François Fabié
Le retour de Linou
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TROISIÈME PARTIE

I

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TROISIÈME PARTIE

 

I

 

C’est aujourdhui la Saint-Loup, la fête votive de La Capelle-des-Bois. Moins déchue que celles de beaucoup de villages plus rapprochés de la ville ou des voies ferrées, elle a pourtant perdu de sa couleur ancienne ; en tout cas, bien des touches criardes sont venues s’y ajouter.

 

Hier samedi, jour de vigile, les choses se sont à peu près passées comme au bon vieux temps. Les femmes, les jeunes filles, les garçonnets, sont allés à confesse. Les hommes sont descendus des coteaux, montés des vallons, pour demander aux aubergistes, ce jour-là bouchers, de leur couper la « pièce de veau » traditionnelle, qui, jointe aux produits de leur basse-cour ou à leur chasse, permettra de fêter dignement saint Loup. On a aussi chauffé le four, cuit du beau pain de froment, – ou, tout au moins, de méteil, celui de seigle pur n’étant plus qu’un souvenir, – et des fougaces, cela va de soi, et des platées énormes de riz, barrées d’une longe de veau, et, chez quelques forts chasseurs ou braconniers, d’une brochette de perdrix.

 

Le soir, les conscrits de l’année se sont rassemblés, et, drapeau et tambour en tête, sont allés à la rencontre des trois musiciens qui leur arrivaient de Valence-dAlbigeois. Au crépuscule, musiciens et conscrits ont fait une entrée bruyante et discordante à souhait : le piston et la basse donnant l’essor à une effroyable volée de canards sur lesquels la grosse caisse à l’air de tirer le canon. Quelques fusées ou pétards éclatant sur la place devant l’hôtel du Soleil Levant ont complété la bienvenue, et mis de la colère et de la tristesse au presbytère et dans les âmes des dévotes.

 

Ce matin, dès la sortie de la première messe, les ripailles ont commencé : les gourmets savourent les « tripous » longuement cuits à l’étouffée ; et les enfants se gavent déjà de fougaces, qu’ils ne parviennent à avaler qu’à grand renfort de verres de vin.

 

Puis, l’on se précipite au-devant des invités, des parents éloignés arrivant qui à pied, qui sur des jardinières grinçantes, les plus aisés sur des breaks. On voit quelques bicyclettes aussi, et, même, on entend la crécelle d’une pétrolette, celle du médecin de La Selve, et la trompe d’une automobile amenant quelques courtauds de boutique du chef-lieu.

 

À toute volée, les quatre cloches – deux de plus qu’autrefoissonnent la grandmesse et ébranlent furieusement le vieux clocher. Et les toilettes se montrent. Les unes maladroitement copiées sur les journaux de modes par des couturières villageoises, et plus gauchement portées encore par des paysannes massives ou contrefaites, sont affligeantes de prétention, de pauvreté, hurlantes de couleurs sales, assemblées à la diable et sans goût. Les autres, arrivées de Montpellier, de Béziers ou de Paris, sur le dos d’émigrantes en villégiature, sont un peu mieux coupées et présentées, mais font tache sur le cadre où elle se déploient : ruelles caillouteuses, ou boueuses et malodorantes ; vieilles petites maisons d’où telle Parisienne sort toute fripée comme un paon qui aurait couché dans un poulailler. Et, sur leur passage, les rustiques, dans leurs vestes ou leurs blouses sombres et délavées, sous leurs feutres à larges bords, cabossés à dessein, ou leurs bérets crasseux, restent indifférents à ces élégances, quand ils ne ricanent pas en se chuchotant des gaillardises.

 

La grandmesse se déroule avec la solennité traditionnelle. Le lutrin est bondé et l’on y chante peut-être un peu moins correctement qu’autrefois, mais, au fond de l’église et dans les tribunes, avec un entrain sensiblement égal.

 

Jacques Terral souffre d’abord de voir l’imagerie saint-sulpicienne étalée partout et complétée par les deux statues annoncées. Il souffre aussi d’entendre beaucoup plus crier que chanter. Le plain-chant, qu’il adore, subit dans la bouche des paysans, des altérations cruelles, des fioritures ridicules… Et puis, pas d’orgue ! Conçoit-on une grandmesse sans orgue ? Il est catholique par le cœur, par les sens : Linou lui en fait assez souvent le reproche… Il croit par traditionalisme, parce que les siens ont cru ; et il aime les pompes religieuses, les chants, les cloches et les cathédrales parce qu’il a beaucoup lu Chateaubriand.

