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Ce n’est pas seulement l’histoire des peuples qui se répète ; c’est aussi celle des familles. Ce jour de Noël fut triste pour les Terral et les Garric, comme l’avait été pour eux le même jour, un tiers de siècle plus tôt.
En ce temps là, au moulin des Anguilles, ce fut, avant le chant du coq, la faute de Jeantou se laissant ensorceler par Mion, – et, au moulin de La Capelle, le soir – après un instant de joie causé par le retour inespéré de Cadet, – la révélation à Linou de la trahison de son amoureux, laquelle amenait la jeune fille à se promettre à Dieu.
Aujourd’hui, à Fontfrège, Noël est morne aussi. François, encore ému de l’événement de la nuit précédente, se montre soucieux et préoccupé. Non moins soucieux et préoccupé est son père, – quoique pour d’autres motifs : et Sophie, peu loquace en général, garde le silence comme son mari et son garçon… Pourtant c’est elle qui, au milieu du repas, n’y tenant plus, dit brusquement :
– Celui qui nous écouterait, ce soir, perdrait son temps.
– Il est vrai, mère, que nous ne sommes guère en train.
– À qui la faute ? répond sèchement Terral.
– Aux circonstances, sans doute, mon père ; mais peut-être aussi un peu à nous-mêmes… Ne vaudrait-il pas mieux mettre nos chagrins en commun ?
– Je ne sais trop ce que tu veux faire entendre par là…
Le jeune homme se tut de nouveau… On voyait qu’il faisait effort pour trouver ce qu’il y avait à dire et la façon de le dire… Enfin, il se risqua :
– Voyons, mon père, pensez-vous que vos soucis me laissent indifférent, pour que vous me les cachiez ? À mon âge ne suis-je pas capable, – sinon de conseil – du moins d’aide dans les difficultés ?… Qu’est-ce donc qui vous rend si triste et si nerveux depuis quelques semaines ?… Je ne peux pas croire que nos dissentiments au sujet de la jeune fille que je voudrais épouser en soient la cause unique… Et je ne pense pas non plus que les affaires de la commune vous affligent à ce point…
– Oh ! je m’en moque bien, s’écrie Cadet, des affaires de la commune !… Je suis bien payé du temps et de l’argent que je leur ai consacrés !… Quelle délivrance que cette indigne révocation !…
– D’autant plus, reprit le jeune homme, – qui sentait que la blessure était encore à vif, – d’autant plus, père, qu’on ne tardera pas à vous regretter, et que la revanche, si vous y teniez tant soit peu, dans quelques mois, serait aisée.
– Non, non, qu’on me laisse tranquille !
– Alors, père, je ne vois que des embarras d’argent qui puissent expliquer votre air soucieux.
– Et pour toi, dit le meunier avec aigreur, ce n’est rien, les embarras d’argent ?
– Pardonnez-moi !… Mais enfin, je suppose que les vôtres ne sont pas sans remède, et qu’en s’y aidant tous un peu…
– Que veux-tu dire ? interrompit Cadet un peu radouci.
– J’ai toujours pensé que, pour la construction de votre usine, vous aviez emprunté quelques sommes… J’ai cru même, – me suis-je trompé ? – que M. Vergnade vous les avait avancées ; et c’est pour cela que j’ai regretté d’être engagé ailleurs, quand vous avez voulu me faire épouser sa fille.
– Engagé ailleurs ? ricana le meunier ; ce sont là de ces engagements…
– Sacrés pour un honnête garçon, mon père, fait vivement François.
– Pas quand il les a pris sans consulter ses parents, intervient Sophie.
– Laissons cela pour le moment, ma mère ; nous y reviendrons… M. Vergnade vous réclame-t-il son dû ?
– Pour le mois prochain. Il faut qu’en quelques semaines je trouve 5 000 francs, tu entends ? Plus 2 000 francs pour achever de régler maçons, charpentiers, etc.
– Ce n’est pas énorme, mon père… Voulez-vous que j’essaye de vous les procurer ?
– Toi ? s’écrie Terral stupéfait… Ce n’est pas ton futur beau-père, j’imagine, qui…
– Non,… parce qu’il ne les a pas…
– Ni ta tante, qui a laissé sa dot à son couvent ?
– Non plus.
– Alors ?… C’est ton oncle Jacques, l’artiste ?
– Peut-être !… Je m’avance beaucoup, il est vrai, car je ne lui en ai point parlé ; mais enfin…
– Ah ! non, en ce cas, non !
– Pourquoi, mon père ?… Parce que vous différez de sentiments et d’idées sur quelques points… Comme c’est triste de songer que, pour de pareils motifs, on préfère les étrangers à ceux de la parenté !… Tenez, père, à mon sens, c’est par là que nous nous affaiblissons, et que nous périrons : les jalousies et les divisions dans les familles et les dispersions qui en résultent… J’ai ouï conter que jadis les Terral « se tenaient comme les doigts de la main », ce qui fait qu’on les aimait ou qu’on les redoutait beaucoup, – selon les cas… Tandis qu’aujourd’hui ?…
– Mais à qui la faute, encore un coup ?
