François Fabié
Le retour de Linou
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TROISIÈME PARTIE

II

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II

 

Ce soir de fête patronale fut, au Moulin de La Capelle, touchant et vraiment familial. On y parla beaucoup des morts et du temps passé ; mais on y conçut aussi, au contact des jeunes, de consolantes perspectives d’avenir.

 

Dans la même salle que jadis, autour de la même vieille table, devant le foyer ancestral, le père Terral s’assit entre ses deux filles, Mélanie et Linou. À la suite, prirent place Jacques, Julie, François et Baptiste, son cousin. Cécile, que son succès à l’église avait laissée aussi simple et avenante qu’avant, jupes et manches retroussées, ses cheveux d’or un peu ébouriffés et chavirés à trop se pencher sur les marmites et la broche, restait provisoirement debout pour aider la servante et Lalie. Jeantou, en sa qualité de fermier, voulait se placer au bas bout, sous le calél ; on l’obligea à s’insérer entre Jacques et Mélanie.

 

Linou, vêtue encore en religieuse, comme nous l’avons vu, dit tout haut le Bénédicité. La petite Julie lança un furtif coup d’œil ironique à son frère le soldat, qui ne broncha pas. Envoyée depuis quelque temps en pension, à la ville, pour s’y préparer aux postes et au brevet, elle y avait pris des allures un peu évaporées, respiré une bouffée de l’air nouveau. Et Baptiste, brave et honnête artilleur qui n’avait jamais fait une heure de salle de police, n’en rêvait pas moins d’aller, après sa libération, se placer à Paris, – à moins qu’on ne le nommât facteur rural dans le département.

 

Les propos se traînèrent d’abord dans les banalités courantes : récoltes, naissances ; décès, mariages. Mélanie, la fille aînée, vraiment paysanne, excellente mère, mais très âpre au gain, très intéressée, demanda à sa sœur si son couvent ne lui rembourserait point la dot qu’elle y avait apportée.

 

– Mais si, répondit Jacques, dans une vingtaine d’années peut-être…, si les liquidateurs ne l’ont pas mangée

 

– Quels brigands ! s’exclama Mélanie… Alors, ma pauvre Aline, que vas-tu devenir ? À ton âge, on ne peut pas se remettre au travail de la campagne… Tu as les mains, d’ailleurs, trop fines

 

– Dieu ne m’abandonnera sans doute pas, se contenta de répliquer Sœur Marthe.

 

– Nous non plus, fit Jacques.

 

– Et il y a encore du pain, et un lit pour Aline, au moulin de La Capelle, ajouta Terral.

 

Alors, Mélanie se ravisant :

 

– Il y a aussi tout cela chez nous, à Lestrade, dit-elle… Et j’imagine que Cadet, étant maire et riche, ne laisserait pas une de ses sœurs dans la peine

 

– Qu’elle ne compte pas trop là-dessus, grogna le père Terral.

 

– Oh ! grand-père ! protesta François ; il ne faut pas non plus croire mon père dépourvu de cœur.

 

– De cœur ? S’il en avait, il serait là, ce soir, parmi nous, riposta le vieillard.

 

Un silence pénible se fit. Mais Sœur Marthe intervint :

 

– Père, dit-elle, il est vrai que notre frère devrait être avec nous, assis à cette table. Mais nous sommes ici trois, – elle désigna d’un geste Jacques et François, – qui avons résolu de tout tenter pour l’y ramener.

 

– J’imagine, dit le vieux meunier avec amertume, qu’auparavant il coulera encore beaucoup d’eau sur sa chaussée et sur la mienne

 

– Qui sait ?… Et s’il revenait, vous lui feriez bon accueil, n’est-ce pas ?

 

– Ce ne serait pas la première fois, tu le sais bien !

