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Ce dîner chez l’ex-laitier devenu châtelain de La Gardette fut quelconque. Le parvenu eût bien voulu multiplier et éblouir ses invités ; mais c’est Mlle Héloïse qui avait tout réglé ; et comme elle n’était pas sotte, elle avait banni les extravagances, les disparates. La colonie des émigrants parisiens avait été laissée de côté. Autour de la table, M. le curé de La Garde, M. Bonneguide, M. Couffinhal, le jeune étudiant, qu’elle n’aimait guère, mais qui était cultivé et de bonne tenue, un couple de cousins en visite, – plus les trois Terral de Fontfrège et un conseiller municipal de la section, M. Vigroux, propriétaire aisé et vieux garçon aimable…, c’était tout.
Mlle Héloïse portait, cette fois, une toilette très simple et très sobre, sans décolletage ; plus de rouge aux lèvres, ni de poudre sur les joues ; et, sans être jolie, elle était séduisante, avec un voile de mélancolie sur sa figure mignonne et amaigrie. Elle s’abstint, d’ailleurs, de toutes agaceries envers François qui, de son côté, se montra affable, sans plus…
On se quitta sans que le projet caressé par Vergnade et Cadet-Terral eût fait le moindre pas vers sa réalisation, au contraire : on le sentait enterré… « Ce n’est plus un dîner de fiançailles, mais plutôt un repas de funérailles ! » aurait bien voulu dire M. Couffinhal ; mais il ne sut à qui le dire et le garda pour lui. Ah ! si M. Buffanel, l’administrateur-gérant-rédacteur-correspondant du « Montagnard » eût été encore là ! Mais on ne l’avait pas invité. On ne dit ni bien ni mal de Paris, cette fois, non plus que de la province : c’était la trêve, et aussi le P. P. C. On se promettait, il est vrai, de se retrouver encore à Fontfrège, avant le départ annuel ; mais ce n’était là que banale politesse.
En se levant de table, Mlle Héloïse trouva bon d’emmener un instant François dans le jardin, sous prétexte de lui demander si les truites pourraient vivre dans le bassin qu’on y avait aménagé ; en réalité, c’était pour lui dire sans détours, avec une gravité attendrie qu’il ne lui connaissait pas :
– Monsieur François, la vie va nous séparer de nouveau, peut-être pour toujours. N’ayons donc point de secrets l’un pour l’autre. Vous avez deviné que nos parents rêvaient de nous marier. De mon côté, j’aurais volontiers souscrit à leur projet ; mais vous, vous aviez déjà votre cœur pris, n’est-ce pas ? Rien à faire à cela… Ne m’en veuillez point de quelques coquetteries lors de notre première rencontre : je ne suis pas aussi évaporée que je l’ai paru ; mais je paie parfois tribut au milieu où j’ai été élevée… Voulez-vous me dire que vous ne garderez de moi nulle impression fâcheuse ? Voulez-vous que nous nous quittions bons amis ?
– De grand cœur, mademoiselle, répondit le jeune homme, touché de cette franchise. J’avais deviné que vous étiez une nature sincère et bonne… Soyons amis, comme vous le désirez… Je conserverai de ce jour le meilleur souvenir ; et quand vous reviendrez dans le pays, n’oubliez pas que vous serez la bienvenue à Fontfrège, et qu’on y pêchera encore des écrevisses et des truites en toute cordialité.
– À Fontfrège ? qui sait, fit-elle tristement.
À voir les jeunes gens s’isoler ainsi, Sophie avait eu une lueur d’espérance ; Cadet y avait vu plus clair, et la ramena vite à la réalité :
– Tout est noyé, lui dit-il en remontant en voiture, et par la faute de notre fils… Quel nigaud !
Et il fouetta vivement, sans même attendre que François eût achevé de prendre congé… Celui-ci fut, d’ailleurs, enchanté de faire la route à pied, et de se préparer à soutenir l’inévitable assaut.
Cadet-Terral se contint jusqu’au soir, – du moins, en paroles, car ses gestes, son agitation trépidante, sa façon de bousculer gens et bêtes, étaient des signes avant-coureurs non douteux de l’orage qui couvait.
Quand, après le souper, les servantes eurent regagné leurs lits, au galetas, le meunier lâcha les écluses de ses colères.
– Une bonne journée, n’est-ce pas, mon garçon, et dont tu dois être content ?
François leva la tête, mais ne répondit rien.
– Tu joues la surprise, ou tu ne comprends pas ?
– Je comprends bien que vous êtes fâché, mon père ; mais je me demande en quoi j’en suis la cause.
