François Fabié
Le retour de Linou
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QUATRIÈME PARTIE

I

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QUATRIÈME PARTIE

 

I

 

Près de deux mois se sont écoulés depuis le départ de Jacques qui avait promis de revenir dans trois semaines ! Il a écrit à Linou que quelques affaires le retenaient au chef-lieu plus longtemps qu’il n’avait pensé.

 

À La Capelle, la crise municipale s’est aggravée d’incidents électoraux assez violents. Les trois conseillers démissionnaires se sont représentés, criant bien haut que leur réélection serait la condamnation de la majorité du conseil et du maire Terral. La lutte a été très vive ; les deux partis ont failli plusieurs fois en venir aux mains… On a arraché de leurs lits les malades, les infirmes du coin du feu ; et, sur des carrioles, on les a emportés voter.

 

À six heures, le dépouillement a commencé, au milieu d’une animation et d’une acuité de surveillance extraordinaire des deux côtés. Vers le milieu de l’opération, il devient probable que la liste patronnée par le maire sera battueSoudain, quelqu’un souffle les bougies… Des cris s’élèvent… Une lutte terrible s’établit autour de l’urne… On rallume ; et les adversaires du maire, d’une poussée formidable, écartent ses partisans, ramassent les bulletins épars sur la table, les enferment dans l’urne, la cadenassent et la montent dans la salle de la mairie, sommant Cadet-Terral d’en assurer la garde, en attendant qu’on puisse la porter à la préfecture.

 

Or, le lendemain matin l’urne avait disparu. Parquet, gendarmerie accourent et enquêtent en vain. Les deux partis s’accusent réciproquement… On n’arrive qu’à une certitude : c’est Rascal qui a éteint les bougies pendant le dépouillement. Or Rascal est un des hommes du maire, et le maire n’a pas su empêcher le vol de l’urne… Les journaux du chef-lieu font un tel tapage autour de l’incident, que la presse parisienne elle-même croit devoir s’en occuper. Résultat : le maire de La Capelle est révoqué ; et Rascal, à qui on n’a pas pu prouver la soustraction de l’urne, est condamné, pour avoir éteint les chandelles, à quinze jours de prison avec sursis

 

Et nous voici à la veille de Noël. Les « trignons » des cloches l’ont, comme de coutume, annoncé, treize fois de suite, à dix heures du soir, jusqu’au fond des plus lointains hameaux.

 

Linou, quoique écrasée de besogne par le nombre croissant de ses élèves, – dont plusieurs prenaient pension et couchaient à l’école, à cause des gros temps, – s’occupait encore de seriner aux plus grandes quelques cantiques pour l’office de minuit. Elle avait enrôlé naturellement Cécile pour renforcer le chœur des fillettes, et pour qu’elle chantât le « Noël » d’Adam. Tout marchait à souhait… Mais ce Jacques, ce vilain grand frère aîné, qui ne serait pas là pour encourager la petite maîtrise naissante ! Qu’est-ce qui pouvait le retenir au loin… si longtemps ?

 

Le bruit s’étant répandu que Linou ferait chanter ses jeunes filles à la messe de minuit, bien des gens des paroisses voisines, malgré la neige emplissant les chemins et la glace perfide cachée dessous, s’en vinrent assister aux « Matines » de La Capelle. Peu ou point de ces paroissiens qui jadis s’éclairaient rustiquement d’un tison à demi consumé qu’ils ravivaient en le faisant tournoyer dans leurs poings : les lanternes avaient remplacé ces torches primitives ; mais les groupes qu’elles guidaient à travers combes et bois, ne manquaient ni de foi ni de pittoresque.

 

L’église fut bondée, à la grande joie de l’abbé Sermet, qui, ardent et glorieux, aspirait à éclipser, même avant d’être curé titulaire, ses confrères du voisinage. Déjà, nous avons vu qu’il avait apporté à son église des embellissements d’un goût déplorable, mais qui provoquaient l’admiration des foules. On disait qu’il n’y avait pas, dans tout le Ségala, d’église mieux ornée que celle de La Capelle. Il voulait qu’on dît demain que nulle part on ne pouvait chanter une aussi belle messe de minuit.

