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Et ce fut bien autre chose, quelques jours après, lorsqu’arriva à la mairie l’autorisation pour Aline Terral, l’ex-Sœur Marthe, de prendre la direction de l’école libre de jeunes filles de La Capelle. Du coup, M. le maire entra dans des fureurs à faire craindre pour sa raison… Comment ! à son insu, Aline avait sollicité cet emploi, et l’académie et la préfecture, sans le consulter, lui Terral, avaient approuvé ?… Ah ! mais les choses ne se passeraient pas comme ça !…
D’abord il voulut courir à la Griffoulade et adresser à sa sœur de vifs reproches sur sa dissimulation… Puis il se ravisa, en songeant qu’il se heurterait à son aîné, à ce Jacques qu’il raillait de loin, mais qu’il redoutait, le sentant moralement si supérieur à lui… Il se contenta donc d’envoyer Merlin, le garde, remettre à sa destination le pli officiel… Et il courut lui-même à l’inspection académique et à la préfecture.
En route, il rumina sa petite catilinaire, comme font nos rustiques, – souvent à mi-voix, – quand ils se rendent au chef-lieu, qui chez l’avocat, qui au parquet, qui au Palais de Justice, de l’exposé d’un litige, d’une plainte ou d’un témoignage. Et, dans l’autobus qui le secouait et l’excitait, il se sentait très ferme et très éloquent.
Devant le secrétaire général, – le préfet était encore absent, – et devant l’inspecteur d’académie, – un ex-professeur à tournure d’officier de cavalerie en retraite, à la fois sarcastique et imposant, – le minuscule maire de La Capelle-des-Bois se trouva un peu décontenancé. Sa protestation qui, dans le patois du Ségala, eût été vive et savoureuse, en passant par la contrainte d’un français approximatif ne satisfit guère son auteur, et n’impressionna pas davantage les autorités.
On ne savait pas, en haut lieu, que M. le maire de La Capelle fût hostile à l’école libre, vu qu’il ne s’en était jamais plaint… Aussi, lorsque M. Jacques Terral, « artiste et écrivain distingué », avait demandé pour la propre sœur de M. le maire, – une religieuse maintenant laïcisée et largement diplômée, – la direction de la susdite école, l’administration avait tout naturellement pensé que M. le maire ne verrait pas avec déplaisir qu’une personne lui tenant d’aussi près fût investie des fonctions qu’elle sollicitait…
Que pouvait-il répondre à cela ? Certes, l’inspecteur d’académie et le secrétaire général lui avaient tout l’air de se payer sa tête ; mais quel déplorable effet produirait sur ces messieurs une opposition catégorique du frère de la nouvelle institutrice libre ?
Que penserait-on d’un cadet travaillant à défaire ce qu’avait fait son aîné, au profit de leur sœur commune ?… Et à La Capelle, qu’en diraient ceux, – en majorité sûrement – qui estimaient tant M. Jacques et Linou ?
Cadet-Terral comprit qu’il serait ridicule et même dangereux d’insister.
– Si cependant, ajouta le secrétaire général, dans le courant de l’année scolaire qui va s’ouvrir, M. le maire de La Capelle trouvait de graves inconvénients à l’état de choses nouveau ; si même il pensait, d’accord avec son conseil municipal, qu’il y eût lieu de demander la suppression de l’école libre, la préfecture étudierait la question avec le vif désir de la résoudre au gré de la municipalité « fermement républicaine », – on le savait, – de La Capelle-des-Bois.
Un peu penaud, Terral reprit l’autobus pour Fontfrège, ruminant, cette fois, la façon dont il présenterait les choses à son conseil et à ses principaux électeurs… Il ne voyait aucun moyen d’en sortir à sa gloire ; et sa colère se réveillait et s’accroissait à mesure qu’il approchait de sa maison… « Je vais donner ma démission de maire ! fit-il tout à coup à demi-voix ; il n’y a que cette façon de s’en tirer honorablement. »
Le fracas de l’autobus empêcha ses compagnons de route de l’entendre, heureusement !
