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Le jeudi suivant, Linou, – sans prévenir Lalie, qui aurait voulu l’accompagner, ni Jacques, qui l’aurait traitée de folle, à cause du rude temps qu’il faisait, – s’en courut à Fontfrège.
La neige persistante s’était pétrifiée sous la gelée ; un brouillard glacé avait revêtu les arbres, les haies, les genêts et jusqu’aux moindres herbes, de splendides et fragiles orfèvreries.
Dans son costume noir de laïcisée, Linou, toute étriquée, toute menue, toute frissonnante mais soulevée par son âme de feu, trottinait, vaillante, vers ce frère Cadet qu’il fallait décider à marier son fils François avec la fille de Garric et de Mion.
Que lui dirait-elle pour le toucher ? D’autres auraient préparé, en route, au moins l’exorde de leur discours ; Linou se contentait de réciter son chapelet et d’implorer l’âme de sa mère.
Elle avait fait ce même chemin, cinq moins plus tôt, par une torride journée d’août. Quel contraste ! Mais la pauvre fille ne donnait aucune attention à ce paysage hivernal devant lequel son frère Jacques se fût extasié… Elle allait, elle allait… La colombe rapportant le rameau vert à l’Arche biblique ne devait pas être plus pressée.
François, qui était averti, guettait l’arrivée de sa tante. Il courut à son devant et rapidement lui apprit que sa mère était allée à Saint-Jean pour voir son notaire, et que son père, un peu grippé, gardait le coin du feu. Et il s’éclipsa.
Linou trouva effectivement le meunier, à cheval sur sa chaise et le dos à la flamme d’un beau feu de hêtre.
– Bonjour, Cadet !
Surpris, il se leva, reconnut la visiteuse :
– C’est toi, Aline ? Par un temps pareil ? Il y a du nouveau à La Capelle ?
– Non, – sauf l’année, qui est nouvelle, et que je te souhaite bonne en tout.
– Tu es bien aimable ; je te la désire toute pareille… Assieds-toi près du feu : tu dois être gelée ?
– Comment ! tu es encore descendue à pied ?
– Mais oui ; je ne suis pas aussi douillette que tu crois.
Elle s’assit, tendit au feu ses souliers dont les lacets portaient des bourrelets de glace.
– Sophie va bien ? interrogea-t-elle.
– Très bien ! elle est allée au chef-lieu de canton, pour affaires, mais elle a pris l’autobus.
– Enfin, tout le monde ici est en bonne santé ?
– Excepté moi, qui ai la grippe. Mais ce n’est pas grave… Et notre père, comment va-t-il ?
– Il irait très bien s’il ne lui arrivait pas un gros ennui.
– Que lui arrive-t-il ?
– Garric lui a donné congé pour la Saint-Jean.
Un éclair joyeux, qui ne venait pas du foyer, passa dans les yeux et sur la face de Cadet ; et sa sœur en fut choquée… Au bout d’un instant, elle continua :
– Ce qui est arrivé à Cécile, l’autre semaine, et dont ton fils à dû te parler…
– Ah ! oui, en effet, Rascal s’est permis, il paraît, de lui faire peur, sous la Griffoule, la nuit de Noël…
– « Lui faire peur », mon frère, me semble bien doux pour Rascal… Mais peu importe ; Garric n’a pas pris la chose aussi légèrement ; et comme il juge que son enfant n’est plus en sûreté au moulin de La Capelle ; il a résolu de le quitter… Tu penses comme notre père, à son âge, et après quinze ans de vie commune et d’amitié, est affecté du départ de Jean…
– Je le comprends… Mais il trouvera un autre fermier ; tu l’y aideras, toi, qui es devenue, dit-on, une sorte de Providence, là-haut.
– Ne te moque pas de moi, mon cher Cadet…
– Je ne me moque pas : on ne parle que de toi… on n’a confiance qu’en toi… Même par ici, quand on veut me soutirer quelque service, c’est ton nom qu’on invoque avec la même dévotion que celui de la Vierge ou du Père éternel.
– Vilain railleur !… Es-tu au moins sensible à cette invocation ?
– Mais… quelquefois, cela dépend des jours…
– Ah ! si tu étais ce matin dans un de tes bons jours ! Terral se mit sur ses gardes, et rentra son sourire :
– Tu as donc quelque chose à me demander ?… Tu sais que je ne peux plus rien, n’étant plus maire… un peu à cause de toi…
– On m’a dit ça, que c’est pour t’être félicité de ma nomination à l’École libre que ton Conseil t’a cherché des histoires… Si j’avais su, j’aurais demandé un poste ailleurs.
