François Fabié
Le retour de Linou
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QUATRIÈME PARTIE

VI

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VI

 

Ce matin-là, François apprenait, par un mot de son oncle Jacques que, la veille, en équarrissant un tronc d’arbre givré, Garric s’était enfoncé la hache de deux doigts dans le cou-de-pied droit, et que le docteur de Randan, appelé en hâte, avait déclaré qu’il ne s’en était fallu de presque rien que l’artère ne fût tranchée

 

Le jeune homme dit aussitôt la nouvelle à ses parents, et qu’il partait pour le moulin de La Capelle pour offrir son aide au père Terral s’il en avait besoin.

 

Cadet fit la grimace. De quelle utilité pouvait-il être là-haut, la gelée immobilisant les roues et les vannes ?… D’ailleurs, Jacques et Linou n’étaient-ils pas auprès de leur père ?

 

– N’importe, répondit François, je vais voir ce qui en est.

 

– C’est une façon comme une autre, riposta méchamment le meunier, de reconnaître officieusement Garric pour ton beau-père, et d’entrer en ménage avant de passer à la mairie.

 

Un flot de sang sauta au visage de l’amoureux. Il se contint pourtant, se bornant à répondre :

 

– Quand j’entrerai en ménage, mon père, ce sera au grand jour, et avec l’approbation du maire et du curé. Je vais simplement aux nouvelles.

 

Et il partit.

 

Il trouva Cécile qui descendait la côte, revenant de chercher à la poste divers objets envoyés par le docteur.

 

Un double cri :

 

– Cécile !

 

– François !

 

Ils s’embrassèrent longuement, puis se hâtèrent vers le moulin.

 

Jeantou, pâle, était à demi allongé sur le banc du coin du feu, le pied blessé reposant sur une chaise. De l’autre côté du foyer, le père Terral tisonnait, à son habitude, du bout de son bâton ferré.

 

– Mon pauvre Jean ! fit François en prenant les mains du blessé… Voilà une mauvaise chance !

 

– Vous pouvez le dire, monsieur François.

 

Le père Terral, avec l’égoïsme inconscient des vieillards, dit qu’il s’était blessé lui-même plusieurs fois de la même façon ; et que quiconque manie une hache doit s’attendre à la trouver souvent gourmande de sa chairIl avait bien dit à Jean de ne pas équarrir ses « rouis » durant la geléeEt il ajouta :

 

– Jeantou est puni ; il voulait me quitter : Dieu l’a blessé à la patte

 

– Oh ! voyons, grand-père, fit François, sur un ton de douloureux reproche.

 

– On peut bien plaisanter un brin, puisqu’il n’a rien de cassé.

 

– Souffrez-vous beaucoup, Jean, demanda le jeune homme.

 

– Pas trop maintenant ; mais hier, quand le médecin m’a nettoyé la plaie et me l’a recousue, j’ai un peu serrer les dents, je l’avoue.

 

– Mon pauvre papa ! faisait Cécile en larmes, à demi agenouillée devant son père pour l’embrasser.

 

– Je ne dois pas trop me plaindre, reprit le blesséD’abord, je me suis blessé par ma faute, car je savais que le bois gelé et givré est traître… Ensuite, j’étais un peu distrait, comme cela m’arrive depuis quelque temps ; et on ne doit jamais l’être quand on manie un outil dangereuxEt puis, je pouvais y aller encore plus profondément, et me couper les grosses veinesEt tout le monde n’a pas sous la main une infirmière comme votre tante Aline, qui est aussitôt accourue, et qui n’a pas perdu la tête, elle, oh ! non !…

 

Elle a lié ma jambe, au-dessus du genou, d’un bout de corde, et, avec le manche de la pelle à feu que voilà, elle a tourné vigoureusement, serré à me faire crier… mais elle a arrêté le sang… Quelle bénédiction pour les malheureux du pays que le retour de cette sainte fille !

 

Des pleurs d’attendrissement lui vinrent aux yeux.

 

– Voyons, père, fit Cécile grondeuse ; le médecin a défendu ces émotions… C’est bon pour les femmes de pleurer !

 

– Et tu ne t’en es pas fait faute, ma pauvre Cécile.

 

– Nous serions trop malheureuses, nous autres, si Dieu ne nous avait pas donné le don des larmes.

 

François regardait tendrement la belle fille tenant dans ses bras la tête du blessé, mais s’efforçant de sourire à son amoureux.

 

Celui-ci s’offrit à venir faire marcher la scierie jusqu’à la guérison de Jean.

 

– Toi aussi ! dit plaisamment le vieux Terral ; nous ne manquerons pas de bras !… Jacques s’en charge de la scierieOui, un ancien avocat, un ancien juge, un « esculteur » !… Il prétend maintenant faire de la planche et du feuillard.

 

– Pourquoi pas, grand-père ? Il est fils de maître, et l’on n’oublie jamais tout à fait son premier métierEn tout cas, dès le dégel, comptez sur moi, au besoin… Je reviendrai un de ces jours ; bon courage, Jean !

