François Fabié
Le retour de Linou
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CINQUIÈME PARTIE

I

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CINQUIÈME PARTIE

 

I

 

Voici mars. Le soleil remonte. Neiges et glaces ont disparu. L’activité reprend : attelages par les chemins, charrues dans la glèbe, troupeaux bêlants sur les prés qui commencent à verdoyer le long des ruisseaux et autour des sources claires.

 

Les moulins ont repris aussi leur besogne joyeuse, et ils fleurent bon la chaude farine. Les scies bondissent en cadence, mordant les chênes et les hêtres. Devant l’usine de Fontfrège commencent à s’élever d’énormes tas de grosses bûches de châtaignier.

 

À La Capelle, Jeantou, quoique boitant un peu, s’est remis au travail ; et Jacques, dépossédé, regrette ces semaines de vie rude à la scierie qui ont retrempé ses muscles et remonté son moral… Il reprend son ébauchoir, faute de mieux, parfois le ciseau et le maillet des vieux sculpteurs pour tailler, dans un bloc de granit roulé du « puech » du Vitarel, quelque figure de rustique, et tout d’abord la stèle destinée à la sépulture de sa mère.

 

Et Linou, avec une énergie admirable, et des forces qu’on n’eût point soupçonnées dans son corps grêle et sous ses traits émaciés, faisait la classe, sans y manquer une heure, à ses cinquante écolières, – sans pour cela cesser d’être marguillière en chef, garde-malades, porteuse de secours et de consolations aux pauvres gens. Grondée souvent par Jacques, qui lui reprochait de se tuer à la besogne, elle promettait de se chercher une adjointe pour l’année suivante et pensait très sérieusement à appeler auprès d’elle la petite nonne de Saint-Affrique, la sœur Émilie, dont elle continuait à recevoir des lettres désolées.

 

Le Préfet, lui, s’était décidé à convoquer de nouveau les électeurs de La Capelle pour l’élection des trois conseillers qui manquaient toujours au Conseil municipal. Les opérations, cette fois, se firent très régulièrement et dans le plus grand calme, présidées par un conseiller de préfecture et surveillées par la gendarmerie. Terral patronnait sous main une liste, et Boussaguet, discrètement, la liste des trois radicaux démissionnaires, lesquels furent réélus. Les modérés et les conservateurs s’abstinrent en grand nombre ; ils avaient tiré au clair l’attitude de Terral dans l’affaire de l’École libre, et avaient acquis la preuve que l’autorisation accordée à Linou l’avait été à l’insu de l’ancien maire, sinon malgré lui.

 

L’élection du maire eut lieu le dimanche qui suivit celle des trois conseillers. Par six voix sur douze et au bénéfice de l’âge, un ami de Terral, Vigroux, de La Garde, l’emporta sur un ami de BoussaguetC’était un maire d’attente ; personne ne s’y trompa, la vraie lutte aurait lieu un peu plus tard entre Terral et Boussaguet lui-même. Cependant Terral ne manqua point de tambouriner qu’en somme le vainqueur c’était lui, vainqueur de Boussaguet et de la Préfecture à la foisVienne la réélection de Bourgnounac à la Chambre, et le minotier de Fontfrège sera de nouveau le maître du pays !…

 

Ces espérances n’étaient pas faites pour rendre Cadet conciliant ni pour diminuer son orgueil. Il tablait toujours, d’ailleurs, sur le prochain départ de Garric du moulin de La Capelle ; plus que trois mois pour atteindre la Saint-Jean… Et, tout bas, il se disait encore que son père, ayant quatre-vingt-quatre ans, pouvait disparaître au premier jourCadet manœuvrerait alors pour que le moulin passât entre ses mainsJacques n’était qu’un rêveur inquiet et inconstant qui, leur père mort, quitterait sans doute de nouveau le pays… Et quant à Linou, l’âme véritable de tout ce petit monde, s’il redevenait maire, il s’arrangerait bien pour lui faire retirer l’autorisation d’enseigner, et l’amener à chercher une école ailleurs

 

Cécile, cela va sans dire, ignorait tous ces calculs dirigés contre elle ; les oreilles ne lui en tintaient même pas. Elle était heureuse de voir son père guéri, et elle avait une foi aveugle dans son amoureux et dans Linou, sa bonne tante avant la noce. Elle sentait, à certains indices, que son père reprendrait son congé du moulin de Terralbref, le renouveau aidant, qui s’annonçait déjà par un soleil plus brillant et des souffles attiédis, par quelques violettes au pied des aubépines et quelques chansonnettes de mésanges dans les vieux poiriers, elle se remettait à fleurir et à chanter aussi.

 

Et un jour, il lui arriva une aventure singulière… Elle revenait du lavoir et traversait la chaussée, son battoir balancé d’une main, les bras nus jusqu’aux coudes, la figure fraîche de récentes ablutions, la couronne de ses cheveux dorés tressée à la diable, – souriant doucement à son amour et à ses espérances, au printemps et à la vie, – lorsqu’elle demeura saisie en voyant venir vers elle, au bas de la côte, une petite voiture, basse sur roues, traînée par deux mignons ânes gris richement harnachés. Dans la voiture, tenant les rênes, un gros homme mis en monsieur ; et, à côté de lui, assise, à demi couchée plutôt, une jeune femme emmitouflée et dont on ne voyait guère que les yeux noirs, profonds, ardents et tristes à la fois.

