François Fabié
Le retour de Linou
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TROISIÈME PARTIE

VI

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VI

 

Jacques Terral, lui, s’était remis à la sculpture, achevant sa statuette du vieux meunier, le père Terral, qu’il traitait avec amour, avec passion, dans une note à la fois réaliste et lyrique, et dont, par extraordinaire, il n’était pas trop mécontent. Dans sa pensée, ce n’était là que le premier d’une série de types rustiques qu’il rêvait depuis longtemps et où figureraient le pâtre, le laboureur, le bûcheron, le sabotier, le forgeron, etc., toutes gens qu’à son avis les artistes professionnels visant l’Institut avaient le tort de trop dédaigner.

 

Linou, elle, se préparait à ouvrir son école. En dehors du temps – toujours considérable, consacré à ses prières, à ses visites aux malades et à ses charités, – elle passait ses journées, de concert avec l’abbé Sermet et Mme Vayssettes, la principale bienfaitrice de l’école libre, et en s’aidant de Lalie, à approprier la salle de classe, la cuisine, les chambres ; à faire exécuter quelques menues réparations aux tables, aux fenêtres et aux portes ; à faire ramoner poêles et cheminées et approvisionner le bûcher pour tout l’hiver.

 

Le soir, elle rouvrait ses cahiers, ses livres scolaires, s’efforçant de deviner ce qu’allaient être ses rustiques élèves, et dans quelle mesure elle pourrait leur distribuer son modeste savoir.

 

Parfois Cécile, sa journée achevée au Moulin, venait la surprendre dans ces occupations, apportant sous la lampe de la vieille fille le rayonnement de sa jeunesse et de sa belle confiance en l’avenir.

 

Elle finit par lui demander d’être aussi son élève, – son élève du soir – afin d’ajouter au peu qu’on lui avait appris. Aline lui prêta quelques livres, quelques cahiers, lui indiqua quelques exercices à faire ; et elle remarqua bientôt l’ardente soif d’apprendre qui animait cette fille d’illettré. Il lui en vint des scrupules : si elle allait contribuer, sans le vouloir, à faire de cette enfant si richement douée une vaniteuse, une déclassée, – ou, tout au moins, une jeune fille moins simple, moins naturelle ?… Jacques, consulté sur ce point, recommanda beaucoup de prudence, et conseilla de modérer l’ardeur de Cécile à l’étude plutôt que de l’exciter. Il se chargea de la mettre lui-même en garde contre la fatigue qui pourrait résulter de ce labeur de la nuit s’ajoutant à celui du jour. La cuisine, la basse-cour, le jardin, le moulin, – les livres par là-dessus… ce serait un surmenage dangereux pour une jeune filleElle ne voulait pas tomber malade, n’est-ce pas ? Car que deviendrait alors son père ?

 

Il engagea aussi François d’user de son influence d’amoureux pour faire comprendre à la jolie meunière qu’avec quelques lectures et un peu de calcul elle en saurait assez pour être la femme de ses rêves. Et Cécile, par déférence pour M. Jacques, par obéissance pour Marthe et par amour pour François, se résigna vite à ne pas devenir savante

 

Les journées coulaient, monotones, très douces dans leur monotonie. Ce mois de septembre est vraiment délicieux dans nos villages du Ségala. Les émigrants bruyants et poseurs, sont repartis pour Paris ou pour Béziers, après s’être un peu refait l’estomac et dégourdi le jarret. Ceux d’entre eux qui appartiennent à des familles de petits terriens besogneux, – et c’est le plus grand nombre – ont laissé une maigre pièce d’argent ou d’or dans la main de leur vieille mère, et abandonné quelques nippes usagées à des sœurs ou des frères plus jeunes ; quant au père, à qui ils ont magnifiquement offert une pipe, ou une cravate pour les dimanches, en les voyant tourner les talons, il soupire, résigné, un peu sceptique : « Il paraît qu’ils n’ont pas encore fait fortune… Ils en prendraient, si on leur en donnait… »

 

Alors, comme il ne reste au village que ceux qui n’ont pu le quitter : les vieillards à moitié perclus, en quête, selon les jours et les heures, du mur à l’ombre ou de la griffoule au soleil ; les petits pâtres nécessaires à la garde des troupeaux, quelques artisans sérieux et les rares sages qui préfèrent rentrer leurs regains et faire les premières semailles, le village reprend son aspect du vieux temps, sa vie paisible et lente, ses bruits familiers du marteau sur l’enclume, du char cahotant sur les pierres, du bouvier appelant ses bœufs, du chien ramenant le troupeau, et, au crépuscule, les fanfares des oies et des canards se hâtant vers la provende.

