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Quand Linou fut de retour à La Capelle, il était près de midi. Lalie leva les bras au ciel, en apprenant qu’elle revenait de Fontfrège :
– Si c’est possible !… Par un temps pareil toute seule !… Et M. Jacques qui est venu déjà deux fois !… Je cours lui dire que vous êtes retrouvée.
Linou se débarrassa de son chapeau, de son mantelet, de ses grosses chaussures, fourrées de neige congelée, et se mit en devoir de préparer un maigre dîner.
Son échec auprès de Cadet la faisait cruellement souffrir. En outre, elle avait marché vite malgré la côte, afin de se réchauffer… Maintenant son cœur battait à tout rompre, et elle respirait avec peine.
Midi sonna : elle récita l’ » angélus », et s’en trouva réconfortée ; et elle avait mis le couvert quand Lalie rentra. Elle gronda encore sa maîtresse : n’était-elle donc pas assez lasse de sa course folle, sans s’occuper des apprêts du repas ?… Elle voulait donc se tuer à la peine ?…
– Ne te fâche pas, ma bonne Lalie !… Ce que je fais là n’est pas bien fatigant… Dînons…
Elle s’assit à table, sans appétit, seulement par devoir.
– Rien de nouveau, ce matin ? demanda-t-elle.
– Mais si !… Lucie Pagès à qui j’ai porté le pot de confiture, se plaint que vous n’alliez plus la voir… Par ce gros froid, elle ne quitte pas son lit.
– La femme Bordes, de la Lande, – celle qui nous reprochait de ne pas lui apporter de l’eau de vie… il paraît qu’elle est bien bas.
– Nous irons la voir tout à l’heure.
– Tout à l’heure ? Vous n’y pensez pas : les chemins sont si mauvais, par là-haut, si emplis de neige et de glace, que le facteur lui-même a failli y rester…
– Un homme, c’est lourd ; mais nous, Lalie, nous nous en tirerons… Et puis quoi encore ?
– Quoi encore ? M. Sermet voudrait que, dimanche, jour des Rois, on chantât de nouveau les cantiques de Noël.
– Si Cécile y consent, je ne demande pas mieux.
– Je ne crois pas qu’elle ait le cœur à chanter, en ce moment.
– Pourquoi ça ?
– Mais… après ce qui lui est arrivé, l’autre fois… Et puis, le chagrin qu’elle doit avoir du congé donné par Garric à votre père…
– Elle sait cela déjà ? Pauvre petite !
Elles achevaient à peine leur frugal repas, quand on heurta à la porte… C’était Jacques.
– Eh bien, Aline ? interrogea-t-il brusquement ; tu n’as pas réussi, je m’en doute ?
– Hélas ! non.
– C’était bien la peine de partir de bonne heure, et par un temps de loup !… Que te disais-je ?
– J’avais, en effet, trop espéré de lui… et de moi, fit tristement Linou… L’orgueil lui fait une cuirasse… Je croyais qu’après ses déboires à la mairie, – les embarras d’argent s’y ajoutant, – il serait plus facile à attendrir… Mais non… Il ne consentira jamais, dit-il, à prendre pour bru la fille de Mion… Pauvre Mion ! pauvre morte dont l’ombre pèse sur son adorable enfant !…
– Et la Sophie, que disait-elle ?
– Elle était à Saint-Jean, paraît-il, chez son notaire.
– Chez son notaire ? Mais tout s’explique, alors !… Elle aura consenti à livrer encore un morceau de sa dot pour rembourser M. Vergnade… Voilà Cadet remis en selle ; et en avant les projets ambitieux !… Tu es arrivée en un mauvais moment… Mais c’est reculer pour mieux sauter : son usine ne marchera pas… J’en ai parlé avec des gens qui s’y connaissent. Son outillage est défectueux… Fontfrège est beaucoup trop loin de toute voie terrée : les transports seront trop onéreux ; les bénéfices nuls… Notre frère achèvera de s’enfoncer… Aussi François n’a plus à hésiter : à sa place, j’épouserais Cécile, malgré tout… Et comme il le disait, l’autre jour, je m’installerais au moulin de La Capelle… Le jour où Cadet sentirait qu’il se noie, il s’empresserait de rappeler son fils et de le mettre au gouvernail… Que lui as-tu dit, à notre neveu, en le quittant ?