 

Inutile d’ajouter que François était monté de Fontfrège pour entendre et apercevoir son amoureuseCadet, qui ne décolérait point depuis sa révocation, avait bien tenté de retenir son fils à la maison. Mais le jeune homme avait fermement déclaré qu’il voulait, comme beaucoup de gens de La Garde, aller entendre le « Noël » d’Adam, et les écolières de tante Linou.

 

– Alors, ne t’étonne pas, avait répondu le meunier furieux, de trouver encore porte close à ton retour.

 

– Je vous remercie de me prévenir, mon père ; je coucherai là-haut, chez l’oncle Jacques

 

– Tu coucheras là-haut ?… À ton aiseAussi bien, finiras-tu par y demeurer tout à fait ; c’est bien ton intention, n’est-ce pas ?

 

– Pas à moins que vous ne me chassiez de chez vous, mon père.

 

– Ne me défie pas trop, tu sais !

 

– Eh bien, Terral, intervint Sophie, qu’est-ce que cela signifie ? Une querelle encore, et la veille de Noël ! Tu es donc abandonné de Dieu et des hommes ?

 

Il crispa les poings et ouvrit la bouche pour jurer ou blasphémer, mais la referma sur un vague grognement : il avait, plus que jamais, à ménager sa femme, à l’heure où M. Vergnade allait exiger le remboursement des sommes prêtées pour la construction de l’usine

 

À l’église de La Capelle, l’office de Matines eut tout l’éclat et tout le charme qu’on en attendait. Cécile chanta :

 

Minuit chrétien, c’est l’heure solennelle

 

de sa voix grave de contralto, où elle faisait passer une émotion pénétrante et communicative. Ce fut bien autrement impressionnant que le « O salutaris » de la saint Loup. Et lorsque s’envola, triomphant, le refrain :

 

Noël ! Noël ! voici le Rédempteur

 

qu’elle lança, – elle si timide et si tremblante l’autre fois, – la poitrine en avant, la tête renversée et les yeux au ciel, l’effet fut extraordinaire ; tous en eurent le frisson, et beaucoup pleurèrent de douces larmes.

 

Les chantres au lutrin, les rustiques à la tribune et au fond de l’église, les jeunes écolières dans la chapelle de la ViergeLinou avait installé une crèche naïve, tous rivalisèrent d’ardeur dans l’exécution des psaumes, des hymnes et des cantiques.

 

J’entends là-bas, dans la plaine,

Les anges descendus des cieux

 

termina la fête ; et quand on en vint au refrain : « Gloria in excelsis Deo ! » tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, s’en mêlèrent, au risque d’en rompre un peu le mouvement et la justesse. Et ce fut formidable, au point que, malgré portes et fenêtres closes, on en perçut les échos jusqu’au cabaret le plus proche, où des buveurs, qui n’avaient pas attendu l’heure classique du réveillon, s’arrêtèrent de brailler et de boire pour écouter le chant divin venant jusqu’à eux.

 

– Voilà le résultat de la loi de séparation, remarqua un libre-penseur dit « le Parisien » ou « le Petit Père » ; l’église est plus remplie qu’auparavant, et on y chante mieux.

 

– Les cabarets aussi sont plus remplis, riposta Rascal, qui jouait à la manille dans un coin, avec quelques acolytes de son espèce ; et on y boit davantage… Ainsi tout le monde est content

 

Au porche, François guettait la sortie d’Aline et de Cécile ; dès qu’elles parurent, il se précipita et en prit une sous chaque bras… Mais Cécile se dégagea doucement : « Oh ! François… on nous regarde… »

 

– Tu as assisté à l’office, mon neveu ? demanda Aline.

 

– Bien sûr ! Pensez-vous que je laisserais échapper l’occasion d’entendre chanter de belles Matines ?… Il n’y a qu’à La Capelle qu’on trouve cela, ma tante, et grâce à vous…

 

Cécile, émue et reconnaissante, achevait dans son cœur la phrase de son ami. Et Linou disait à François :

 

– Je voudrais bien croire que c’est seulement par dévotion que tu es venu… Enfin, puisque te voilà, descends jusqu’à l’école. Lalie est déjà en train de faire chauffer un peu de soupe et de griller une saucisse – tout notre réveillon à nous : tu en prendras ta part, et Cécile aussi.

 

– Oh ! impossible, fit la jeune fille, mon père s’alarmerait s’il ne me voyait pas redescendre avec ceux du Sérieys et du Verdier.