 

Sous un ciel d’un bleu atténué, parfois légèrement moucheté de cumulus, dans une lumière poudrant d’or les bois et les coteaux, il fait bon vaguer, sous prétexte de chasse, de cueillettes de noisettes ou de champignons, ou même, sans prétexte aucun, le corps imprégné de tiédeur et le cœur de sérénité.

 

Aussi, Jacques Terral désertait assez souvent son petit atelier, prenait un fusil dont il savait qu’il ne se servirait pas, un calepinpouvoir croquer quelque silhouette rencontrée en plein champ, et faisait de longues promenades, essayant d’y entraîner Linou, qui résistait, la discipline monastique lui ayant enseigné à se garder de la nature et du rêveElle grondait même son frère de cette vie un peu molle où il s’enlisait : « Travaille ! lui disait-elle ; sculpte, écris, bêche ton jardin ».

 

Il haussait les épaules, en murmurant : « À quoi bon ? »

 

Comme septembre est généralement, au moins dans sa première moitié, un des mois les plus secs de l’année, et que les eaux sont très basses, le père Terral et Garric en profitent pour exécuter quelques réparations à la chaussée de l’étang. Cette vieille chaussée, en simple terre battue soutenue par deux murs en talus, avait la solidité de l’épaisseur et de la masse. Pourtant, les aulnes et les noisetiers qu’on y avait laissé croître et les cerisiers qu’on y avait plantés, parce que tous les Terral, avant Cadet, avaient aimé les arbres, du levier de leurs racines finissaient par desceller et faire choir dans l’étang quelques-unes des grosses pierres qui le bordaient et qu’il était prudent de remplacer. Trois ou quatre terrassiers ou maçons, aidés de Jeantou, procédaient à cette restauration que, malgré ses quatre-vingt-trois ans, Terral dirigeait encore avec compétence. Il se bornait, bien entendu, à des conseils, et passait presque tout le temps assis, son bâton entre les genoux, sur quelque tronc de hêtre ou de chêne que guettait la scierie.

 

Les vieux du village venaient l’y rejoindre, bavarder, évoquer des souvenirs : les « Te souviens-tu ? » font pendant aux « M’as-tu vu ? » Il y avait là, dans sa soutane verdie et râpée, et sous sa calotte crasseuse auréolée de longs cheveux blancs frisés, l’abbé Le Crouzet, le vieux curé redevenu un peu enfant, toujours rieur, curieux de tout, aimant à parler toujours de sa folle ânesse, de ses abeilles et de ses pommiers ; Roudier, l’ancien charron, à la vaste poitrine d’où sortait jadis une voix tonitruante, aujourdhui cassée, aux bras pareils à deux jantes de ses roues et terminés par des mains larges et verruqueuses aux doigts écartés et raidis… Il avait tant travaillé, tant hurlé dans les auberges et les églises, tant bu surtout, qu’il en était devenu presque aphone et à moitié paralysé. Il disait de lui-même : « Je ne suis plus qu’un vieux châtaignier creux, un biel castanié curat. »

 

À côté de lui, le long Jean-Jean, resté droit comme un peuplier, en dépit de ses quatre-vingt-quatorze ans, et si maigre, si décharné, l’air de marcher sur des échasses, de porter sa tête au bout d’une pique, et d’en laisser tomber, d’une petite voix de fausset, des propos souvent salés.

 

– Voilà le cercle des invalides presque au complet, fit Terral quand tous se furent assis.

 

En ce moment, Garric, qui servait de manœuvre aux maçons, passa devant les quatre vieux, brouettant avec effort quelques grosses pierres… Il s’arrêta, salua et souffla un peu.