 

Linou tressaillit. Ce mot fit surgir devant elle la scène qui s’était déroulée, autour de cette même table, trente-cinq ans plus tôt, ce soir de Noël, où l’oncle Joseph, ramena Cadet de sa fugue à MontpellierTerral était assis à cette même placeCadet s’agenouilla devant lui… Tous implorèrent son pardon, qui lui fut accordé. Leur mère, Rose, pleurait de joie, là-bas au coin du feu. Et quelques instants après, éclatait comme la foudre l’imprudent récit de l’affût de Pataud et de la chute aux bras de Mion de ce Jeantou, qui maintenant est là, silencieux, paisible, père heureux de cette délicieuse Cécile, laquelle est la fille de cette même Mion !…

 

À cette évocation, Sœur Marthe éclata en sanglots. Tous se regardèrent, stupéfaits. Cécile se précipita :

 

– Qu’avez-vous, ma Sœur ? Vous souffrez ?

 

– Ce n’est rien, mon enfant, disait Linou à travers ses larmes… un peu de fatigue, d’énervement… des souvenirs qui me reviennentDepuis le temps que je ne m’étais pas assise là…

 

Elle se rasséréna, non sans effort, et le souper continua

 

François suivait du coin de l’œil les allées et venues de Cécile, occupée à servir, diligente et gracieuse. Quand elle passait derrière lui et se penchait un peu pour poser sur la table un plat ou une bouteille, il semblait à l’amoureux qu’une aile et un parfum l’effleuraient ; et lorsque la belle fille était de l’autre côté de la table, il lui adressait un regard de gratitude et d’adoration.

 

Jacques ne perdait rien de ce petit manège.

 

– Il me semble, fit-il tout à coup, que nous oublions un peu celle qui a été la vraie reine de la fête, Cécile, qui nous a chanté un « O salutaris », tel que les voûtes de notre églisepourtant bien vieilles – n’en avaient sûrement pas entendu.

 

– Oh ! M. Jacques !… protestait Cécile, ne vous moquez pas de moi ! J’ai chanté comme une ignorante que je suis.

 

– Les oiseaux aussi chantent comme des ignorants, vu qu’on ne leur a rien appris… Allons, viens t’asseoir à table, ici, près de moi… Si, si… nous te ferons place. Faut-il aller te chercher ?

 

– Assieds-toi là, ordonna Garric, puisque M. Jacques le veut !

 

François s’était un peu écarté de son oncle ; et Cécile, rougissante, s’assit timidement entre eux. François s’empressa de la servir, ravi de l’initiative de son oncle et de la chère présence qu’il n’aurait osé espérer si proche de lui.

 

La petite Julie, soudain jalouse, – car son cousin lui plaisait fort, – et voulant qu’on s’occupât d’elle aussi, reprit la parole pour raconter qu’elle avait entendu des jeunes gens qui semblaient venir de la ville et qui disaient qu’avec une voix pareille, Cécile pourrait aller chanter sur le théâtre et gagner des mille et des cent.

 

– C’était pour se moquer de moi, répondit Cécile.

 

– Mais non ; ils parlaient sérieusement…, ils disaient que la fameuse actrice, Mme…, – ah ! voilà que j’ai oublié son nom…, celle qu’a un château sur le Causse noir…, vous savez bien ?… une Rouergate enfin,… n’avait pas une aussi belle voix que Cécile.

 

– J’espère bien, dit Linou, que saint Loup préservera Cécile d’aller jamais chanter pour le diable !

 

– Mais, ma tante, on peut chanter au théâtre, aujourdhui, sans être excommuniée… J’ai lu ça dans un livre,… et si j’avais de la voix, moi…

 

– Tais-toi donc, petit sotte ! fit MélanieQu’est-ce qu’on va leur fourrer dans l’esprit à présent !

 

– Eh bien, Cécile, concluait Jacques, lui versant du vin, en attendant ton premier prix au Conservatoire de Paris, je propose que nous buvions à ton succès dans l’église de La Capelle, et à ton bonheur parmi nous, entre ton brave homme de père et… celui que tu lui donneras pour gendre.

 

Quelques-uns regardèrent François qui s’efforçait de ne pas rougir… Tous trinquèrent avec Cécile, qui se sentait des flammes à la joue et des larmes dans la gorge.