« On saura ainsi, continua-t-il plus bas, que le maire de La Capelle ne se laisse pas berner. »
Et un moment il se complaît, dans cette belle résolution. Pourtant cela ne dure guère… Démissionner, c’est facile ; mais quel serait le résultat de cette attitude ? La préfecture s’en moquerait un peu ; et Boussaguet serait là pour prendre l’écharpe ; et quand Boussaguet, qui a de vastes domaines, de l’argent en banque, sera installé à la mairie, qui l’en délogera ?… Pas de sottise, Terral ! Tu as manqué de vigilance et de flair : avale la pilule, si amère soit-elle… Il l’avala, sans trop faire la grimace.
Il fit appeler sa sœur à la mairie. La pauvre fille, – qui ne se sentait pas tout à fait sans reproche, – arriva un peu épeurée. Mais Cadet joua la bonhomie :
– Te voilà donc, fait-il, directrice de l’École libre de La Capelle ; j’en suis heureux… Et pourtant, j’aurais le droit de me plaindre un peu, en ma qualité de maire, de tes cachotteries… Tu croyais donc que je te refuserais mon appui ?
– Non, mon frère… Je craignais seulement de te gêner vis-à-vis de ton parti ; et, si nous avions échoué dans nos démarches, l’humiliation en eût été pour toi.
– Tiens ! tiens ! pensait Cadet, pas si sotte la petite nonne de sœur !…
– Heureusement, tout s’est bien passé, reprit-il ; et s’il y a eu un peu trop de… discrétion de ta part, je devine à qui en revient la responsabilité : notre aîné n’a pas été avocat ni juge pour rien… Je te souhaite la santé et les forces nécessaires pour porter la charge que tu te mets sur les épaules, quand tu pouvais venir vivre tranquille chez moi.
– Je n’en ai pas le droit, mon bon Cadet. Je dois obéir à mes chefs.
M. le maire n’était pas sur un bon terrain : il termina l’entretien et s’en retourna à Fontfrège.
Il y eut des conciliabules, le dimanche suivant, à l’auberge des « Trois Agaces », – à présent « Hôtel du Soleil Levant » –, autour d’un civet de lièvre et d’une salade de céleri. Et l’on carda ferme la veste de Cadet-Terral. Hé quoi, non seulement il n’avait pas obtenu que l’école restât fermée, mais encore il y avait fait nommer sa sœur ? C’était un scandale, une trahison.
Boussaguet feignait la conciliation et le désintéressement. Il ne fallait pas brusquer les choses, ni condamner le maire sans l’entendre… Mais deux ou trois exaltés, qui savaient bien que Boussaguet ne les renierait pas, à l’occasion, – le forgeron Bousquet, dit « Bégarade », le cordonnier Pégot et l’ex-gabelou Singlart, – versèrent autant d’huile sur le feu que de vin dans leurs gosiers. Et l’on se quitta après avoir décidé de demander à Cadet-Terral des explications catégoriques, au cours de la séance que tiendrait le conseil, le dimanche suivant.
Un commencement d’agitation se produisit ; les boutiques des trois cordonniers de La Capelle, les forges des deux forgerons, les établis des quatre menuisiers, – sans compter les six auberges, – devinrent de sortes de clubs de Lilliput. Les ennemis de Terral firent courir le bruit que le minotier nourrissait le projet de faire, – d’accord avec le conseiller général Cuq, – transférer le siège de la commune à La Garde, où il avait ses principaux intérêts ; cela n’était pas fait pour calmer les esprits.
Cadet cependant ne perdait pas la tête ; et jamais il n’avait dépensé activité pareille. Tandis que son fils, après la dernière altercation familiale, se remettait à l’ouvrage du même cœur qu’auparavant, triste, mais respectueux et dévoué, Cadet activait les travaux communaux : chemins, écoles laïques, cimetière neuf à La Capelle, répartition des indemnités attribuées à la commune à la suite de grêles ou de gelées…, il avait l’œil à tout ; mettait la main à tout ; il semblait même négliger l’achèvement de son usine pour donner tout son temps à ses administrés.