 

– C’est bien aimable à vous autres, dit-il enfin, de venir nous voir peiner ; mais ce serait encore mieux si vous nous aidiez un peu.

 

– Nos langues seules sont restées valides, répondit Jean-Jean ; et encore celle de Le Roudier « fait lundi », paraît-il.

 

Le gros charron, d’une voix éraillée et graillonnante, répliqua :

 

– Je n’ai jamais été un bavard comme toi, Jean-Jean. Aussi M. le curé m’a dit que j’aurais moins de comptes à rendre, au jour du Jugement dernier.

 

Garric reprit les mancherons de sa brouette et s’éloigna lentement.

 

– Tu ne trouves pas, meunier, demanda Jean-Jean à Terral, que ton Jeantou a l’air triste et las depuis quelques jours ?

 

– Je n’ai rien remarqué de pareil.

 

– Et moi si, s’obstina Jean-Jean… Et je crois que c’est le retour de son « ancienne » qui en est la cause.

 

– Son « ancienne » ? interrogea le curé surpris.

 

Tais-toi, Jean-Jean ! fit TerralTu ne sais ce que tu dis… Mais on n’arrêtait pas Jean-Jean quand il était lâché ; aussi poursuivit-il :

 

– Comme si tout le monde ne savait pas que Garric courtisait ta cadette avant quelle allât au couvent ? Alors, de la revoir, lui veuf et encore solide… ça doit lui remuer quelque peu le cœur à ce brave Jean ; vous ne croyez pas ?… L’été de la Saint-Martin, quoi !…

 

Le curé prenait un air un peu scandalisé :

 

– Jean-Jean, vous n’êtes qu’un fou et un badaud

 

Et pourtant, il disait vrai, sous une forme vulgaire et brutale, le vieux Jean-Jean. Garric n’était plus le même depuis le retour de Linou. Non qu’il osât effleurer la petite nonne d’aucune pensée offensante : une religieuse, même ayant quitté son voile, c’était pour lui quelque chose de sacré, une créature hors de l’humanité… Mais il n’en était pas moins troublé. Ses goûts de solitaire un peu taciturne, se mêlant le moins possible à la vie commune, contribuaient à entretenir ses rêveries, et à leur donner un objet unique : LinouEt bientôt, ses muscles eux-mêmes se ressentirent de cet état de marasme moral ; il lui semblait que ses forces diminuaient, l’abandonnaientIl ne s’en ouvrait pourtant à personne. À qui, d’ailleurs ? Le vieux Terral n’y aurait rien compris ; le curé, non plus… Ah ! si M. Reynès eût été encore là !… Mais il était mort depuis longtemps… Et Jean se repliait sur son secret.

 

De sa maisonnette de La Griffoulade, qui touchait presque à l’étang, Jacques Terral entendait vaguement les propos qu’on tenait sur la chaussée de l’étang ; il quittait son atelier et s’en venait bavarder avec son père et les travailleurs, et aussi avec les bons anciens que ses souvenirs classiques lui faisaient comparer aux vieillards d’Homère près des Portes Scées. Dès que le long Jean-Jean le vit approcher, il mit un doigt sur ses lèvres :

 

– Chut !… M. Jacques !… Attention de ne pas en lâcher de trop raides… M. le curé les supporte, lui, parce qu’il en a entendu d’autres au confessionnal ; mais M. Jacques

 

– Les juges et les avocats, répondit Le Crouzet, en entendent autant que nous.

 

– Bonjour, père ; vous allez bien ?… Bonjour, mes amis, dit Jacques, saluant à la ronde. Je vous entendais de mon galetas, mais mal… De quoi parliez-vous donc ?

 

– Oh ! de choses et d’autres, mais toutes sans grand intérêt. De quoi parler, à notre âge ? On barbote dans les souvenirs, comme les maçons de votre père dans la vase et le mortier.

 

– Comment ?… Mais il n’y a rien de plus intéressant que les souvenirs… Que serait la vieillesse sans cette ressource ?… Je voudrais bien connaître un peu votre histoire à tous, et même la mettre par écrit.

