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Le dimanche suivant, les radicaux du conseil municipal, ainsi qu’ils l’avaient décidé au cabaret du « Soleil Levant », mirent M. le maire sur la sellette au sujet de l’école libre. Cadet-Terral, peu endurant de sa nature et que les résistances de son fils et des soucis d’argent tenaient depuis quelque temps en mauvaise humeur, manqua totalement de diplomatie, le prit même de haut, prétendit ne vouloir endosser en rien la responsabilité des actes de la préfecture… Il alla jusqu’à déclarer qu’au surplus il n’était pas fâché de la nomination d’Aline, – non parce qu’Aline était sa sœur – mais parce que la concurrence valait mieux que le monopole, à l’école comme ailleurs, et qu’il était pour la liberté d’enseignement.
La majorité lui donna raison ; mais les trois dissidents – poussés en sous-main par Boussaguet, adressèrent au préfet leur démission motivée. L’agitation grandit, et Cadet-Terral se prépara à la lutte ; après tout, c’était une bonne occasion de chasser du conseil une minorité gênante, et d’écraser dans l’œuf les ambitions de Boussaguet.
Cependant, la rentrée des classes avait lieu. La porte de la maison Vayssettes, où se tenait l’école libre, vit se grouper une vingtaine d’élèves… Et que serait-ce à la Toussaint qui, de temps immémorial, est, dans nos pays, la vraie date de la rentrée scolaire ?
Linou s’aperçut qu’elle aurait fort à faire et que, lorsque l’effectif aurait doublé ou même triplé, la tâche deviendrait écrasante. Mais cela ne lui déplut point, tant s’en faut… Justement il lui était venu des scrupules de mener, à La Capelle, une vie trop douce et trop reposante sur une route trop unie ; enfin, le chemin du salut allait se rétrécir de nouveau, et les pierres et les ronces s’y hérisser ; elle en remercia le Ciel.
De plus, elle déclara à Jacques qu’elle entendait se loger à l’école même et, un peu aidée par Lalie, y préparer et y prendre ses repas.
Jacques protesta, prétendit que c’était là un moyen détourné de reprendre des pratiques de jeûne et d’abstinence, incompatibles avec la rude besogne de l’enseignement… Aline tenait bon.
– Eh bien, et moi alors ? fit Jacques tout penaud.
– Je te prêterai Lalie durant les heures de classe.
– C’est ça ; je dînerai à dix heures du matin et souperai à trois heures du soir !
On transigea : jusqu’à la Toussaint, Aline continuerait à aller souper à la Griffoulade, d’où Lalie la ramènerait coucher à la maison Vayssettes… Plus tard, on verrait…
Octobre fut presque aussi doré et aussi sec que septembre. La restauration de la chaussée se poursuivit. Les quatre « Vieux de la Vieille », comme les appelait Jacques, furent fidèles à son appel, burent son vin et lui racontèrent des histoires du temps passé : histoires d’enfance, de vie pastorale, de chasse, de pêche ; Jean-Jean parla de la prise d’Alger et de Constantine… Il y mêla des aventures amoureuses, un peu libres, qui soulevaient les protestations indignées du vieux curé, lequel levait les bras au ciel et perdait la pose.
– M. le curé, lui disait plaisamment Jacques, puisque vous avez des ruches, vous devriez vous mettre de la cire dans les oreilles, comme faisait un certain Ulysse dont vous avez lu les aventures, au collège.
– C’est une idée, M. Jacques, il faudra que j’en essaye demain…
Le groupe commençait à prendre tournure… Ce ne serait pas les « Bourgeois de Calais », certes, mais enfin !… Il va sans dire que les quatre vieux refusaient de se reconnaître dans ces silhouettes sommairement indiquées, mais Jacques, satisfait des attitudes et du mouvement, se bornait à leur répéter :
– Patience ! patience !… Vous n’êtes pas devenus ce que vous êtes en une semaine, n’est-ce pas ?… Vous ne serez bientôt que trop ressemblants.
Et les ouvriers de Terral, et Jeantou et Cécile, et les rustiques allant à leurs prés ou à leurs champs, ou venant porter leur blé au moulin, et surtout les laveuses se rendant au lavoir, stationnaient et musaient devant cet atelier en plein air, faisaient mille réflexions piquantes, idiotes ou saugrenues, pour la plus grande joie de l’artiste et de ses modèles…
L’instituteur de La Capelle, M. Martinenq, y vint aussi, deux ou trois fois, le jeudi, très intéressé par la pratique d’un art nouveau pour lui.