 

– On t’accompagneraLalie est courageuse

 

– Et je suis là aussi, s’empressa d’ajouter François.

 

– Mais que penserait mon père de ce retard ?

 

– Je vais lui en expliquer la cause, et je reviensEt l’amoureux partit en courant.

 

Pauvre réveillon, en effet, que celui de Linou ! Mais les amoureux ne songeaient pas à la chère… Se retrouver, là, sous la cheminéeflambait un bon bois de hêtre ; se regarder et se sourire, n’osant parler d’amour devant celle qui chaperonnait leur idylle, mais la voulait aussi chaste que l’avait été la sienne ; écouter siffler la bise sur la neige et chanter la bûche dans ce foyer d’une heure, en rêvant de celui, bien plus durable, qu’ils fonderaient plus tard… Quelle fête pour eux eût valu celle-là ?

 

Hélas ! elle fut courte : deux heures sonnèrent à l’horloge et Cécile voulut à tout prix rentrer au moulin. François réitéra son offre de la reconduire ; mais la jeune fille refusait sachant bien que ce tête-à-tête déplairait à Linou… On transigea : Lalie accompagnerait Cécile jusqu’au bas de la côte, où sûrement Garric guettait son arrivée ; et François, du haut de la montée qui est en droite ligne, surveillerait leur descente et le retour de Lalie.

 

Ainsi fut fait. Les amoureux se quittèrent sur un long et tendre serrement de main, – on s’embrasserait le 1er janvier – et les deux femmes descendirent d’un bon pas.

 

Il y avait de la neige sur le chemin ; mais la lune était au ras de l’horizon et n’éclairait que de biais et assez faiblement.

 

Et, tout à coup, au moment ou Cécile et Lalie se donnant le bras longeaient les vieux houx qui bordent une partie de la côte, en face même de la barrière à claire-voie donnant accès à la maisonnette de Jacques Terral, elles poussèrent un cri de terreur : un homme, qui se tenait blotti entre les troncs de la « griffoule », s’était élancé sur elles, écartant la vieille fille et, d’une poussée, l’envoyant rouler sur la neige, et cherchant à embrasser Cécile affolée.

 

– Des lèvres de belle dévote, une nuit de Noël, grognait-il de sa voix d’ivrogne, en voilà un réveillon !…

 

Au double cri, François s’était élancé. En dix secondes il était sur le bandit, le saisissait par derrière, à la nuque et, d’un coup de genou dans les reins, le ployait et l’étendait sur le dos. Lalie s’était relevée et criait à être entendue de la moitié du village. François, dont la colère décuplait les forces, avait noué ses doigts au cou du misérable, qui râlait.

 

– Ne le tuez pas, François ! ne le tuez pas ! implorait Cécile.

 

– Arrache-lui d’abord cette espèce de masque, disait le jeune homme haletant.

 

Et Cécile enlevait le cache-nez dont l’apache s’était caché le haut et le bas de la figure.

 

– C’est Rascal, s’écriait François ; c’est encore lui !… Cette fois, on va régler tous ses comptes, n’est-ce pas, brigand ?

 

– François, François, ne le tuez pas, au nom de Notre-SeigneurLalie, elle, criait toujours…

 

Un pas s’entendit au bas de la côte : c’était Garric qui accourait.

 

– Qu’est-ce qu’il y a donc, fit-il, essoufflé ? Mais soudain il comprit.

 

– Tenez ferme, François ! Je vais vous aider.

 

Et il saisit par les jambes Rascal qui se débattait et écumaitAlors le jeune Terral desserra un peu son étreinte.

– Laissez moi aller ! laissez-moi aller !… gémissait le misérableJe vous expliquerai… J’avais bu… j’avais fait un pari, à l’aubergeLaissez-moi aller !…

 

Pas avant d’avoir demandé pardon à cette enfant, dit François… À genoux, bandit !

 

Aidé par Garric il agenouilla Rascal de force, dans la neige.

 

– Oui, ouipardon, Mlle Cécile ! pardon à vous tous… Je vous expliquerai… Je ne suis pas seul coupable… on m’a poussé

 

– Nous n’avons que faire de tes explications, qui seraient des mensonges

 

– Il faut le conduire à la Mairie, proposa Garric, et le garder jusqu’à ce que les gendarmes viennent le cueillir.

