépaysée dans ce milieu bruyant et vulgaire ; elle souhaitait d’être bientôt appelée à faire une classe quelque part… Une autre n’avait trouvé chez son père remarié et ayant des enfants du second lit, qu’un accueil bourru et un abri tout à fait précaire… Une autre encore s’était vu reprocher par son frère, un paysan brutal et avare, de n’être qu’une fainéante, ayant emporté sa dot au couvent, à l’âge où elle pouvait se rendre utile à la ferme, et revenant, les mains vides, quand elle n’était plus bonne à rien qu’à manger le pain d’autrui, en égrenant des chapelets…
Et Sœur Marthe souffrait les souffrances de toutes ses filles, comme elle les appelait. Elle leur écrivait des lettres trempées de larmes, mais prêchant la résignation et le courage. Ah ! comme elle aurait voulu, à présent, avoir une école à diriger, une maison où, en se serrant, elle eût fait place à toutes ces pauvres naufragées !… N’était-elle pas trop heureuse, elle d’avoir retrouvé son vieux père et un frère aimant et généreux ? Si elle eût osé, elle aurait fait appel à la bourse de celui-ci ; mais Jacques n’était sans doute pas bien riche. Déjà il lui avait donné de quoi faire autour d’elle quelques discrètes charités ; pouvait-elle lui demander davantage ?
Accompagnée de Lalie, Linou était allée dans les hameaux les plus éloignés de la paroisse et les plus pauvres. Ici, visiter une malade ; là, veiller et ensevelir une morte ; plus loin, porter quelques hardes dans une masure où grouillaient cinq ou six marmots à moitié nus. Quelquefois ses aumônes n’étaient pas payées de gratitude, ni même de respect. La gangrène d’orgueil, qui gagne partout, lui valut des rebuffades. Une ivrognesse malade, à laquelle elle apportait un pot de graisse pour sa soupe, lui reprocha de ne pas y joindre une bouteille d’eau-de-vie ! Et deux ou trois morveux, fils d’un repris de justice, à qui elle promettait, s’ils lui donnaient leurs mesures, – non pas des sabots, tous ceux qui ont moins de soixante ans les dédaignent – mais de bonnes galoches pour l’hiver, lui tirèrent la langue et croassèrent quand elle fut passée. Lalie, indignée, se retourna, en saisit un et lui administra une fessée en lui criant : « Va porter ça à ton père de ma part, vilain oiseau !… » Sœur Marthe, scandalisée, protestait. – « Laissez, laissez ma sœur ; c’est ainsi qu’il faut traiter de pareils crapauds… »
En revanche, des mères épuisées avant l’âge, des vieillards à demi perdus joignaient leurs mains devant la bonne Sœur, bénissant sa venue et se recommandant à ses prières, la tenant pour une sainte…
Dans le trajet d’une ferme à l’autre, Linou et Lalie s’entretenaient des changements survenus dans le pays, des disparus, des maisons tombées, des maisons prospères.
Ici, tous les vieux oncles maternels de Linou étaient morts depuis longtemps. L’un d’eux avait laissé une fille qui, ayant épousé un bon laboureur, intelligent et actif, se trouvait à la tête d’un domaine bien cultivé, d’une maison neuve et commode, entourée d’étables et de granges plaisantes à voir, et animée par quatre ou cinq garçons ou filles, travailleurs aussi et bien élevés.
Au contraire, son voisin, mal secondé par une femme épousée pour sa dot, vaniteuse et gaspilleuse, était mort endetté, après avoir médiocrement établi ses filles, laissant la ferme à son fils, indolent de nature, gâté par la caserne, ne reprenant la charrue qu’à regret, ne se donnant pas la peine de perfectionner son outillage ni ses cultures, et remplissant la maison d’une marmaille malingreuse, réduite de moitié par la mort, sans vigueur, sans initiative, sans avenir…
Le beau domaine de Rieugrand, affaibli par les exigences des frères et des sœurs de l’héritier, qui avaient demandé le partage des terres et suborné les experts, était devenu, d’abord un nid à procès, et enfin la proie des hommes d’affaires. Les beaux bois de hêtres et de chênes avaient été coupés à fond ; le bétail et les machines agricoles vendus à vil prix. Ce qui restait – bâtisses délabrées, champs épuisés, prairies redevenues landes – avait été acquis aux enchères par un de ces « marchands de biens » étrangers au pays et qui, peu à peu, si l’on n’y prend garde, constitueront une féodalité nouvelle, infiniment plus dure et plus oppressive que les anciennes. Les propriétaires qui n’ont pas su défendre leur héritage, retomberont à l’état de serfs sur leurs sillons, serfs de contremaîtres impitoyables et de machines sans entrailles… et ce sera la fin d’un beau pays.