– Il n’est plus temps de fermer l’écurie, quand le cheval est dehors… Continue…
– Ce que je viens te demander, d’ailleurs, ne dépend en rien de la mairie.
– Qu’est-ce que c’est ?
Linou respira longuement, leva les yeux au ciel, comme pour y puiser des forces, puis :
– Pourquoi t’opposes-tu à ce que François épouse la jeune fille qu’il aime et dont il est aimé ?
Cadet sursauta ; et, dardant sur sa sœur son regard le plus aigu :
– Voilà une plaisante question ! dit-il. Un bon père doit empêcher son fils de faire une sottise, j’imagine…
– Serait-ce une sottise ?… Tu as l’esprit prévenu contre Cécile Garric ; mais il te serait facile, si tu voulais te renseigner, d’apprendre que c’est une brave fille, intelligente, travailleuse, bonne et modeste, et qu’elle a tout ce qu’il faut pour être une ménagère excellente…
– Elle ne serait pas la fille de sa mère alors !
– Sa mère ! Voilà tout ce qu’on trouve à lui reprocher.
– Avoue que c’est quelque chose, puisque « bon chien… »
– Qu’a-t-elle donc fait, sa mère ?
– D’abord, elle t’a pris celui que tu aimais, décocha méchamment le meunier.
– Oh ! je lui ai pardonné de bon cœur… Que dis-je ! C’est un peu pour permettre à Jean de l’épouser que je suis entrée au couvent.
– Ce que tu as fait là est peut-être très méritoire ; c’est très rare, en tout cas… Mais tu n’as pas fait à Garric un fameux cadeau…
– Ne raille pas, frère : il s’agit d’une morte !… Je sais que la pauvre Mion fut malheureuse et finit de déplorable façon ; mais un accident n’est ni vice, ni crime. Et sa fille, je te le répète, est digne en tous points de ton garçon.
– Ce n’est pas mon sentiment, ni celui de ma femme.
– Ta femme ayant eu une belle dot, je comprends encore ses résistances… Mais toi, mon cher Cadet, tu sais bien que la dot n’est pas tout… Notre mère était de bonne souche ; mais sa famille étant nombreuse, sa « légitime » ne fut pas lourde… Et pourtant…
– Comment peux-tu comparer notre mère…
– Je ne la compare pas, puisque je la tiens pour une sainte !… Mais je suis convaincue que, si elle vivait et si elle connaissait Cécile comme je la connais, elle te conseillerait de l’accepter comme bru.
– Il est trop facile de faire parler les morts.
– Écoute alors les vivants : notre père…
– Oh ! à son âge !
– En voilà un conseiller !… Toujours dans les livres ou dans la lune !… Non, Aline, non, je ne permettrai pas ce mariage… Mon fils se passera peut-être de mon consentement : il est d’une génération qui ne respecte plus rien.
– Que dis-tu ?… Mais c’est le garçon le plus fidèle aux traditions, le plus soumis…
– Alors, j’ai rêvé…
– Mets-toi à sa place, mon frère, Il adore cette enfant ; il croit que le bonheur de toute sa vie est de l’épouser… Dame ! il a pu, devant ton refus, s’emporter en paroles vives dépassant sa pensée ; mais il t’aime, il te respecte… Il souffrira longtemps plutôt que de te désobéir… Mais ne prolonge pas trop l’épreuve ; le chagrin est quelquefois mauvais conseiller… Prends garde !… Il doit te souvenir qu’à son âge tu n’étais pas très souple, ni très endurant… Il ne faudrait pas que François, si déférent qu’il soit, fût poussé par tes résistances à quelque coup de tête… Tu n’as que ce fils : permets-lui d’être heureux à sa manière, et soyez, ta femme et toi, heureux de son bonheur !
– Ma petite sœur, tu n’as pas été au couvent pour rien : tu prêches fort gentiment… Mais tu prêches dans le désert.
– Ah ! frère, quelle parole !… Puisses-tu jamais ne la regretter !…
Et la pauvre Aline fondit en larmes.