– À tous un peu, sans doute, je le répète… Et voilà ce qui fait notre Noël si sombre… Et voilà pourquoi il faudrait remonter cette pente, rassembler ce qui reste des nôtres,… se sentir de nouveau les coudes… se prêter appui…
– Je te vois venir, mon petit !… Tu as bien retenu les leçons qu’on t’a rabâchées, là-haut… Tout ça fait peut-être bien dans les livres…
– Que je regrette votre aveuglement sur ce point, mon père ! Mais, soit : puisque vous ne voulez rien accepter de mon oncle, il n’y a qu’à chercher ailleurs… plus près de nous, d’abord.
– Plus près de nous, dis-tu ? interrompt Sophie… Je comprends…
– Tant mieux, ma mère ; cela prouve que vous aviez la même idée que moi…
– Oui, oui, fait-elle avec amertume, c’est ma dot, ma pauvre dot qui devra encore fournir… Vous vous imaginez qu’elle est inépuisable, que je possède le Pérou… Quand il a fallu payer la construction de la chaussée : « Sophie, ta dot ! » Quand on a transformé les moulins : « Sophie, encore une tranche ! » Aujourd’hui, on y revient de nouveau… Et le jambon n’aura bientôt plus que l’os… Et qui est-ce qui en pâtira plus tard ? Toi, mon garçon, qui te trouveras gueux un jour, pour peu que les choses aillent de ce train…
– Tu vois bien, dit Terral à son fils, que ta mère n’a pas plus de confiance que toi dans mes entreprises ?
– De vos entreprises, père, je n’en ai regretté qu’une : la dernière.
– Celle qui rapportera le plus d’honneurs et de profit.
– Le plus de dépenses et de risques, oui… fit Sophie… Et puis, veux-tu que je te dise, Terral, ce que je pense, une fois pour toutes ?… Je suis de souche paysanne, moi, de la race des terriens et des laboureurs… Tout ce qui repose sur des moulins, des scieries, des usines au bord de l’eau, me paraît aussi peu solide que si c’était hypothéqué sur les brumes du Viaur… D’ailleurs, mon père est plein de vie et solide toujours… Et je ne pense pas qu’il desserre encore les cordons d’une bourse où nous avons trop souvent puisé.
– Ton père ferait selon ton désir, tu le sais bien ; mais…
– Mon désir est de vous conserver, à toi et à notre fils, quelques ressources pour plus tard, une poire pour la soif.
Il y eut un moment de pénible silence. Ensuite François parut prendre un parti.
– Alors, ma mère et mon père, voici ce que je vous propose. Étant fils de maître, j’ai quelque entente de la scierie et de la meunerie ; et aussi de la mécanique : je sais, entre autres, conduire une automobile, l’ayant appris au régiment… Je vais chercher une place de chauffeur ou de contremaître, de mécanicien, quelque part. Je me fais fort de trouver à emprunter demain la somme dont vous avez besoin, et de la rembourser peu à peu… Vous me remplacerez ici par un farinel, ou même par une servante-meunière qui vous coûtera beaucoup moins que je ne gagnerai ailleurs… Et, dans quelques années, s’il plaît à Dieu, nous serons à flot… Alors, je reprendrai mes projets de mariage avec Cécile.
– Tu as une belle confiance en ta Cécile, mon garçon, dit ironiquement Cadet.
– Une confiance absolue, mon père… Jadis, on s’attendait bien sept ans…
– Et aussi quand on passait sept ans sous les drapeaux… Réfléchissez, tous deux, à ma proposition, et décidez.
Il se leva, prit un journal qui traînait au bout de la table, souhaita le bonsoir à ses parents, et monta dans sa chambre.
Terral et sa femme demeurèrent en tête-à-tête, assez penauds de n’avoir pas eu le beau rôle devant leur fils… Certes, son projet de s’en aller à la ville gagner de quoi désintéresser M. Vergnade partait d’un homme de cœur et d’énergie… De plus, l’éloignement pourrait lui faire oublier, quoi qu’il en dise, la fille de Garric… Ou bien, c’est celle-ci qui oublierait peut-être ; et cela irait au même… Oui, mais rester seuls, seuls durant des années !… Ah ! non, non !… Ils aimaient leur enfant à leur manière, en égoïstes, mais ils l’aimaient.
– C’est fou ! s’écrie tout à coup Terral, ce qu’il nous offre là.
– Je suis de ton avis… C’est bien assez de l’avoir envoyé trois ans à la caserne… Le voir repartir serait ma mort… Il faut trouver autre chose… Nous irons voir mon père : s’il consent encore à faire cette avance, on payera… Quand nous serons au bout, eh bien, nous ferons comme après le repas : nous dirons les « grâces ».
– Mais non, fit Terral, rassuré, et rebondissant vers ses ambitieux projets. Une fois M. Vergnade payé, les choses marcheront toutes seules… Et quant à l’amourette de François, je sais quelqu’un qui se fait fort de dégoûter les Garric du moulin de La Capelle et de les décider à aller chercher fortune ailleurs.
– Les dégoûter ? Par quel moyen ?
– Je l’ignore… Le résultat seul nous importe.