Parvenues sur le point le plus élevé de la paroisse, – au pied d’un hêtre fameux qui domine le Ségala jusqu’aux confins de l’Albigeois et que sa propriétaire, bonne traditionaliste et amie de Jacques Terral, a toujours refusé de laisser abattre, – Sœur Marthe et Lalie s’assirent un moment à l’ombre.
De là, Linou revit tout le petit coin de terre où elle avait vécu jusqu’à vingt ans et qui lui tenait toujours au cœur : La Capelle, son clocher, ses cimetières, la maisonnette du Vignal, de son ami Jeantou, le moulin paternel dont l’étang brillait au fond de l’étroite vallée ; ici et là, les villages et les mas dont elle avait connu les habitants parce qu’ils venaient moudre leurs seigles et leurs avoines au Moulin-Bas…, plus loin, Roupeyrac étalant toujours sur ses coteaux ses belles futaies à peine éclaircies, ça et là, par des coupes récentes.
Un peu au-delà de la Durenque, sur un plateau touchant presque à la forêt, parmi des cerisiers, des poiriers et des griffoules, des constructions qu’elle ne reconnaissait pas entouraient et dominaient de leurs toitures d’ardoise bleue des bâtiments plus anciens, plus modestes, couverts d’ardoise rousse.
– Mais quel est donc ce nouveau village. Lalie ! Je croyait qu’il n’y avait là que le mas du Sérieys…
– C’est bien le Sérieys aussi.
– Il a bien grandi et embelli !
– En effet ; c’est un domaine qui a prospéré ; c’est le plus vaste et le plus riche du canton.
– C’est toujours Boussaguet qui le possède ?
– Toujours ; ou, du moins, c’est le fils de celui qui le cultivait quand vous êtes partie pour le couvent.
– De mon temps, c’était une excellente maison. Il y avait là surtout, quand j’étais toute petite, une mère Boussaguet, la grand’mère, sans doute, du maître d’à présent, qui était la femme la plus charitable du pays.
– Ah ! oui, la Boussaguette, comme nous l’appelions… Une sainte… Il n’y avait que votre mère Rose qui pût l’apparier… La bru qui vint après elle ne la valait pas, tant s’en faut ; mais son mari était, malgré une sorte de vanité, un homme bon et laborieux… Il n’avait qu’une sœur, qui resta fille et fut marguillière en chef jusqu’à sa mort ; elle laissa donc sa dot à la souche et le domaine intact.
– C’était une grande bénédiction, jadis, remarqua Linou, que les tantes et les oncles dans nos familles.
– Au Sérieys la tradition se continue : le Boussaguet actuel a dans sa maison trois sœurs qui ne se marieront pas. Ajoutez, à ces dots qui ne sont pas sorties, celle qui est entrée, plus des héritages importants… Il n’est, d’ailleurs, pas aussi aimé ni estimé que ses anciens. Il est dur pour ses domestiques, pas toujours très loyal en affaires, rapace, n’aimant que la terre, les bêtes et les machines. Vendre beaucoup de pommes de terre, beaucoup de fromage de Roquefort, beaucoup de bois et de charbon, c’est là son rêve, avec l’écharpe de maire, s’il peut arriver à en entourer sa maigre poitrine de corbeau déplumé.
– Prends garde, Lalie ; tu deviens mauvaise langue.
– Je ne répète que ce que tout le monde dit.
– Ainsi, même les meilleures familles regardent plus souvent la terre que le ciel ?
– Vous pouvez le dire, ma sœur…
Elles reprirent leur course, traversèrent des hameaux presque déserts, où des maisons s’écroulaient, où d’autres étaient converties en granges.
– On dirait que la peste a passé par ici ?
– Non, mais les gens qui vivaient là sont à Paris, ou bien se sont bâti dans les champs des fermes isolées.
– Oui, concluait tristement Linou, la dispersion partout, dispersion de la famille, dispersion des villages, dispersion des pauvres filles qui s’étaient groupées pour prier à la place de ceux qui ne prient plus… Qui donc rétablira le foyer et la fraternité qui disparaît ? Qui ramènera au bercail tant de brebis égarées et bêlantes ?