Cadet tapotait de ses doigts les barreaux de sa chaise ; son œil restait sec et ses lèvres serrées. Comme sa sœur faisait mine de se lever, il ajouta :
– Nous aurions pu nous épargner cette scène, aussi pénible qu’inutile : j’avais assez catégoriquement dit à François mes intentions ; elles ne changeront pas… S’il se révolte, s’il se marie malgré moi, je verrai ce que je dois faire… Je vendrai mes moulins, ou je les affermerai…
– Remède pire que le mal, mon pauvre Cadet… Je te connais : l’oisiveté te tuerait… Et puis, tes moulins, ton usine, tout cela ne vaut pas un peu de contentement, un peu des joies de la famille… Moi qui avais rêvé de te ramener vers notre père… Mais oui… François marié dirigeait ton établissement d’ici… Dans le cas où Cécile et Sophie seraient en désaccord, vous retourniez avec ta femme au moulin de La Capelle… Notre frère vivait à votre porte, et moi aussi – si mes supérieurs voulaient bien m’y laisser… Il venait des petits-enfants qu’on emmenait gazouiller là-haut, comme oiseaux dans le vieux nid… Notre père finissait ses jours entouré de ses rejetons, et s’en allait rejoindre notre mère et nous attendre près d’elle… Et il ne t’en coûterait qu’un bon mouvement… Mon frère, mon frère, dis-le ce « oui » qui permettra celui des jeunes gens devant l’autel… dis-le, je t’en supplie !… Elle tendait ses mains vers Cadet, implorante, à demi agenouillée, elle qui savait pourtant qu’on ne s’agenouille que devant sa mère ou son Dieu.
Terral, au fond, se sentait remué par l’évocation de Rose leur mère, qu’il avait profondément aimée et regrettée ; et, si l’amour-propre ne l’avait retenu, – et aussi les rancunes de Sophie, – il eût depuis longtemps fait la paix avec son père… Mais quoi, avoir pour bru la fille du farinel Garric et de la Mion ! Son orgueil n’y consentirait jamais.
– Écoute, Aline, dit-il d’un ton sans réplique ; n’insiste pas… J’ai eu peut-être tort, en effet, de quitter le moulin paternel ; mais je m’y sentais à l’étroit, emprisonné… Notre père ne voulait pas entendre parler de transformations indispensables… Il faut marcher avec son temps… J’ai cherché un endroit où je pourrais agir à ma tête, et je suis venu ici… Sais-tu ce qu’étaient les Anguilles alors ? – Au fait, il en reste un échantillon dans cette masure que je conserve, là-bas, pour un moulin à cidre… L’autre moulin, la scierie, tout était à l’avenant : un trou, un vrai trou… avec la misère autour. – Je me mis à la besogne… Oh ! il fallut y faire, trimer les jours, les nuits, courir à droite, à gauche, se renseigner sur les progrès de la meunerie et de la mécanique, tâtonner, échouer parfois, recommencer… Enfin l’œuvre est non pas parfaite, mais vivante et prospère, je m’en flatte. Et j’y tiens ; et je veux la continuer et la perfectionner, – non seulement pour moi et pour mon héritier, – mais pour ce pays qui y trouvera son avantage… Tu parles du vieux nid ? Ose dire que le nouveau n’est pas intéressant, et que mon fils ne serait pas mieux avisé d’y vivre largement en prenant une femme digne de lui et de nous… Pour moi, je ne sortirai d’ici que les pieds devant ; et je n’y admettrai qu’une belle-fille pouvant nous faire honneur.
Impatient de connaître le résultat de l’entretien, François, après avoir erré autour de la maison, était revenu sur la terrasse du bord de l’étang. À travers les vitres, il avait vu la posture suppliante de Linou et l’attitude raide de son père : il était fixé. Il pressa le loquet et entra dans la salle pour entendre la dernière phrase de l’intraitable meunier. Un sanglot lui souleva la poitrine : Terral se retourna.
– C’est là votre dernier mot, père ?
Le jeune homme s’avança, tendit le bras, ouvrit la bouche pour quelque propos de colère et de révolte… Mais Linou s’était dressée, avait couru à lui.
– Non, François, ne réponds pas… Pas de paroles irréparables !… Que le temps… et Dieu se chargent de tout arranger.
– Adieu, mon pauvre frère… À ta place, je ne serais plus tranquille désormais ; car les fautes que nous commettons par orgueil et obstination ont parfois des conséquences qui cheminent vers nous lentement, mais qui arrivent toujours… Adieu ; je vais prier pour toi…
Elle sortit, suivie de son neveu, qui voulait la réaccompagner jusqu’à La Capelle. Elle refusa, l’embrassa, en lui disant :
– Reste soumis et respectueux, François. Patiente, au moins, jusqu’à la Saint-Jean… Puis, montrant la vallée, l’étang glacé, la chaussée et les toitures de la maison, des moulins et de l’usine couverts de neige, elle ajouta :
– Et dire que c’est pour ces biens périssables qu’une famille, jadis unie et forte, se divise, s’émiette et risque de périr !