 

– C’est, en effet, tout ce qu’il mérite, conclut Lalie. Rascal, toujours à genoux dans la neige, pleurnichait, suppliait.

 

– Grâce ! grâce !… Je vous promets, je vous jureMlle Cécile, dites qu’on me laisse aller…

 

Et Cécile, tremblante, prise de compassion, disait :

 

– PèreFrançois,… si on le relâchait ?

 

– Le relâcher ? protesta Lalie

 

François se taisait… Enfin, il proposa :

 

– Rascal, tu n’es qu’un misérable, tu le sais bien : espion, mouchard, chapardeur d’abord, maintenant agresseur de femmes sur les chemins, c’est complet !… Et pourtant, si Cécile et son père y consentent, nous te rendrons la liberté, à une condition, entends-moi bien : dès demain tu auras quitté ce pays, et tu n’y reparaîtras que le jour où nous y consentirons Garric et moi… Si l’un de nous deux te retrouve sur ses pas, c’est la plainte au parquet, et c’est la prison – cette fois sans sursisAs-tu compris ?

 

– Oui bien, monsieur François ; oui, j’ai compris… Je me soumets… Mais comment manger, si je m’en vais d’ici ?

 

– Il faudrait peut-être encore te servir une pension ? cria le jeune homme que la colère reprenait. Préfères-tu être nourri, sous les verrous, aux frais du gouvernement ? À ton aise, mon garçon : en route pour la mairie !

 

– Non, non, monsieur François ! je consens… je vous obéirai ; je m’en irai loin, bien loin… Mais, de grâce, ne me chassez pas pour toujours… Quand j’aurai assez fait pénitence, laissez-moi revenir dans le pays. Je ne pourrais pas vivre ailleurs

 

– Soit. Cela dépendra de toi d’y rentrer, en redevenant honnête homme. Et veux-tu que je t’en indique le moyen ? Tu es solide… Tu n’as que vingt-cinq ans… On va se battre au Maroc : engage toi… On ne se rachète vraiment que sous les armes ! Va-t’en !

 

Il lâcha les poignets du gueux qui, dégrisé, se releva péniblement, ramassa son cache-nez et son béret, ébaucha une sorte de révérence, et remonta la côte lentement.

 

Les autres la descendirent, François soutenant Cécile toujours frissonnante.

 

– N’aie donc pas peur, Cécile, lui disait-il ; il est lâche, il ne reparaîtra pas… Si je me trompais pourtant ; s’il revenait rôder autour du moulin, tu as un fusil, Jean ? Tire-lui dessus… dans les parties basses… De la grenaille dans les jambes, c’est souverain contre des bandits pareils.

 

Au coin de la chaussée, François et Lalie quittèrent Garric et sa fille.

 

– Il est entendu, dit le jeune Terral, qu’on gardera sur cette affaire un silence absolu, – du moins, jusqu’à nouvel ordreLalie, sois muette aussi, même auprès de ma tante ; nous ne la mettrons au courant, ainsi que mon oncle, que s’il le fallaitNe pleure plus, Cécile… Et dors bien… Il n’y a plus de danger.

 

Mais la jeune fille s’attachait à lui :

 

– Ne partez pas, François !… Il peut vous guetter sur la route, avec des complices, vous faire un mauvais parti

 

– Je coucherai à La Capelle, pour te tranquilliser ; car sois assurée qu’il est aussi poltron avec les hommes qu’il est effronté avec les femmes… Et il ne se vantera pas de la leçon qu’il a reçueDors bien, Cécile ; et si tu rêves, ne rêve que de ta patronne céleste, car tu as chanté comme elle.

 

De retour à la porte de l’école, il prit congé de Lalie, qui voulait le retenir et lui préparer un lit :

 

– Non, Lalie, non… Mes parents seraient inquiets… Avec ma bicyclette, je serai vite chez nous… Silence, Lalie, sur ce qui s’est passéBonsoir !… ou plutôt, bonjour…

 

Trois heures sonnaient au clocher ; et François s’élançait sur la route de Fontfrège, pensant bien que, malgré la menace de son père, – ou plutôt à cause d’elle, – les verrous, cette fois, ne seraient point poussés.

 


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