IntraText Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText | Recherche |
Link to concordances are always highlighted on mouse hover
– Eh bien, petite sœur, disait le lendemain Jacques Terral, de retour du chef-lieu tu vas rédiger tout de suite ta demande : l’école libre est vacante, et tu en auras la direction… L’Inspecteur d’Académie, un de mes vieux camarades d’études à la faculté de Montpellier, te proposera au préfet, qui n’a aucune raison pour te refuser… Mais il faut agir vite, avant que M. le maire de La Capelle ait le moindre vent de la chose.
Linou hésita. Était-ce bien loyal de ne pas informer son frère cadet de ses desseins ?
– Mais où est donc la déloyauté de chercher à gagner honnêtement sa vie ? D’ailleurs, Cadet sera bien aise que tout se soit fait sans lui… Et l’abbé Sermet et Mme Vayssettes seront enchantés l’un et l’autre de t’avoir pour remplacer les demoiselles Trébosc…
– Et si mes supérieurs n’approuvent pas ma démarche ?
– Ne t’inquiète pas de ça… Je me suis enquis au bon endroit, à l’évêché.
– Tu te mets bien, mon frère : l’Académie et l’évêché ?
– Oui, voilà ce que c’est, au lieu de politiquailler, de manier, même assez mal, une plume et un ébauchoir : on se méfie moins de vous… J’ai aussi fait retoucher un peu ton costume de laïcisée… Il faut le porter dès à présent afin de t’y habituer et d’y habituer peu à peu les gens.
– Il me semble que je n’oserai plus paraître, que j’aurai l’air d’une défroquée, d’une apostate… Quelle misère !
– L’habit ne fait pas la nonne : va te déguiser, va !
Quand elle reparut dans ce pauvre vêtement noir qui, même retouché sur les indications de Jacques, flottait autour de son ascétique maigreur ; quand sur sa petite tête grisonnante où les cheveux sans sève repoussaient lentement et chétivement, elle eut posé le chapeau trop vaste et peu stable, pareil à un nid de l’an passé à demi chaviré aux branches d’un buisson, et qu’elle se fut regardée dans la glace, des larmes de honte emplirent ses yeux.
– En voilà de la coquetterie, railla Jacques… Mais tu es fort bien, petite sœur… Un peu de pratique te mettra tout à fait à l’aise là dedans… Et, pour commencer, nous irons nous montrer un peu à papa, au Moulin… Ensuite, nous irons faire visite à notre sœur aînée, de Lestrade, et à sa demi-douzaine d’enfants, – de grands enfants, puisque l’aînée va sur la quarantaine, et qu’une de ses sœurs est mariée.
Au Moulin-Haut ils ne trouvèrent que Cécile Garric vaquant aux besognes ménagères. Elle fut saisie en voyant Linou sous son nouveau costume.
– Je suis affreuse, n’est-ce pas, Cécile ? fit la pauvre laïcisée.
– Du tout, du tout ! se hâta de protester la jeune fille. Dès que vos cheveux auront un peu allongé, cela vous ira très bien.
– Ah ! que disais-je ? ajouta Jacques souriant. Cécile offrit des chaises.
– Où est notre père ? demanda Linou.
– Au Moulin-Bas, avec le mien qui pique ses meules… Ils sont inséparables… Faut-il vous y conduire ?
– Oh ! Cécile…, penses-tu que j’aie oublié le chemin ?… Fais ce que tu as à faire ; nous descendrons seuls.
Le Moulin-Bas ! Comme ce nom, après plus de trente ans, sonnait vivement encore aux oreilles d’Aline !… Et il n’a pas plus changé que le Moulin-Haut, le vieux petit moulin. Sa minuscule écluse, adossée à la colline, a seulement un peu plus d’ombres sur son eau limpide, les châtaigniers et les aulnes penchés sur ses bords ayant beaucoup grandi. Tout le reste est intact ; le ponceau sur le gué devant la porte ; la vieille meule hors d’usage adossée extérieurement à la muraille, telle la médaille d’un vieux soldat accrochée au bois de son lit ; la porte blanche de farine, comme toute porte de moulin, le seuil, un peu plus usé peut-être par les sabots des rustiques… Et l’on entend le cliquetis de la pique d’acier des rhabilleurs sur le silex des bordelaises, scandant le léger murmure d’un filet d’eau glissant le long du déversoir.
Au moment de franchir le ponceau et de pousser la porte, Linou s’arrêta : elle avait reconnu les voix de son père et de Jeantou ; un serrement de cœur lui coupait la respiration.
– Qu’as-tu ? lui demanda Jacques, inquiet de la voir pâlir davantage.
Ce qu’elle avait ? Par un jour pareil, jadis, elle était là, sur ce même seuil, surveillant ses meules et donnant à manger à ses canards. Jeantou, farinel au moulin des Anguilles, était arrivé, là-bas, le long du ruisseau… Elle l’avait fait entrer… Ils avaient vidé le blutoir, lui, tenant le sac qu’elle emplissait de farine… Elle avait senti les lèvres de Jean dans ses cheveux… Soudain son père était survenu, furieux, et avait chassé l’amoureux, en proférant d’affreuses menaces. Aujourd’hui, les deux hommes étaient encore là, si changés, réconciliés, amis… Et Linou plus changée encore ! Voilà ce qu’elle avait, Jacques, la pauvre Sœur Marthe prête à défaillir.
