François Fabié
Le retour de Linou
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QUATRIÈME PARTIE

III

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III

 

Le lendemain, le père Terral n’eut rien de plus pressé, malgré le brouillard et le verglas si dangereux à son âge, que d’aller conter à Linou le gros chagrin que lui causait son fermier… Et Linou fut stupéfaite de la détermination de Jeantou… Les raisons qu’il en donnait lui parurent insuffisantes. Elle ignorait encore, comme son père, la lâche agression de la nuit de Noël ; et elle ne soupçonnait pas chez son lointain fiancé le réveil d’un sentiment que l’âge et trente ans de vie monastique, de prière et de renoncement avaient aboli en elle… Comment savoir au juste ce qui poussait Garric à quitter le moulin ?… Si mort que fût son cœur, il lui répugnait de sonder les secrets de celui de Jean et d’y remuer les cendres du passé.

 

Elle consola du mieux qu’elle put son vieux père, lui disant que Jacques annonçait son retour prochain… qu’il agirait sur Garric et le ferait renoncer à son idée…, que d’ici à la Saint-Jean on aurait le temps de tout arranger pour le mieux… Mais, dès qu’il fut parti, elle télégraphia à son aîné : « Reviens. »

 

Or, François, le même jour, eut la même idée.

 

Il redescendait de la Garde à Fontfrège, revenant de voir son vieux maître, M. Bonneguide, auquel il allait de temps à autre conter ses projets et ses peines. C’était à l’heure crépusculaire et par un brouillard intense. Aux approches de sa maison, il crut apercevoir deux ombres marchant à quelques pas devant lui, en discutantBientôt il reconnut la voix de son père, sa parole brusque et son geste coupant… L’autre voix, plus sourde et comme implorante, ne lui arrivait pas assez distinctement pour qu’il pût l’identifier.

 

Parvenus au carrefour qui précède la maison, Cadet-Terral s’arrêta et dit à son interlocuteur :

 

– Tu n’es qu’un misérable !… Voilà vingt francsPrends l’autobus et évite les gendarmes… J’en ai assez des soi-disant services d’un idiot comme toi…

 

Et l’autre s’éloigna sur la route et disparut dans la nuit et le brouillard, marmonnant de vagues parolesremerciements ? menaces ? On ne savait.

 

Un éclair traversa l’esprit de François, qui faillit crier… Il pressa le pas, rejoignit son père avant qu’il n’atteignit le seuil ; et, haletant, à demi voix :

 

– Père, père !… L’autre se retourna, surpris.

 

– Quoi ? Que me veux-tu ?

 

François prenait son père sous le bras, le détournait du perron, cherchait à l’entraîner du côté de la grange et des étables

 

– Père, cet homme qui vient de vous quitter, là, c’est Rascal ?

 

– Pourquoi cette question ?

 

– C’est lui, n’est-ce pas ?

 

– Eh bien oui, c’est lui… Après ?… Ce n’est pas une raison parce que tu le détestes

 

– Encore un mot, père, je vous prie… Il vous a raconté ce qu’il a fait, l’avant-dernière nuit ?

 

– Vaguement… Il a voulu, paraît-il, embrasser la Cécile, parce qu’il avait bu et fait un pari, à l’auberge… Il n’y avait pas là de quoi ameuter le quartier… Mais il paraît que tu l’as pris sur le ton menaçant, – toi, l’ange gardien de la belle chanteuse, – que Garric aussi s’en est mêlé, et que vous avez menacé l’ivrogne du bagne et s’il ne s’exilait pas… Que de bruit pour peu de chose !

