François Fabié
Le retour de Linou
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TROISIÈME PARTIE

III

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III

 

M. le Maire de La Capelle était rentré à Fontfrège, à dix heures, le soir de la Saint-Loup ; et il avait trouvé Sophie seule à la maison, les deux servantes s’étant attardées à la fête, et les garçons de la scierie et du moulin pareillement.

 

– Où est François ? avait-il demandé.

 

– Je ne l’ai pas vu depuis qu’il est parti pour la seconde messe de La Capelle, ce matin, à dix heures.

 

– Voilà, grommela-t-il, une maison bien gardée !… Il faut que cela change… et cela changera !…

 

Il jeta son chapeau, ses souliers, avala rondement une assiettée de soupe et un verre de vin, et s’en fut se coucher, après avoir toutefois fermé la porte d’entrée à double tour et poussé les verrous

 

Quand François quitta le moulin de La Capelle, après avoir furtivement embrassé Cécile sur le seuil, son cousin le militaire voulut l’accompagner jusqu’au village, – histoire d’aller encore un peu au cabaret. En sortant de la maison, ils virent une ombre s’éloigner à grands pas du côté de la chaussée : nul doute que ce ne fût l’espion aperçu, tout à l’heure, au carreau de l’évier.

 

– Faut-il le poursuivre ? demanda Baptiste.

 

– À quoi bon ? répondit François… Je parierais que c’est encore RascalOn le retrouvera

 

Il enfourcha prestement sa bicyclette ; et il n’était guère plus de minuit quand il arriva chez ses parents. Trouvant porte close, il n’insista pas. Le premier septembre, les nuits sont encore tièdes : il alla tout rustiquement s’étendre dans le foin. Et il était déjà levé, quand les garçons arrivèrent pour prendre leur travail, – ce qui leur fit faire une grimace de dépit. Ils balbutièrent des excuses… Ce n’était pas fête tous les jours… On s’était un peu amusé, hier, et alors…

 

– Oui, alors on a mal aux cheveux, fit le jeune homme. C’est bien, c’est bienLevez les vannes ; et tâchez de ne pas vous endormir au ronron du blutoir ou de la scie.

 

Cadet fut stupéfait de trouver son fils frais et dispos et déjà à la besogne. Il dut rengainer les reproches qu’il comptait lui adresser ; mais on sentait bien que ce n’était qu’un léger crédit.

 

– Bonjour, père, dit François ; vous avez fait un bon voyage ?

 

– Pas trop… Le préfet était à la chasse ; son secrétaire aussi… Et personne non plus à l’usine de la Briane où je voulais obtenir quelques renseignements pour l’installation de la nôtre… C’est une course à recommencer… Et il alla donner à tout le coup d’œil du maître.

 

Au petit déjeuner, avant qu’il eût ouvert la bouche, Merlin, le garde-champêtre était là, pour rappeler à M. le maire qu’à neuf heures il devait marier un jeune couple à La Capelle.

 

– J’avais oublié, en effet, bougonna Cadet… Mais pourquoi mon adjoint ne les marie-t-il pas ?

 

– Oh ! bien, fit Merlin, si vous croyez, monsieur le maire, que Boussaguet quitterait ses batteuses un jour de beau temps !…

 

– Assieds-toi, MerlinBois un verre : nous partonsFrançois, dis à Gustave d’atteler… Ah ! jamais une heure de tranquillité !… Elle me tuera, cette mairie… Je commence à en avoir assez, et plus qu’assez !

 

Merlin sourit à cette déclaration, déjà cent fois entendue ; et, en bon courtisan, répliqua :

 

– Mais vos administrés n’ont pas assez de vous, monsieur le maire. Après un petit silence, employé par Cadet à savourer le compliment :

 

– Dis-moi, Merlin, interrogea-t-il, tout s’est bien passé, hier ?

 

– Oui, monsieur le maire… Beaucoup de monde, beaucoup d’entrainLes aubergistes sont enchantés

 

– Pas de disputes ? pas de coups ?

 

– Presque rien : un peu de bruit seulement chez la Sourde, où Rascal a reçu quelques taloches d’un soldat.

 

– C’est bien fait ! Il faut que cet animal soit fourré partout

 

– Il est certain qu’il doit être gênant pour monsieur le maire… Il veut, dit-il, vous charger de porter plainte contre le militaire qui l’a battu.

 

– Et quel est ce militaire ?

 

– Un de vos neveux, Baptiste Calvet, de Lestrade, venu faire fête au moulin, chez votre père.

 

– C’est complet ! s’écria le maire en frappant du poing sur la tableQu’est-ce qu’il faisait encore celui-là, chez la Sourde ?… Un cabaret maudit, et qu’il faudra fermer !…

 

François, qui revenait de l’écurie, entendit ces derniers mots.

 

– Mon père, dit-il, un peu vivement, la Sourde est une malheureuse victime de toute sorte d’injustices et de passe-droits. Et je comptais justement vous demander de faire quelque chose pour elle…

 

– Ah ! tu tombes bien !… On se bat dans son auberge ; un soldat y maltraite un civil

 

Merlin jugea à propos d’intervenir.

 

– Je ne crois pas que la Sourde soit fautive, monsieur le maire… Ce n’était pas une heure indue ; et c’est Rascal qui a querellé votre neveu Calvet.

 

– Calvet ! s’écria François ; je l’ai quitté à dix heures.

 

– C’est un peu après que l’affaire s’est passée, dit Merlin… et elle n’est pas bien grave.

 

Terral s’était levé.

 

– Tu me conteras le reste en route, Merlin ; partons. Veille à tout, François, jusqu’à mon retour.