Son frère la soutint ; ils entrèrent.
Jeantou, debout devant la meule courante dressée contre le mur, interrompt son martèlement et ôte ses lunettes à monture de cuir. Le père Terral, accroupi sur la meule dormante et qui, quoique borgne et cassé, a la manie de faire encore le geste qu’il a fait durant soixante ans, regarde les arrivants et ne reconnaît sa fille qu’à la voix.
– Bonsoir, papa ! bonsoir, Jean…
Elle embrasse l’un, tend sa main à l’autre.
– Oh ! mais tu ressembles à une dame, maintenant, Linou !…
– Vous trouvez, papa ?… Pas à une belle dame, en tout cas.
– Si, si, insistait le pauvre vieillard, ahuri… Et toi, l’aîné, te voilà donc de retour de ton voyage ?
Jeantou était descendu, cherchait où faire asseoir Jacques et Aline. Très ému, très rouge sous la folle farine, il balbutiait : « Monsieur Jacques…, mademoiselle Aline…, asseyez-vous…, asseyez-vous donc !… »
Et il renversait un sac de grain pour faire un siège à Jacques, et une mesure en bois pour Linou. Puis il restait là, les bras pendants, muet, évoquant sans doute, lui aussi, les souvenirs du passé.
– Nous venions vous dire, père, fit Jacques, qu’avec Linou nous comptons aller faire visite à notre sœur de Lestrade. Avez-vous quelque chose à lui faire dire ?
– Ah ! Vous allez voir Mélanie ? Eh bien, mais dites-lui de venir voir, à son tour, son pauvre vieux père, qui n’en a plus que pour quatre jours, et qu’elle oublie complètement…
– Ma sœur ne vous oublie point, papa, intervint Linou ; mais elle a tant d’occupation : son mari souvent malade, ses petits-enfants, les domestiques, la basse-cour…
– Dites-lui toujours de se hâter si elle veut me revoir…
– Nous l’engagerons, de votre part, à venir fêter la Saint-Loup, dimanche prochain.
– Oui, oui, c’est vrai, c’est la Saint-Loup… Je n’y pensais pas, disait le vieillard… Oui, qu’elle vienne faire fête au moulin de La Capelle… Jeantou ira pêcher une truite… et Cécile nous fera une belle coque, n’est-ce pas, Jeantou ?
– Certainement, certainement…, approuvait Garric, ramené du fond de son rêve.
– Et ne pensez-vous pas, père, ajoutait Jacques, qu’il serait bon d’inviter aussi Cadet, sa femme et son fils ?
– Que dis-tu ?… Le vieillard s’était redressé à demi et avait relevé sur le front son éternel bonnet. Inviter le fils qui m’a abandonné, la belle-fille qui m’a méprisé ?… Passe pour François, qui est bon et respectueux, lui…
– Pour avoir celui-ci, il faut les inviter tous… Croyez-moi, père, de votre part ce sera très bien : tant pis pour eux s’ils ne le comprennent pas…
Le vieux Terral résistait ; son tempérament coléreux et rancunier se réveillait ; ses poings se crispaient ; son œil unique flambait sous ses sourcils gris embroussaillés.
– Oui, papa, invitez-les. Montrez que vous êtes meilleur qu’eux… N’avez-vous pas, jadis, pardonné à ce même Cadet, après sa fugue à Montpellier ?
– Cela réussira peut-être mieux cette fois. « Il faut pardonner soixante-dix fois sept fois :’Vous savez bien que M. le curé Reynès vous le disait souvent…
– Soit ! Que Jacques s’en charge alors : je suis trop vieux pour aller moi-même aux Anguilles…
Et, se ravisant :
– J’ai voulu dire : à Fontfrège…
À ce moment, du haut du raidillon qui conduit au moulin, Cécile appela :
– Venez ! le goûter est sur la table.
Tous remontèrent vers le Moulin-Haut. Ils y trouvèrent Lalie, qui soufflait d’avoir couru :
– M. Jacques, fit-elle, il y a une visite pour vous, à la Griffoulade.
– Une visite ?
– Oui… une dame, ou demoiselle, et un gros monsieur… Ils sont arrivés en voiture…
Jacques suivit Lalie… Qui diable pouvait bien venir le relancer ici ?
Devant sa porte, il vit, en effet, un homme rubicond et bedonnant descendant d’une charrette anglaise et attachant sa bête à la claire-voie, et, à côté de lui une petite personne attifée à la dernière mode de la ville.