 

– C’est vous, mon père, qui appelez « peu de chose » le fait de se poster, à deux heures du matin, sur le passage d’une honnête fille qui rentre chez elle, de l’assaillir brusquement et de tenter d’abuser d’elle !… Oh ! père ! père !…

 

– , je n’y étais pas, moi… Je parle d’après ce qu’il m’a raconté… Et toi, si tu m’avais écouté et avais été, à cette heure-là, dans ton lit

 

– Si j’avais été dans mon lit, père, reprit François frémissant, la jeune fille que j’aime aurait été la proie de ce banditBien m’a pris d’être, pour une fois, et sans mériter ce titre, ce que vous appelez « un ange gardien ». Mais ce n’est pas tout, mon pèreIl m’a semblé qu’en congédiant ce gueux, vous lui disiez que vous aviez assez de ses servicesquels services pouviez-vous attendre ?…

 

– Ah ! maintenant tu m’ennuies ; mes affaires ne regardent que moi.

 

– Mon père, votre réponse pourrait me faire croire

 

– Quoi ?… Qu’imagines-tu ? Où veux-tu en venir ? Me supposerais-tu capable d’organiser des guets-apens ?

 

– Oh ! père ! s’écria douloureusement François ; que dites-vous là ?… Mais je vous aime et vous respecte, vous le savez bienSeulement, je suis très malheureux de ne pouvoir tirer certaines choses au clairPlusieurs fois, Rascal a été surpris, tantôt par moi, tantôt par d’autres, à errer autour des moulins de La Capelle, à espionner, la nuit, sous les fenêtres

 

– Que veux-tu que j’y fasse ?… Il aime peut-être aussi la Cécile, lui… C’est son droit, après tout…

 

François serrait les poings.

 

– Aimer Cécile ! Rascal ?… Mais, admettonsEst-ce aimer une jeune fille que se jeter sur elle, la nuit, comme un loup ?… Et l’urne électorale, qu’on a trouvée sous un tas de planches, près de la scierie de La Capelle, afin, sans doute, de faire soupçonner Garric de l’avoir enlevée,… serait-ce aussi un moyen de prouver l’amour de Rascal pour Cécile ?

 

– Mais, encore une fois, où veux-tu en venir ?

 

– Je ne sais… J’ai la tête perdue… À certains indices, je crois flairer une espèce de complot pour obliger les Garric à quitter le moulin de La Capelle

 

– Et ce complot, comme tu dis, tu ne serais pas trop éloigné de m’en faire honneur, dit le meunier en ricanant. Si c’est là ce que tu appelles « respecter ton père… ».

 

– Oh ! pardon ! pardon, protestait le jeune homme… Mais je cherche… je voudrais savoir

 

– Eh bien, cherche toujours, – si tu as du temps à perdre

 

– J’ai eu tort de ne pas suivre mon premier mouvement. Si Rascal était entre les mains de la justice, il parlerait, car il est lâche… D’ailleurs, s’il reparaît dans le canton, je ne le manquerai pas.

 

– C’est ça ! Il faudrait encore faire cette folie de t’embarquer dans une affaire semblable !… Je te conseille de tenir ta langue, mon garçon… Tu ne sais pas où peut aller une accusation portée à la légère

 

Ces paroles, loin d’apaiser François, le troublèrent jusqu’au fond de l’âme… Quoi ! son père redoutait les conséquences de poursuites contre Rascal ? Mais alors ?… Pourtant il s’abstint de pousser plus loin cet interrogatoire, dont il s’en voulait comme d’un outrage à son père… Il résolut d’attendre, de chercher ailleurs, de consulterConsulter qui ?… Et alors l’idée lui vint d’écrire à son oncle pour le prier de hâter son retour

 

Il revint, en effet ; et, le dimanche suivant, dans sa maisonnette, entre sa sœur Aline et son neveu, il se faisait mettre au courant de ce qui les avait décidés à le rappeler.

 

François avait bien défendu à Lalie de révéler à Linou l’attentat de Rascal ; mais il était maintenant nécessaire de l’en informer. Et Linou, de son côté, dut apprendre à son neveu que Garric voulait quitter le moulin de La Capelle, à la Saint-Jean.