 

François n’eut pas de peine à deviner l’incident de l’auberge : Rascal n’ayant plus à espionner, au moulin, après son départ, était remonté à La Capelle ; le hasard l’avait mis en présence de Baptiste, qui avait cru devoir le corriger un peu : ce n’était qu’une avance à ce Bohème malfaisant.

 

Au dîner, le jeune homme se trouva en tête à tête avec sa mère qui, depuis le matin, affectait une allure lasse et une figure de désolation. Elle regardait son fils, soupirait, levait les yeux au ciel.

 

– Seriez-vous souffrante, maman ? lui demanda François.

 

– Souffrante ? Oh ! oui, mon petit, bien souffrante… au cœurTu devrais être le dernier à me demander cela.

 

Il avait compris : la lamentation allait se dérouler sur le mode accoutumé.

 

– Je vous ai causé du chagrin sans le vouloir alors ?

 

– Sans le vouloir !… Est-ce sans le vouloir, gémit-elle, que tu es resté dehors toute la journée d’hier et toute la nuit ?

 

– Je me suis couché à minuit, mère.

 

– Où ?

 

– Dans la grange… Votre porte était verrouillée.

 

– Malheureux enfant !… C’est ton père qui t’a fermé dehors sans me le dire… Mais aussi, rentrer à minuit, quand tu me savais seule ici, et peureuse comme je le suis !… Le fils du maire !… aller traîner ainsi d’auberge en café

 

– Oh ! vous exagérez, maman ! J’ai passé une heure, avant le coucher du soleil, dans une petite auberge où il y avait dix personnes ; et nous y avons bu une bouteille de vin à quatreEt c’est tout.

 

– Mais alors, qu’as-tu fait de ton temps ?

 

– J’ai dîné à la Griffoulade, chez mon oncle ; j’ai été entendre les vêpres

 

– Est-il vrai, François ? s’écria Sophie, rassérénée.

 

– Je vous l’affirme, mère !… Puis j’ai soupé avec grand-père, mon oncle et mes deux tantes, un cousin et une cousine

 

Sophie se rembrunit soudain :

 

– Et les Garric, sans doute ?

 

– Cela va de soi, puisqu’ils sont les fermiers de grand-père. Vous voyez que je n’ai pas traîné d’auberge en café.

 

C’est égal, passer tant d’heures dans ce moulin de La Capelle où ses parents ne mettaient plus les pieds, parce que le père Terral la détestait, elle, Sophie !… Tout cela n’était pas d’un excellent fils… Et puis, cette fille de Garric, qu’on disait aussi effrontée que l’avait été sa mère, finirait par l’enjôler. Cela ferait jaser ; et plus tard, il ne pourrait pas se marier à son avantage… Car, de supposer que lui, fils du minotier de Fontfrège, songeât à épouser cette fille de farinel, non : elle n’allait pas jusque-là

 

– Rien n’est pourtant plus vrai, ma mère, fit gravement François. Elle bondit :

 

– Tu as donc perdu le sens ?

 

– Je ne crois pas…

 

– Alors, on t’a jeté un sort ; on t’a « emmasqué ?… » Ah ! Seigneur, Sainte Vierge, ce qu’il faut ouïr !…

 

– Mère, à quoi bon toutes ces plaintes, qui vous font mal et qui ne changeront rien au cours des choses ?

 

– Quel ingrat tu es ! quel cœur dur !… Ayez donc des enfants, donnez-leur votre sang, votre lait, vos jours et vos nuits, toute votre existencepréparez-leur un bel avenir, un riche établissement, pour que…

 

Elle éclata en sanglots et en gémissements.

 

François la plaignait, car il sentait bien qu’en ce moment elle était sincère, et qu’elle l’aimait à sa façon. Et il se disait que cette résistance larmoyante n’était rien à côté de celle qu’il rencontrerait chez son père ; mais il se raidissait dans sa résolution, et gardait le silence.

 

Après s’être bruyamment mouchée et longuement essuyé les yeux, Sophie continuait :

 

– Et ton père ? Que dira ton père ! Lui as-tu déclaré ta volonté d’épouser cette… Cécile, – comme je crois qu’on l’appelle ?

 

– Je le lui aurais dit, tout à l’heure, s’il n’était pas reparti.

 

– Malheureux ! tu ne sais pas ce que tu te prépares.

 

– Mais si, ma mère, je m’en doute bien.

 

– Mais non… Tu ne connais pas ton père !… Écoute, mon petit François, attends encore pour lui parler de tout cela… Patiente un peu… fais-le pour moi. Tu te rappelles l’invitation de M. Vergnade ? C’est dans trois jours qu’on dîne chez lui. Ne dis rien de ton projet à ton père auparavant ; je t’en prie !… Après…, tu feras à ton idée

 

– Pensez-vous, mère, que ce dîner puisse modifier mes intentions ? Me croyez-vous homme à changer de sentiment en changeant de veste et de cravate ?

 

– Non ; je sais bien que Mlle Héloïse ne te plaît pas… Pauvre petite, si gentille ! et qui t’aime tant !… Mais enfin, tu peux bien garder le silence jusqu’à ce qu’avec son père elle soit repartie pour Paris.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Ah ! pourquoi ?… Voilà. C’est le secret de ton père : il ne m’appartient pas.

 

François n’eut pas de peine à comprendre : c’était bien ce qu’il soupçonnait : son père devait de l’argent à M. Vergnade, et n’était pas en mesure de le lui rendre ; de là, projets de mariage, invitations réciproques, etc.

 

– Soit, mère ; j’attendrai… Mais à quoi cela remédiera-t-il, puisque je n’épouserai pas Mlle Héloïse !

 

Et il se leva de table et retourna à la scierie.

 


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