C’était un jeune maître comme il en faudrait beaucoup dans nos campagnes. Instruit, consciencieux, il conservait, parmi les intrigues villageoises, les passions politiques et religieuses du temps, une grande réserve et une fière indépendance. Aussi n’était-il pas tout à fait le secrétaire de mairie selon le cœur de Cadet-Terral ; et le député lui en voulait un peu de ne pas à l’occasion, se transformer en agent électoral à son profit. Mais M. Martinenq se confinait dans ses fonctions. Il n’allait pas à la cure, mais il n’entrait pas non plus dans les auberges.
Il adaptait les programmes officiels autant que faire se pouvait à son auditoire campagnard. Prêchant d’exemple, il tournait et retournait son jardin sous les yeux de ses écoliers et avec l’aide des plus grands. Il leur enseignait à semer, à planter, à greffer et à tailler les arbres fruitiers, à élever des abeilles. Il leur inspirait surtout l’amour du sol, la bonté pour les animaux domestiques et même pour les bêtes sauvages inoffensives ; il était parvenu à obtenir le respect des nids, – résultat admirable dans un pays où les marmots sucent la passion du braconnage au sein de leur nourrice.
Il s’était toujours abstenu de se lier avec Jacques Terral, sachant à celui-ci des idées et des sentiments à l’opposé de ceux de son Cadet, et ne voulant pas qu’un secrétaire de mairie pût être soupçonné de frayer avec les réactionnaires ; mais il avait lu et goûté « Les Castagnaïres » ; et le jour où Jacques s’était avisé de faire du modelage artistique en plein air, il en avait profité pour approcher, sur le terrain neutre de la voie publique, un homme en qui il admirait un écrivain régionaliste délicat et savoureux.
Il sut témoigner à Jacques Terral son admiration, simplement, franchement, sans ombre de pédantisme ni de flagornerie.
Mais voilà qu’un jour le vent d’autan, – le vent qui dépouille les hêtres, achève de mûrir les châtaignes et les noix, – accourut de la mer, par-dessus les chauves Cévennes et balaya de ses rafales la chaussée de l’étang. Il fallut interrompre les séances.
Puis le froid se fit sentir, et enfin les brouillards, préludes de la Toussaint, noyèrent tous les contours.
Enfin, Jacques Terral qui, d’ailleurs, se sentait malheureux de n’avoir presque plus chez lui sa petite Aline, annonça qu’il allait s’absenter.
– Vois-tu, disait-il à sa sœur , je suis comme certains oiseaux qui, à l’automne, se brisent la tête aux barreaux de leur cage, si l’on veut les empêcher de prendre leur volée.
– Où vas-tu ?
– À Rodez, d’abord, où j’ai quelques amis ; je veux savoir où en est mon ami Firmin, le sculpteur sur bois, de l’exécution de la statuette que je lui ai confiée pour l’église de Saint-Sauveur… Ensuite, je pousserai jusqu’à Mende, ma dernière résidence de juge, où m’attend une chère tombe que je n’ai pas visitée depuis longtemps… Je reviendrai dans… trois semaines.
– C’est bien vrai, ce que je tu dis là ?
– Je te l’affirme…
– Tu n’oublies point, je suppose, l’œuvre que nous avons entreprise, et qui consiste à réunir notre famille divisée…
– Je n’oublie rien, petite sœur… Mais, en ce moment, il convient de marquer un peu le pas ; de petits événements se préparent qui peuvent être gros de conséquences : d’abord des élections municipales complémentaires… Il vaut mieux que je ne sois pas là. Cadet croirait que je lui fais de l’opposition, parce que je m’abstiendrais ; il est si ombrageux !
– Et notre vieux père ? Il va être bien peiné par ton départ.
– Je lui avais déjà fait pressentir ma courte absence. Il est bien portant, bien entouré, bien soigné… S’il se produisait quelque accroc, tu me télégraphierais… et je serais là le lendemain.