 

– C’est bien où je pressentais qu’on voulait en arriver, s’écria le jeune homme ; éloigner Garric pour éloigner Cécile aussi…

 

Et il raconta comment ses soupçons lui étaient venus, surtout depuis sa conversation avec son père surpris à congédier Rascal.

 

– C’est assez plausible, en effet, fit Jacques ; il y a, en tout cas, de fortes présomptions, comme on dit au Palais.

 

– Oh ! mon Dieu ! gémissait Linou, est-il possible que les gens soient devenus si mauvais !… Ils n’étaient pas ainsi jadis, il me semble

 

– Tu fais bien d’ajouter « il me semble », répondait Jacques, car l’humanité ne change guère, malgré les apparences… Ce qu’il y a d’affreux, c’est de songer que Cadet

 

– Non, non, Jacques !… Il n’est pas possible que notre frère ait trempé là-dedans

 

– Je ne le crois pas non plus, ajouta François.

 

– Et pourtant qui, excepté lui, avait intérêt à éloigner les Garric, de braves gens que tout le monde estime… et que ton père déteste, parce que tu aimes Cécile ?… Je ne pense pas, – ce serait affreux, – qu’il ait été consulté sur les moyens ; Rascal, et peut-être quelques gueux de son espèce, lui auront offert de provoquer le départ de Garric. Il les aura laissé agir simplement… C’est encore beaucoup trop.

 

– Oh ! oui, beaucoup trop, répéta François accablé et des larmes aux yeux.

 

Après un instant de silence, il réagit ; et comme prenant une grande résolution :

 

– Je ne vois qu’un remède à cela ? dit-ilJe vais dire à mon père que je veux épouser Cécile sans délai ; s’il me refuse son consentement, je passerai outre

 

– Malheureux ! gémit Linou.

 

– Mais, ma bonne tante, mon premier devoir est de protéger celle que j’aime !… Quand elle sera ma femme, vous verrez qu’on la respectera, et Garric aussi… Et grand-père me prendra dans son moulin, où nous sommes tous nés et dont il est – heureusementresté le maître

 

Jacques, par nature irrésolu et flottant, aimait l’énergie et la résolution… chez les autres, chez les jeunes surtout : il fut ravi des paroles de son neveu. Mais Linou, pauvre sensitive, pétrie de charité, de respect pour la tradition, pour l’autorité paternelle, ne pouvait approuver une détermination impliquant une sorte de révolte.

 

– Pas cela, François ! pas cela, je t’en supplie !… Patiente encore !… Qui sait ? Dieu, que je prie chaque jour de toucher le cœur de tes parents, finira bien par m’exaucer

 

– Cela pourra être long, murmura Jacques entre ses dents.

 

– Ne blasphème pas, mon frère !

 

– , ma chère sœur, Dieu n’est pas tenu d’intervenir dans nos arrangements de famille ; et je crois que ce n’est pas blasphémer que de répéter avec le fabuliste : « Aide-toi ; le Ciel t’aidera. »

 

Linou résistait toujours.

 

– Écoutez ! dit-elle enfin. Il faut essayer de tout avant d’en arriver à la révolte… N’avons-nous pas résolu, dès mon retour ici, Jacques, d’être des pacificateurs, des médiateurs, de réconcilier notre père et Cadet, La Capelle et Fontfrège ?… Avons-nous fait tout ce qu’il fallait pour cela ? Avons-nous tenté une seule démarche directe et catégorique ? Ne nous sommes-nous pas contentés de vaines paroles et de vœux ?… Eh bien, je vous demande à tous les deux d’attendre le résultat de l’intervention que j’aurais risquer plus tôt. Jeudi, sans faute, François, j’irai voir ton père et ta mère. Je leur dirai… Je ne sais pas encore ce que je leur dirai : je vais prier Dieu pour qu’il m’inspire

 

– Soit, approuva Jacques, sceptiqueTâche d’être éloquente alors !…

 

– Oh ! ma tante ! s’écria François ; si vous obteniez qu’on me laisse épouser Cécile sans résistances, sans luttes, sans rancunes !…

 

– J’y ferai tout mon possible, mon neveu ; Dieu fera le reste.