 

–  ! là-bas, vous autres, Lalie, Rouzou ! cria Jacques aux servantes, pourquoi ne venez-vous pas choquer votre verre aussi ?

 

Elles vinrent et trinquèrent à la ronde ; puis, les tartes et les fougaces posées sur la table, elles s’assirent à leur tour, mangèrent avec les autres, se mêlèrent à la conversation.

 

Lalie, pourtant, semblait préoccupée et tournait souvent la tête vers l’évier, qui communiquait avec la salle commune et prenait jour sur la chaussée par un petit judas vitré. Jacques lui dit :

 

– Que regardes-tu donc, Lalie ?

 

– Il m’a semblé, répondit-elle, voir, à deux ou trois reprises, quelqu’un nous épier par le carreau.

 

– Que nous importe ? Quelque gamin, sans doute

 

– Chut ! fit Lalietenez… on regarde encore.

 

François se leva, fit le geste de décrocher un fusil sous la cheminée ; le nez du curieux disparut de la vitre… Et la causerie reprit.

 

Sœur Marthe ne parlait guère, perdue dans ses souvenirs. Jeantou aussi était silencieux, encore plus que de coutume. Le père Terral l’interpella :

 

– Qu’est-ce qui t’arrive, Jean ? Les poissons de l’étang sont plus bavards que toi.

 

Garric parut sortir d’un rêve.

 

– Vous savez bien, père Terral, que je n’ai pas la langue bien pendue… Quand nous parlons ensemble de meules et de roues, de farine et de son, de scies et de planches, cela va encore… Mais quand j’entends ceux qui en savent plus que moi, j’aime mieux écouter : je m’instruis

 

– Tu es un sage, Jean, approuva Jacques.

 

– De la part d’un ancien avocat, fit Terral, la remarque a son prix… Et François ?… Il ne me semble pas très en train non plus… Je parie qu’il appréhende déjà d’être grondé en rentrant aux Anguilles ?

 

François qui, depuis qu’il sentait Cécile tout près de lui, vivait plongé dans une sorte de béatitude, crut devoir relever le propos du vieillard :

 

– Voyons, grand-père, on ne gronde guère les enfants qui ont été soldats ; n’est-ce pas, cousin Baptiste ?… D’ailleurs, pourquoi me gronderait-on ?

 

– Je connais tes parents ; ils ne doivent pas beaucoup aimer à te savoir ici.

 

– Je n’y fais pas de mal, grand-père ; et je m’y plais. J’y suis  ; il me semble que tout m’aime, comme j’aime tout jusqu’aux pierres des murs. Et si jamais il ne tenait qu’à moi, c’est ici que je voudrais habiter.

 

– Dieu te maintienne dans ces sentiments, mon neveu, fit gravement Sœur Marthe… Ce sont les âmes de notre mère, de mon parrain, des grands-parents aussi, sans doute, qui désirent y ramener ceux qui en sont partis. C’est pourquoi, comme je me sens fatiguée et que je veux me retirer de bonne heure, je vous demanderai à tous de faire, avec moi, la prière en commun, comme jadis. Je vais la « crier », et Cécile me « la répondra ».

 

Tous se levèrent, en effet, se rangèrent en demi-cercle auprès du feu, et prièrent pour les vivants et pour les morts.

 

– Jacques va me ramener à la Griffoulade, dit Linou. Vous autres, continuez la fête : les jeunes n’ont pas encore sommeil. Causez, riez, chantez ; cela n’est pas défendu entre braves gensBonsoir et bonne nuit à tous.

 

– Bonne nuit, répétèrent tous les autres, en écho

 

La nuit était pure et calme. L’étang luisait, semé d’étoiles comme un second firmament. Le ruisseau filait sa claire cantilèneLà-haut, à La Capelle, un piston essoufflé tournait encore des polkas et des valses ; quelques fusées montaient dans l’air en sifflant ; des chansons hurlées à tue-tête sortaient des auberges, ou marquaient, par les chemins, la retraite des groupes avinés.

 


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