 

– Si cela peut vous faire plaisir, monsieur Jacques, nous viderons, à tour de rôle, notre sac devant vous… Ça sera long, par exemple : à moi seul il me faudra plusieurs jours

 

– Tu voudrais encore nous assommer du récit de tes campagnes d’Afrique ? protesta Le Roudier.

 

– Non, répliqua Jean-Jean ; c’est perdre son temps et sa salive que parler batailles à ceux qui, comme toi, ne se sont battus qu’avec la bouteille et le chanteau… Je ne veux raconter que ce qui m’est arrivé dans le civil ; c’est assez bon pour un charron, un tonsuré et un meunier qui ne fut pas soldat parce qu’il passerait debout et casqué entre mes jambes, sans même se baisser.

 

– Qu’il est mal embouché, ce Jean-Jean ! dit le curé. Et le père Terral d’ajouter :

 

– Voudriez-vous que d’un sac de charbon il sortît de la farine ?

 

Jacques, qui réfléchissait en regardant curieusement ce quatuor pittoresque, étendit la main :

 

– Écoutez, mes braves ; il y aurait un moyen de tout arrangerVoulez-vous que je fasse vos portraits, là, tous ensemble, tels que vous êtes en ce moment ?

 

Ils se regardèrent, surpris… Leurs portraits ?

 

– Pas vos portraits en couleur, bien sûr, reprit Jacques, car je ne suis pas peintre ; je vous ferai, d’abord en argile ; ensuite…, je ne sais trop, en plâtre, en bois, en pierre du Lagast, au besoin, – quoi qu’elle soit un peu dure – Et pendant que je travaillerai, vous me raconterez ce que vous avez fait, ce qui vous est arrivé. Ce sera charmant… Qu’en dites-vous ?

 

– On ne se fait guère « tirer son portrait » quand on est f… comme nous, observa Le Roudier en montrant sa blouse déchirée et son pantalon frangé du bas.

 

– Ni quand on a une vitre cassée comme le meunierMoi encore passe, je suis resté assez beau garçon ! N’est-ce pas, monsieur Jacques ? ricanait Jean-Jean.

 

– Vous avez tort de vous moquer, Jean-Jean, reprit Jacques ; la figure humaine est surtout intéressante lorsqu’on a beaucoup vécu, beaucoup souffert, et que l’âme apparaît à travers le corps usé.

 

– Oh ! bien, dit le vieux Terral, si tu veux faire le portrait de nos âmes, il conviendrait, au préalable, que nous les fassions un peu nettoyer par M. le curé…, celle de Jean-Jean surtout

 

Jean-Jean allait riposter, Jacques l’arrêta.

 

– C’est entendu, n’est-ce pas, mes amis ? nous commencerons demain, ici même… Je ferai descendre par Jeantou une brouettée de terre glaise… et aussi quelques bouteilles pour humecter vos gosiersPréparez-vous à me conter de belles histoires

 

Cécile apparut sur la chaussée, portant le goûter aux travailleurs. En passant, elle déposa une bouteille de vin et un verre sur une pile de planches, à côté du « roui » de chêne où étaient assis les quatre vieux.

 

– Voilà pour vous, dit-elle, rieuse…, vous avez bien gagné de boire un coup… Je n’ai qu’un verre, par malheur

 

– Il suffira, ma jolie, fit Jean-Jean ; aucun de nous n’est ladre… Et il versa à boire à la ronde, en commençant par M. Jacques… Le curé refusa : il ne buvait jamais de vin.

 

– Vous êtes toujours à l’eau de pruneaux ? lui demanda Jean-Jean ; ça doit vous tenir le ventre libre et la voix claire.

 

– Espèce de fou et de badaud, répliqua M. Le Crouzet.

 

– Voilà tout son bréviaire ! fit l’autre : fou, badaud ; on ne le sort pas de là. De gros rires éclatèrent ; Jacques y mêla le sien ; puis, s’adressant au curé :

 

– Quelle mauvaise langue, que ce Jean-Jean !…

 

– Lui ? Il sera damné comme un cent de chenilles, conclut le bon curé.

 


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