Ce que Jacques ne disait pas à sa sœur, c’est que, – tout en contentant son pressant besoin à lui, de changer un peu de place, – il voulait la laisser, elle, organiser à son gré sa nouvelle vie et son œuvre, sans avoir l’air d’y être pour quelque chose, sans paraître jouer un rôle d’inspirateur et de conseiller. On le traitait, ici et là, de rêveur ; et, au village, comme ailleurs, les rêveurs manquent d’autorité ; on les trouve parfois agréables, on les écoute volontiers, on leur fait des politesses, mais on ne suit pas leurs directions, et on se méfie de ceux qui les suivent.
Aline, si pieuse, si modeste, si charitable et si courageuse, ne portant ombrage à personne, était mieux qualifiée pour jouer le rôle de petite Providence qu’il lui avait assigné.
Avant de partir, toutefois, il écrivit à son neveu de venir à La Capelle le dimanche suivant ; il ne voulait pas s’absenter sans avoir encore causé avec lui de ce qui leur tenait au cœur à tous les deux. Ensuite, il profita d’une dernière journée calme et ensoleillée pour aller dire adieu à sa chère Durenque et à son bois de Roupeyrac. Il prit son fusil, pour se donner un prétexte et une attitude, descendit le cours du ruisseau, suivant tous ses méandres, revoyant les « gourgues » sombres et les « rajols » écumeux où, avec son père et ses oncles, enfant, il avait pêché des truites ; puis, arrivé au fond du bois, au confluent de la Durenque et du Jabru, il abandonna ruisseaux et prés pour remonter à travers la forêt.
Il s’engagea sous les futaies de hêtres et de chênes que l’automne effeuillait après les avoir parés d’or et de pourpre durant quelques semaines.
L’autan agitait les cimes dont il jouait comme d’une harpe géante ; chaque rafale semblait en tirer un nouveau couplet, lequel répétait le précédent, avec un accent plus grave, plus profond et plus triste à mesure que le jour descendait. Mélopée merveilleuse, et sur laquelle le rêveur peut broder tous ses rêves. Jacques s’y abandonnait tout entier, revivant ses jeunes années, son enfance de dénicheur, l’oreille tendue au chant du loriot, à la plainte aiguë du merle tremblant pour sa couvée et la révélant ainsi au ravisseur… ensuite son adolescence amoureuse de chimères, enivrée de la lecture de Châteaubriand dont il allait se récitant tout haut des pages sur l’appel des cloches, ou sur les migrations des oiseaux… Partout, toujours, il avait gardé dans l’oreille cette voix émouvante de la forêt natale, cette berceuse de l’enfant, cette consolatrice de l’homme touchant à son déclin. Elle semblait aujourd’hui lui dire :
« Où t’en vas-tu encore ? Où seras-tu mieux qu’ici ?… Ne devrais-tu pas renoncer à ces velléités de littérature et d’art, et venir passer dans mes clairières tant d’heures ailleurs perdues ?… » Et les vers de son compatriote lui remontaient aux lèvres :
Forêt tendre, forêt humaine, forêt sainte !
Il remarquait avec peine qu’en maints endroits on l’avait mutilée ; et que, si l’ensemble de ses dômes, vu de loin, était à peu près le même qu’au temps de sa jeunesse, bien des colonnes pourtant en avaient été renversées. Là où de petits terriens possédaient des parcelles, tous les gros arbres à peu près avaient disparu, faisait place à des taillis, à des fourrés de houx et de bruyères où, disait-on, les sangliers ont remplacé les loups.
Le principal lot, celui qui appartenait à Boussaguet du Sérieys, avait été mieux conservé. On y avait pratiqué des coupes, certes, installé une scierie à vapeur et des charbonniers, mais le tout assez intelligemment pour sauvegarder l’avenir. Et encore là, que d’arbres absents auxquels Jacques avait grimpé pour dénicher des geais ou des écureuils !… Pourtant, voici deux hêtres qu’il reconnaît. Un jour il s’appliqua à graver son nom dans leur écorce blanche et lisse, et un prénom de jeune fille, Marie, au-dessus du sien. Et les noms y sont encore, mais en lettres allongées, élargies, déformées, indéchiffrables pour tout autre que lui. La jeune fille mourut à vingt ans ; lui en a soixante ; les hêtres en ont trois cents et en vivront encore autant, si la cognée ne supprime ces deux fiers témoins d’une humble idylle dès longtemps effacée.