– Terral, fais attention aux gens que tu emploies !… On se trouve parfois battu pour avoir mal choisi le bois de son bâton… Je pense qu’après l’affaire de l’urne, tu as rompu avec ce misérable Rascal, par exemple.
– Quoi ? proteste Cadet ; toi aussi, tu crois, comme mes ennemis, que j’avais poussé Rascal ?…
– Non ; mais il avait bien cru te servir, sans doute ?
– Il m’avait mal compris, voilà tout… C’est égal, si Garric abandonnait le moulin de La Capelle, quel atout dans notre jeu !…
Or, presque à la même heure, Garric, ayant ruminé toute la journée la portée du guet-apens de la nuit, l’ayant rapproché de faits antérieurs d’espionnage, de dégradations sournoises à la scierie, aux roues des moulins, aux clôtures des prés, en revenait au projet – dont Jacques Terral l’avait déjà détourné – de quitter le moulin de La Capelle ; et il s’y affermissait d’autant plus, qu’en dépit de tous ses efforts pour étouffer en son cœur les restes de son ancien amour, il se sentait toujours troublé en rencontrant Linou, ou en pensant à elle, et qu’il en était très malheureux…
Donc, après vêpres, au coin du feu où il se trouvait seul avec le père Terral, il finit par lui dire, – oh ! après quelles hésitations et avec quel serrement de cœur ! – qu’il se voyait contraint de le quitter à la Saint-Jean prochaine.
Le vieillard crut avoir mal entendu, fit répéter, puis resta bouche bée, écrasé sous cette déclaration.
– Tu veux me quitter, dis-tu ? bégaya-t-il enfin ; toi ? tu veux me quitter ?
– J’y suis forcé…
– Tu es forcé de me quitter !… Je ne comprends pas… Qu’est-ce que je t’ai fait, Jeantou ?
– Mais, père Terral, vous ne m’avez fait que de bonnes manières, depuis quinze ans ; et je vous aime comme si vous étiez mon père…
– Pourquoi alors veux-tu m’abandonner ?
– C’est… c’est à cause de la petite…
– À cause de Cécile ? Explique-toi !
Garric était fort embarrassé. Il ne voulait pas apprendre à Terral ce qui s’était passé la nuit précédent, et encore moins l’amour vague et tardif dont il souffrait… Que dire au vieillard qui fut vraisemblable et assez fort pour justifier sa détermination de s’éloigner ?… Voici enfin ce qu’il trouva :
– Ma fille, père Terral n’a aucun avenir ici.
– Aucun avenir ? Mon petit-fils l’aime et veut l’épouser…
– Les parents de M. François ne le permettront pas…
– Mais il est majeur, maître de faire à sa volonté.
– Au fond, oui, vous avez raison ; mais on le détournera de ma fille, soyez-en assuré… Alors, sans aucune dot, un peu compromise, la pauvre petite, par son inclination pour M. François, – laquelle est connue ou devinée de beaucoup de gens, – elle ne pourrait plus se marier convenablement ; et le jour où je viendrais à lui manquer, ce serait une malheureuse… Tandis qu’en nous dépaysant, après avoir bien souffert de la séparation, elle tournera ses yeux ailleurs, comme tant d’autres… Je tâcherai de trouver un moulin à affermer proche de la ville. Cécile n’est pas déplaisante, ni maladroite ; elle se placera à son avantage, économisera quelque argent, et épousera peut-être un brave garçon, sans fortune, mais ayant des bras et du cœur à l’ouvrage… N’ai-je pas raison, père Terral ?
Terral pleurait comme un enfant.
– Ah ! quel mal tu me fais, Jeantou !… Si tu pouvais savoir !… Il est vrai que je t’en ai fait aussi autrefois… Mais je croyais que tu m’avais pardonné…
– Hé quoi ! Vous vous imaginez donc que je me venge ?… Quel sentiment avez-vous là ?… Mais je vous répète, père Terral, que je vous aime et que je vous vénère plus qu’homme au monde.
– Oui, mais tu veux m’abandonner tout de même… Eh bien, tu peux être assuré, Jeantou que tu ne quitteras qu’un mort : j’aurai disparu avant que tu ne passes le seuil de cette porte… Et si Dieu ne veut pas de moi, si je suis condamné à traîner encore mes infirmités,… je fermerai le moulin et la scierie ; les gens de La Capelle iront porter leur bois et leur grain à Fontfrège, ou au diable… Et ils te devront cela… Va, va, tu n’es qu’un ingrat, un sans-cœur !…
Et Terral avait retrouvé ses gestes et ses colères d’autrefois. Il s’était dressé, était allé à la porte à claire-voie donnant sur la cour, d’où il revenait au foyer pour se camper devant Garric navré, et lui jeter encore à la face :
– Oui… ingrat ! sans-cœur ! On entendit des pas au dehors et le bruit du loquet…
– Chut ! fit Garric, saisissant Terral par le pan de son tricot pour le contraindre à se rasseoir et à se taire… Cécile est là… Pas un mot de tout cela devant elle ! Elle ne l’apprendra que trop tôt, la pauvre enfant !