 

L’« Ite missa est » lancé, et assez mal, par l’abbé Sermet, dont la voix manque d’éclat, l’église se répand sur la place. Nouveau défilé des toilettes…, reconnaissance de gens qui ne s’étaient vus depuis des années…, embrassades, serrements de mains, lourdes tapes sur l’épaule…, et des questions, et des jurons, et des rires, et des invitations !…

 

Mais, déjà, d’une auberge à l’autre, la jeunesse promène le piston, la basse et la grosse caisse, et, sur leur passage, se précipitent les petits vachers ravis et toute la marmaille du village.

 

Les gens des mas regagnent en hâte les fermes, où les attend le plantureux dîner.

 

Dans les maisons, des feux d’enfer sous les marmites, entre les cloches de fonte et les broches primitives, font bouillir, mijoter, roussir, rôtir, soupes au bouilli de veau, civets de lièvre ou de lapin de choux, perdreaux, poulets ou canards. Les chats se tiennent prudemment loin du brasier ; les chiens reçoivent des éclaboussures ou des coups de pied qui les projettent, hurlants, hors des seuils.

 

Il a fallu allonger les tables, y annexer les pétrins, installer sur des chaises des planches non rabotées pour servir de bancs. En bras de chemise, les hommes s’affairent à ces besognes. Les jeunes filles ont déposé sur les lits, ou au galetas, leurs chapeaux empanachés et fleuris comme des tournesols… On court après les retardataires ; on va même sur la place faire des invitations de la dernière heure, ou guetter l’arrivée de lointains parents qui se font attendre, au grand désespoir des enfants et des cuisinières.

 

Enfin, on s’assoit, tant bien que mal, et l’on mange.

 

La sœur aînée de Linou était venue à la fête, avec sa plus jeune fille Julie, et son plus jeune garçon, Baptiste, artilleur en permission. Cadet-Terral s’était excusé, prétextant un voyage d’affaires, et Sophie, alléguant qu’elle ne pouvait laisser la maison seule, ses servantes étant de La Capelle et voulant, toutes deux, célébrer la Saint-Loup dans leurs familles. François, quoique sachant déplaire à ses parents, avait accepté l’invitation et était arrivé à l’heure dite.

 

Comme il était convenu, on dîna à La Griffoulade, chez Jacques. Puis, Linou voulut entraîner à vêpres sa sœur et sa nièce, afin de leur faire entendre Cécile dans l’O salutaris ! qu’elle lui avait soigneusement appris. Seule, la mère accepta, la fillette ayant fait promettre à son frère l’artilleur de l’emmener voir danser sur la place.

 

Jacques et François restèrent seuls ; et le jeune homme en profita pour raconter à son oncle le fameux déjeuner de Fontfrège et ce qui s’en était suivi. De son côté, l’oncle parla à son neveu de la visite de Vergnade et de sa fille.

 

– Je crois, ajouta-t-il, qu’en réalité cette petite Parisienne, à première vue un peu poupée, a du cœur et en tient pour toi. Mais je comprends aussi que ce ne soit pas la femme de tes rêves !…

 

– Elle l’est d’autant moins, mon oncle, que, comme vous l’avez sûrement deviné, mon cœur est placé pas loin d’ici, et pour toujours.

 

– Je le savais, en effet ; et je ne te blâmerai pas de ton choix : Cécile me paraît une heureuse nature, dont quelques bonnes directions feront une femme accomplie… J’imagine que tu as prévu les obstacles qui vont se dresser entre vous, et que tu t’es armé pour l’inévitable lutte.

 

– Si vous consentez à me guider, mon oncle

 

– Te guider ? Hélas ! interrompit Jacques, ai-je su me guider moi-même ?… J’ai manqué ma vie, et j’en ai souffert, et j’en souffrirai jusqu’au boutToutefois, je crois pouvoir te dire, sans trop me risquer : « Tâte-toi bien ; descends jusqu’au tréfonds de ta conscience… et, si tu aimes vraiment, n’hésite pas : épouse ! » Tu vois ? je parle comme Joseph Prudhomme, que tu ignores, sans douteSur ce, allons nous assurer si on joue encore aux quilles, sur le foiral.