– Tu me connais assez, Jacques, pour deviner que j’ai conseillé de patienter encore.
– Patienter, patienter… des amoureux très épris ? Au premier jour ils feront quelque escapade… et ils n’auront pas tort…
– Oh ! Jacques !…
– En tout cas, je ne m’en mêle plus… Et il était bien inutile de me rappeler.
– Voyons, frère ! Ne reviens-tu près de nous que parce que nous t’en avons prié ?… Je croyais que désormais tu avais fixé ta place ici, à côté de notre père, et que tu voulais y vieillir en m’aidant à y faire un peu de bien…
– Avec ça que c’est facile de faire du bien dans ce pays ?
– Ici comme ailleurs, à condition de savoir s’y prendre, d’être humble, patient et persévérant.
– Tu me crois riche, peut-être ?
– Il n’est pas besoin d’être riche… Tu m’as donné à distribuer, depuis mon retour ici, de quoi secourir assez de malheureux… Seulement, il faudrait que ces malheureux tu les déniches et les secoures toi-même… Il faut s’intéresser à eux, les visiter, les consoler… Il y en a qui ont besoin d’un conseil pour régler un différend, éviter ou suivre un procès… Mais tu peux te rendre utile de cent façons… Par exemple, des lectures, morales et instructives à la fois, de petites conférences aux jeunes gens, qui t’empêcherait d’en organiser ?… Le champ où tu peux semer est immense ; et de ce champ-là, oui, tu devrais être le laboureur… Tiens, pour commencer tout de suite ta nouvelle vie, viens, avec Lalie et moi, tout à l’heure, au hameau de la Lande, voir une malade et porter quelques hardes à de pauvres mères chargées de mioches…
– Vous avez choisi un joli temps pour faire vos charités !
– Ce n’est pas à la Saint-Jean que les petits auront besoin de vêtements… Et il est certain que Jésus avait son idée quand il a choisi la nuit de Noël pour naître dans une étable… Allons, frère, viens avec nous ; et prends ton fusil pour nous défendre des sangliers et des loups : cela te donnera une contenance…
– Soit. Il ne sera pas dit que je vous aurai laissé aller seules à trois quarts de lieue, par une journée semblable.
– Rendez-vous, dans une demi-heure, sur le chemin du Vignal.
– C’est entendu… À propos, ma sœur, j’oubliais de te montrer une lettre bien inattendue, et qui contient de l’argent pour tes écolières.
– Que dis-tu ? Il lui tendit une lettre. Linou lut tout haut :
« Monsieur et cher compatriote,
Vous avez refusé de faire mon buste, mais vous ne refuserez pas cette obole pour les écolières de votre sœur. De mon lit, – car je suis couchée, à cause d’un gros rhume, – je vois tomber la neige à travers les vitres ; et j’imagine qu’elle doit tomber aussi à La Garde et à La Capelle, et que les petites filles des mas éloignés doivent avoir aussi froid à leurs petites pattes, en arrivant en classe, que les pauvres pierrots qui viennent becqueter des miettes sur mon balcon… Voici de quoi acheter quelques chars du meilleur bois de Roupeyrac… En retour, dites à votre sœur, qui est une sainte, de prier un peu pour que je guérisse, et qu’à Pâques je puisse aller voir éclore les premières pâquerettes au Ségala… Et qui sait ? Je ne désespère pas d’obtenir alors de vous… au moins un médaillon…
Ne parlez pas de moi à votre neveu François : nous nous sommes promis une sincère amitié ; et il s’affligerait de me savoir malade…
Croyez, monsieur et cher artiste, à mes sentiments de respectueuse admiration.
– Pauvre petite, fit Linou, les larmes aux yeux, comme nous jugeons souvent les gens à la légère !
– En effet ; on l’a crue d’abord une coquette un peu délurée ; ensuite, une nature foncièrement bonne, mais que Paris avait gâtée… Et la voilà qui, dans la souffrance, se révèle franche, compatissante et généreuse.
– Tu la remercieras bien, n’est-ce pas, Jacques ? Et tu lui diras que nous prierons pour elle, maîtresse et élèves, tant et tant, que nous obtiendrons sa guérison.