Le gros homme s’avança vers Jacques :
– Monsieur Terral, dit-il, je suis presque un de vos voisins, étant né à La Garde ; mais comme nous n’habitions le pays ni l’un ni l’autre, nous ne nous sommes jamais rencontrés… Je viens pour lier connaissance… Je suis M. Vergnade, et voici ma fille Héloïse qui désirait depuis longtemps vous connaître aussi.
Jacques saluait, invitait ses visiteurs à entrer et les faisait asseoir dans la salle à manger qui servait de salon, à l’occasion.
– M. Terral, dit la jeune Héloïse sans ombre d’embarras, nous venons vous demander plusieurs choses.
– Voyons, mademoiselle ?
– La première, ce serait que vous ayez la bonté de mettre votre signature sur ce volume. Elle tira de son réticule un livre coquettement relié. Jacques le prit, en lut le titre : « Les Castagnaïres » et, un peu confus, un peu flatté :
– Vous lisez cela, mademoiselle ?
– C’est si beau ! J’en sais des pages par cœur.
– Je ne m’attendais pas, je l’avoue, aux suffrages d’une jeune Parisienne.
– Mais j’ai du sang rouergat dans les veines, monsieur Terral, s’écria-t-elle fièrement.
– Eh ! bien, mademoiselle, je vais vous dédicacer mon livre. Il prit l’encrier sur une étagère et écrivit sur la feuille de garde : « À Mademoiselle… » Il s’arrêta, interrogateur.
– Héloïse.
– Ah ! pardon… où avais-je la tête ?… « À Mademoiselle Héloïse Vergnade, hommage respectueux d’un compatriote. » Et il signa.
– Que je vous suis reconnaissante, mon cher maître, et que je serai fière de montrer maintenant votre chef-d’œuvre à mes amis de Paris !
Puis, se tournant vers son père :
– À ton tour, papa, de faire à monsieur Jacques ta requête.
– Monsieur Terral, dit l’ancien laitier-nourrisseur, je voudrais que vous exécutiez le portrait de ma fille.
– Mais je ne suis pas peintre, monsieur Vergnade…
– Vous êtes sculpteur, intervint Héloïse…
– Oh ! mademoiselle, si peu, si peu !… Je suis stupéfait même que le bruit en soit allé jusqu’à vous… Je ne suis qu’un sculpteur d’occasion, un petit amateur de rien du tout. Je tiens l’ébauchoir, comme la plume, rarement et gauchement.
– Trop modeste, mon cher maître ! Nos amis de Paris nous ont affirmé que vous faisiez merveille en modelant comme en écrivant.
– Vos amis de Paris, mademoiselle, ne me connaissent pas, n’ont rien vu de moi…
– Même M. Delsuc, de l’Institut ? fit-elle en se rengorgeant. Jacques rougit.
– M. Delsuc, mademoiselle, a pu effectivement voir, à Rodez, mes ébauches ; mais, s’il vous les a vantées, c’est qu’il se moquait… Il sait très bien, d’ailleurs, que je ne m’essaye à modeler que des types campagnards ; que je ne fais que « d’affreux magots », comme disait certain grand roi des peintures de Téniers… C’est lui, Delsuc, sculpteur de la joliesse et de la grâce, qui devrait faire votre buste, mademoiselle…
Mlle Héloïse fut dépitée de la dérobade de l’oncle, comme, la semaine précédente, de la froideur du neveu ; pourtant, le compliment la flattait. Elle insista :
– Et si je me costumais en paysanne, monsieur Terral ?
– Cela vous irait bien mal, mademoiselle…
– Voyons, monsieur Terral, intervint de nouveau le père, laissez-moi espérer que ce n’est pas un refus définitif ; et, afin que nous puissions tenter encore de vous décider, faites-nous l’honneur de venir déjeuner à La Gardette, samedi prochain, en même temps que votre frère et votre belle-sœur de Fontfrège…, sans façon aucune…, en bons voisins de campagne.
– Hélas ! monsieur Vergnade, il est fort peu probable que je sois ici, ce jour-là ; je m’attends à être appelé d’un instant à l’autre au chef-lieu, pour une affaire. Je vous remercie bien sincèrement de votre visite et de votre aimable invitation… Et aussi de la trop bonne opinion que vous aviez de mes talents…
Mlle Héloïse rageait en dedans et trépignait. Jacques offrit des rafraîchissements, qui ne furent pas acceptés, sous prétexte qu’il était tard. Il reconduisit ses visiteurs à leur voiture, leur tendit la main. Comme la Parisienne boudait évidemment, il lui dit, dans un sourire :
– Il ne faut pas m’en vouloir, mademoiselle… Si je faisais votre portrait, je vous trahirais malgré moi et personne ne saurait vous y reconnaître, pas même votre excellent père…
Elle s’efforça de sourire aussi ; mais on la sentait blessée et attristée soudain.
– Je dirai à M. Delsuc, jeta-t-elle en fouettant (car elle conduisait elle-même), que vous avez plus de talent que d’amabilité, et que, tout en prêchant le retour au pays natal, vous n’encouragez guère, à l’occasion, les Parisiens qui voudraient de nouveau s’enraciner à l’ombre de vos châtaigniers.