 

Cécile s’était relevée pour l’accompagner jusqu’au seuil. Entre la double porte, une nouvelle étreinte muette les unit quelques secondes.

 

– Je t’aime, Cécile, souffla-t-il dans l’oreille de la jeune fille.

 

– Je t’aime, François, répondit-elle tout bas.

 

Dans l’épreuve, ils se sentaient plus chers l’un à l’autre, et le tutoiement avait reparu.

 

Jacques Terral fit comme il l’avait annoncé. Lorsque, quelques jours plus tard, le vent eût tourné au sud-est et fondu neiges et glaces, il descendit un matin à la scierie, et la mit en branle. Grande stupéfaction du père Terral et de Garric, qui accoururent au bruit, aussi vite que le permettaient à l’un ses béquilles, à l’autre, ses quatre-vingt-quatre ans, et trouvèrent le nouveau mécanicien debout derrière le chariot, clignant de l’œil comme un professionnel, pour s’assurer que la lame, s’enfonçant au cœur d’un hêtre, irait bien droit au but.

 

Il se retourna et sourit aux deux invalides.

 

– Voilà… fit-il ; j’en use comme il y a quarante ans, et il me semble que je rajeunis.

 

Le père Terral restait sceptique.

 

– Ça ira à peu près, tant que durera cette bille, mon pauvre aîné ; mais quand il faudra en ajuster une autre ?…

 

– Nous verrons, père ; laissez-moi faire à ma guiseJe ne casserai rien, allez !

 

– Prenez garde à la hache, en tous cas, monsieur Jacques ; recommanda Garric… Vous voyez : elle porte encore des traces de mon sang

 

– Sois tranquille, Jean, je me méfieraiRetournez près du feu, l’un et l’autre.

 

Et il fit son nouveau métier de son mieux, durant plusieurs heures, sans autre accroc qu’une planche ou deux légèrement faussées, et quelques ampoules aux mains pour avoir trop serré le manche de la hache et trop pesé sur celui de la lime.

 

Le soir, quand Linou vint, après la classe, faire le pansement quotidien du blessé, elle fut émerveillée de trouver son aîné empilant, hors de la scierie, la planche qu’il avait débitée.

 

– Il y en a six « cannes », comme ils disent ici… Ce n’est pas une journée merveilleuse comme rapport ; mais demain donnera davantage… Il faut à tout de l’entraînement.

 

Il ne se redressait pourtant qu’au prix d’un effort visible.

 

– Les reins ? interrogea Linou… Je dirai à Lalie de bien bassiner ton lit, ce soir : c’est souverain… Je suis bien contente, Jacques, de te voir la main à la pâte… C’est bon signe.

 

Ils remontèrent la côte ensemble jusqu’à la maisonnette de Jacques.

 

– Je dormirai bien, cette nuit, je crois, dit celui-ci en poussant sa porte

 

Il ne dormit pas aussi bien qu’il l’espérait : la lassitude n’est pas toujours une bonne berceuse. Et, quand il se leva le lendemain, il se sentit raide et fort endolori. Mais l’amour-propre lui criait : « Marche ! » Il redescendit à la scierie, besogna une heure, puis alla demander sa part de la soupe aux pommes de terre, aux haricots et aux jeunes pousses de choux meurtries par le gel, qui constituait le déjeuner habituel des meuniers. Il mangea de bon appétit, au grand ébahissement de Cécile, en compagnie de Terral et de Garric.

 

– Nous ferons décidément quelque chose de notre apprenti, disait gaiement le vieillard à Jeantou, en montrant Jacques. Quelle sottise de l’avoir jadis envoyé au collège ! Sa vocation était de me continuer ici… Ah ! si vieillesse pouvait !…

 

François arriva sur ces entrefaites.

 

– Trop tard ! la place est prise, fit Jacques : la scierie et moi ne faisons plus qu’un…

 

Cécile apporta un couvert et un verre pour son fiancé. Et le déjeuner fut charmantGarric dit qu’il commençait à pouvoir appuyer au sol son pied blessé. Linou, – c’était un jeudi, – vint faire le pansement accoutumé ; elle voulut voir dans ce groupement fortuit et familial, un acheminement vers l’union rêvée. François, qui échangeait, à la dérobée, de tendres regards avec son amoureuse, se sentait comme engourdi de bien-être ; il eût voulu se persuader qu’il était chez lui, marié, définitivement heureux au milieu des siens… Mais ce n’était encore qu’un beau rêve ; et de ces rêves-là on s’éveille toujours trop tôt. Il reprit le chemin de Fontfrège où l’attendaient le silence boudeur de sa mère et les propos ironiques ou rageurs du meunier vaniteux, de plus en plus irrité par l’enveloppement dont son héritier était l’objet de la part de Jacques, de Linou, du vieux Terral et… de la fille de Mion.

 


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