 

– Mais, mon oncle, allons d’abord entendre chanter Cécile. Écoutez…, les vêpres sont commencées.

 

En effet, par les croisées ouvertes, à travers l’atmosphère sereine et dorée d’un premier septembre, on entendait, là-haut, les versets des psaumes, entonnés sur un registre très élevé par les chantres du lutrin, et provoquant au fond de l’église et dans les tribunes, des répliques tonnantes.

 

Les deux hommes montèrent la côte.

 

– Tant qu’on chantera avec cet entrain, à vêpres, disait Jacques, et quand ce ne serait que les jours de fête et à la suite d’un bon repas copieux, tout ne sera pas encore perdu pour notre Ségala.

 

Ils pénétrèrent dans l’église bondée, mais se tinrent au fond, afin de n’être pas aperçus de Cécile, qu’ils troubleraient peut-être.

 

Après le Magnificat, Sœur Marthe, – qui avait voulu, une dernière fois, revêtir ce jour-là son habit de religieuse, – fit signe à Cécile de venir la rejoindre devant l’harmonium prêté par l’abbé Sermet pour accompagner les psaumes. Très émue, rougissante, les yeux baissés, la jeune meunière attaqua l’O salutaris que Linou lui avait patiemment appris. Son cœur battait si fort, sa gorge était si serrée, qu’elle eut peine à émettre les premiers sons ; mais, encouragée tout bas par la Sœur, soutenue par l’accompagnement, elle se rassura, raffermit sa voix, qu’elle avait grave, veloutée et d’une pureté rare…, et les gens de La Capelle entendirent ce qu’ils n’avaient jamais entendu, un O salutaris sur un motif célèbre du Joseph, de Méhul, pas très nuancé, sans doute, pas très correctement phrasé, mais d’une plénitude et d’un éclat merveilleux. Quand Cécile se tut, le silence dura encore un bon moment : on se refusait à croire que ce fût fini… C’était fini, pourtant, hélas !

 

Mais quels commentaires, ensuite, au porche et sur la place ! La chanteuse n’osait pas traverser la foule ; elle restait à côté de Sœur Marthe, abîmée en une dernière adoration… Quand elles parurent enfin, Cécile se serrant près de la Sœur et ayant l’air de la soutenir, alors que c’était elle qui eût eu besoin d’appui, et précédées par le vicaire qui leur ouvrait passage, les complimentsparfois singuliers, ou vulgaires, mais si fervents, – s’abattirent sur la virtuose rustique comme des volées de moineaux sur une aire ensoleillée. Jacques et François se tenaient un peu à l’écart ; mais Cécile sentit leur présence, devina leurs regards sur elle, leva les yeux, le temps d’un éclair, et rencontra ceux de son amoureux, qui disaient : « Je t’ai entendue, et je t’aime !… » Elle rabattit ses paupières tremblantes, et continua à descendre la rue caillouteuse. Un peu grisée par cette apothéose villageoise, elle disait à Linou :

 

– Oh ! ma Sœur, que de péchés d’orgueil vous me faites faire aujourdhui !

 

– Mais non, mon enfant. Tu as chanté pour Dieu, comme font chaque jour le rossignol et l’alouetteDieu, qui t’a donné ta voix, ne peut être fâché qu’on la trouve jolie

 

Cependant, Jacques et François, ayant aperçu le père Terral et Garric qui regardaient d’un peu loin, les rejoignirent et leur proposèrent de monter jusqu’au foiralTerral s’excusait : à son âge !…

 

– Mais si, grand-père, venez, répondait François ; nous n’irons pas viteAppuyez-vous sur moi…

 

Et Jacques s’adressant à Garric :

 

– Tous mes compliments pour Cécile, Jean : elle chante comme devait chanter sa sainte patronne, quand elle était sur terre.