 

Avant de retourner chez lui, l’amoureux ne put résister au désir de savoir ce qui se passait au moulin de La Capelle, et surtout en quel état de santé et d’esprit était Cécile depuis la secousse de la nuit de Noël. Mais pourra-t-il la rencontrer seule par ce temps glacial et aux approches de la nuit ?

 

En arrivant au bas de la côte, il vit la porte de la grange ouverte sur le chemin. Il crut que Jeantou donnait leur pâture à ses bœufs ; et il allait passer outre et entrer dans la maison, quand Cécile sortit de la grange, portant une grosse brassée de paille, qui la cachait presque entièrement… En apercevant son ami, elle poussa un léger cri de surprise :

 

– Vous, François ?…

 

– Oui, Cécile ; il me tardait tant de te revoir !… Tu n’as pas été malade ?…

 

Il lui avait pris tendrement les mains, et cherchait à l’embrasser par dessus la gerbe de paille qui l’enveloppait, la protégeait et la paralysait à la fois.

 

– François ! François !… Vous allez me faire lâcher la litière de mes bêtes sur le chemin.

 

– Donne-moi ton fardeau… Ou plutôt remets-le dans la grange pour un moment… Je n’ai qu’une minute à rester près de toi…

 

Elle rejeta la paille dans la grange qu’elle referma… Il lui prit de nouveau les mains :

 

– Rien de nouveau ici, depuis cette horrible rencontre ?…

 

– Non, rien… un peu d’émotion, naturellement, et quelques cauchemars… rien de grave

 

– Pauvre aimée !… Tu me dis tout, au moins ?

 

– Il n’y a rien de plus, François.

 

Garric n’avait donc pas encore parlé à sa fille de son projet de quitter La Capelle

 

– Venez donc un peu à la maison, dit Cécile après un court silence. Votre grand-père sera bien aise de vous voir, et mon père aussi.

 

– Non, ma petite Cécile, pas ce soir ; je suis déjà bien en retardIl faut que je rentre vitePuisque tu es là, gardons pour nous seuls ces courts instants achetés par tant d’ennuis

 

Il l’avait peu à peu entraînée vers le hangar de la scieriedormaient, immobilisés par la gelée, les roues, les lames, et jusqu’au filet d’eau s’échappant, en temps ordinaire de la vanne même baissée.

 

Comme ils pénétraient sous le rustique abri, un petit bruit d’ailes leur fit lever les yeux : deux oiselets s’envolèrent vers le jardin

 

– Nous avons, dit Cécile, dérangé deux mésanges qui, depuis les gros froids, viennent percher là, chaque soirAllons-nous-en, pour leur permettre de revenir avant la nuit tombée

 

– Soit. Un bon baiser, ma chérie, et je m’en vais…

 

Il la serra longuement sur sa poitrine. Elle fermait les yeux, détournait la tête, dérobait ses lèvres et protestait faiblement : « François,… Françoisallez-vous-en !… »

 

– Tu m’aimes toujours autant, dis-moi ?

 

– Plus que jamais, mon ami.

 

– Et notre pacte tient toujours ? Nous serons l’un à l’autre, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas ?… Tu as toujours confiance en moi ?

 

– Comme en Dieu et en ma sainte patronne

 

Ils restaient là, muets, serrés l’un contre l’autre. « Frrt ! Frrt ! » Les mésanges revenaient à leur perchoir.

 

– Cédons-leur la place, dit Cécile, se dégageant

 

Ils sortirent de la scierie ; la jeune fille se dirigea de nouveau vers la grange, se retourna pour regarder longuement son aimé qui lui souriait avant de s’enfoncer dans le crépuscule.

 


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