– Comme si tu ne le savais pas !… Assez d’hypocrisie !… Ainsi, monsieur ne trouve pas à son goût les demoiselles instruites, élégantes et bien dotées ? Il leur préfère la fille d’une folle et d’un meurt-de-faim ?
– Mais père, répondit le jeune homme se contenant avec peine, si vous le prenez sur ce ton, vous me permettrez de ne pas entrer en discussion avec vous, parce que je ne veux pas vous manquer de respect.
– Le meilleur moyen de montrer du respect à ses parents, c’est de faire leur volonté quand elle est juste, raisonnable et avantageuse pour tous.
– En général, cela est très vrai, père ; et je crois que jusqu’ici je vous ai témoigné mon respect de cette façon. Mais d’épouser, par respect pour vos volontés, une personne que je n’aime pas d’amour, non, je ne peux aller jusque-là.
– Tu comptes donc te marier avec… l’autre ?… et sans mon consentement ?
– J’espère l’obtenir, mon père.
– Mon consentement à ton mariage avec la fille de Garric ? Ah ! celle-là est forte, par exemple !… Mais tu décrocherais plutôt la lune, mon garçon.
– Quand vous vous serez bien renseigné, mon père ; quand vous saurez ce qu’est la jeune fille que j’aime…
– Je suis renseigné… C’est une effrontée… Ne va-t-elle pas chanter en public, comme une comédienne ?
Sophie, scandalisée, leva les bras au ciel.
– Est-ce chanter comme une comédienne que chanter à l’église, le jour de la fête patronale, un « O salutaris » qui a été un ravissement et une édification pour la paroisse ?
– Je sais ce que je dis, cria plus haut Cadet, furieux de s’être ainsi enferré… C’est une orgueilleuse, qui oublie ses origines et la situation de son imbécile de père, et qui, parce que ma sœur la bigote et mon aîné, le chasseur de papillons, la traitent comme ils ne traiteraient pas une parente, se croit une espèce de reine, se prélasse à table, à côté du fils du maire, sous le regard attendri et bénisseur de mon père tombé en enfance…
– Je vois, mon père, que le Rascal avait d’excellents yeux, dimanche au soir, avant que mon cousin les lui eût un peu pochés.
Cette ironie exaspéra le minotier.
– Que vient faire là le Rascal ? Est-ce que j’ai besoin de lui pour savoir ce qui se passe ?
– Mon père, je sens qu’il est inutile, autant que pénible, de continuer cette discussion… J’aime Cécile ; je crois qu’elle m’aime aussi. Je suis sûr que c’est une honnête fille et qu’elle sera une excellente ménagère…
– Une excellente ménagère, la fille de la Mion !… Tu es fou, fou à lier, mon garçon.
– Alors, mon père, j’attendrai que…
– Qu’est-ce que tu attendras ? interrompit impétueusement le meunier ; tu attendras… ma mort ? et celle de ta mère par surcroît ?… Tu attendras… que je sois ruiné peut-être ?… Oui, ça doit être ça… Tu penses qu’ayant beaucoup dépensé ici – pour toi, ingrat ! pour te faire le roi du pays – je ne pourrai pas tenir mes engagements… et qu’alors ?… Eh bien, même pauvre, pauvre à mendier mon pain aux portes, tu m’entends ?…
Sophie crut le moment venu de se poser en conciliatrice. Elle interrompit le furieux :
– Terral ! à quoi bon toutes ces suppositions ? Nous n’en sommes pas là ; et le chanvre n’est pas semé dont on tissera ta besace… François réfléchira. Il s’apercevra plus vite qu’il ne croit de la sottise qu’il allait commettre… Les cœurs changent…
– Je souhaite alors que les vôtres changent sur le compte de la jeune fille que j’aime… et, malgré tout, j’espère qu’ils changeront.
– C’est ça !… Il fallait bien finir à peu près comme on finit les sermons… « C’est la grâce que je vous souhaite, Ainsi soit-il ! » Les cafards de la Griffoulade ont passé par là. Ah ! ils te mèneront loin, ce jésuite en veston et cette défroquée !
– Assez ! assez, Terral, s’écria Sophie terrifiée… Ne mêle pas la religion aux affaires : cela ne porte pas bonheur…
Pour un peu, elle eût fait le signe de la croix.
Le meunier se dressa, comme mû par un ressort, et, sacrant entre ses dents, il monta l’escalier de sa chambre en faisant sonner les marches sous ses pas et en battant la porte derrière lui : cela finissait toujours à peu près ainsi.