 

– Jamais je n’ai autant regretté d’être un peu sourd, disait Terral… J’en ai tout de même entendu assez pour me croire revenu au temps où, petit berger, blotti dans les fougères à l’orée de Roupeyrac, j’écoutais la flûte du loriot, au mois de mai… Ça venait de loin, du fond des combes ombreuses… C’était tout à fait ça…

 

Jeantou, confus et heureux, se taisait.

 

On regarda un moment les joueurs de quilles. Il y en avait plusieurs équipes ; et ni la hauteur des quilles, ni la grosseur des boules, n’étaient moindres qu’autrefois ; la tradition, ici, s’était bien conservée… Tout au plus pouvait-on observer que les joueurs avaient presque tous la quarantaine, ou davantage ; les tout jeunes préféraient, sous couleur de s’exercer au tir, martyriser longuement, dans un champ voisin, un canard et un dindon, à coups de fusil.

 

– Voilà ce que j’interdirais, par exemple, s’écria François, indigné, si j’étais à la place de mon père… Les brutes !… Est-ce que vous n’êtes pas de la Société qui protège les bêtes, mon oncle ?

 

– Non. Elle ne protège, d’ailleurs, que les grosses bêtes ; et puis, ne faut-il pas encourager le tir ?

 

Tous quatre entrèrent dans un petit cabaret, presque désert, le plus minable de La Capelle, et dans lequel une pauvre vieille, – la Sourde, comme on l’appelait, quoiqu’elle fût seulement un peu dure d’oreille, – aidée, ce jour-là, d’une nièce venue de Saint-Jean, débitait quelques bouteilles de vin sur deux ou trois tables boiteuses.

 

Nous serons mieux ici que chez les agaces du « Soleil Levant », fit le père Terral ; l’on nous y empoisonnera moins.

 

En sortant ; ils croisèrent un groupe aviné, zigzaguant et braillant : Rascal en était : il dévisagea les Terral et Garric, mais ne salua que par un ricanement. Traversant rapidement la place, où se trémoussaient dans la poussière les danseurs, au son des cuivres enroués et de la grosse caisse détendue, – tandis que des auberges sortaient des rires, des clameurs, et que des gamins faisaient partir des pétards dans les rangs pressés des femmes et des filles affolées, « ceux du Moulin », comme certains les désignaient au passage, s’acheminèrent vers le bas de La Capelle et vers La Griffoulade.

 

– Autrefois, disait le père Terral, un peu émoustillé par le petit vin de la Sourde, nous ne nous serions pas « réclamés » d’aussi bonne heure, un jour de la Saint-Loup. On aurait « fait » toutes les auberges…, un chemin de la croix à rebours, quoi ! Et, dans toutes, on aurait bu, – oh ! une simple « pauque » de vin ; – un prétexte seulement pour en conter quelques-unes et en chanter quelques autres… On dansait aussi une « quadrette » ou une bourrée, gaiement, honnêtement… Il arrivait bien qu’on rentrait un peu gris ; mais, bah ! le lendemain, il n’y paraissait plusTu as un peu connu ça, toi, Garric, quoique tu ne sois qu’un enfant auprès de moi !

 

– Un peu, oui, père Terral, dans ma jeunesse… Je me souviens de ces stations, chez Flambart, où votre frère aîné, l’oncle Joseph, mettait en train jeunes et vieux par ses contes, ses farces et ses chansons… Il y avait aussi Pataud, avec ses histoires de chasse… ; Roudier, le charron, qui vit encore et dont la voix formidable et le rire de tonnerre faisaient écailler le crépi des murs… Et Vidal, qui, pour railler et contrefaire les gens, et les oiseaux n’avait pas son pareil… Et combien d’autres, disparus depuis !

 

Jacques et François écoutaient ce dialogue sur les temps révolus et les mœurs anciennes.

 

– Ce n’étaient pas des plaisirs très relevés, observait Jacques ; mais ils étaient ceux de la race, ils étaient traditionnels et inoffensifs… Ils étaient à ceux d’aujourdhui ce que le petit vin du pays est à l’absinthe

 

À mi-côte, Jacques rentra chez lui, promettant de descendre au Moulin pour le souper. François paraissait hésiter.

 

– Va, va, lui dit son oncle en souriant : on aura besoin de toi, là-bas, pour installer la table et mettre des bûches au feu… Et tu n’as pas encore complimenté Cécile !…

 


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