 

Cécile fit une inclinaison de tête, et elle allait continuer son chemin, quand la petite femme sortit des couvertures une main fluette qu’elle appuya sur le bras de son compagnon pour l’inviter à arrêter le coquet attelage.

 

– Mademoiselle ? interrogea une voix douce, un peu cassée, n’êtes-vous pas Cécile Garric, du moulin ?

 

– Je suis, en effet, la fille du fermier du moulin que voilà.

 

– Et c’est vous qui devez épouser François Terral, du moulin de Fontfrège ?

 

Cécile rougit et ne répondit pas.

 

– Ma question vous paraît indiscrète, je le comprendsPourtant elle n’est que sympathiqueSachez d’abord qui je suis…

 

Une quinte de toux coupa la parole à l’étrangère, qui se redressa et dégagea son visage des fourrures… Ses traits étaient tirés, le tour des yeux bistré, les pommettes ardentesCécile, qui avait entendu parler par François et par Linou de la petite Parisienne de La Garde, laquelle, disait-on, s’en allait de la poitrine, n’eut pas de peine à l’identifier.

 

– Vous êtes peut-être Mlle Héloïse ?

 

– Elle-même, oui, Héloïse Vergnade… Et je voulais vous faire mes compliments et mes souhaits de bonheur… Je connais un peu celui que vous aimezPeut-être même vous a-t-on dit qu’il avait été un moment question de me le donner pour mari, à moi…

 

Cécile pâlissait et regardait toujours avec quelque défiance celle en qui elle avait craint, six mois plus tôt, une rivale.

 

– Rassurez-vous, Cécile, M. François ne sera jamais que mon ami… Vous épouserez un garçon franc, courageux et loyalSoyez heureux ensemble, et… priez pour moi… quand je serai morte

 

– Veux-tu ne pas parler ainsi ? gronda affectueusement M. Vergnade… Tu es à La Garde depuis une semaine, et déjà tu vas beaucoup mieux… Tu parles de mourir !… Mais dans un mois l’air du Ségala t’aura débarrassée de ton rhume

 

La pauvre petite sourit mélancoliquement.

 

– L’air du Ségala ? reprit-elleoui, il est bien pur et bien doux… Ah ! si j’étais venue le respirer plus tôt !… Ne va jamais habiter la ville, Cécilejamais, quoi qu’on t’en dise, tu m’entends ? jamais !

 

Elle s’exaltait en parlant ; une nouvelle quinte l’arrêta.

 

– Retournons, dit le père ; il fait déjà frais au bord de l’eau.

 

– Encore un mot, Cécile, reprit la malade.

 

Elle tira de son réticule une petite boîte nouée d’une faveur bleue, et la tendit à la jolie meunière.

 

– Veux-tu, Cécile, (tu vois, je te tutoie déjà !) veux-tu me faire le plaisir d’accepter ceci en souvenir de moi ?

 

Cécile n’avançait pas la main.

 

– C’est une croix-jeannette sans aucune valeur, je te l’assure : accepte-là, ça me fera plaisirJ’ai vu, tout à l’heure, ta grande amie, qui sera un jour ta tante, Mlle Aline ; et aussi M. Jacques, qui m’a promis, cette fois, de venir à La Gardette faire mon médaillon

 

Je leur ai parlé de toi, à tous les deux… Tu vois que je ne suis pas tout à fait une étrangèrePrends donc, Cécile !

 

– J’accepte alors, dit la meunière… Mais, à votre tour, Mademoiselle, il faudra que vous acceptiez quelque chose de moi… Aimez-vous le miel, Mademoiselle ?

 

– Beaucoup !

 

– On le récoltera ces jours-ci ; et j’irai vous en porter un beau rayon tout chaud.

 

– C’est entendu, ma bonne Cécile

 

Elle écarta un peu les couvertures, prit entre ses mains fiévreuses les mains fraîches de la jolie paysanne, et, les serrant de toutes ses forces :

 

– Surtout, ajouta-t-elle, ne te laisse pas rebuter par les résistances des parents de ton fiancé, ils seront bien obligés de céderL’amour est plus fort que tout… plus fort, dit-on, que la mort.

 

Et, plus bas, comme se parlant à elle-même, elle ajouta :

 

– Et ça, c’est ce que je ne saurai jamais.

 

Cécile, qui avait plutôt deviné qu’entendu ces paroles, s’efforçait de ne pas pleurer ; et M. Vergnade toussotait pour cacher son émotion.

 

– Tu vois, fit-il, je m’enrhume aussi, au bord de cet étang ; rentrons ! Et il fit faire un demi-tour à son attelage.

 

– Au revoir, Mlle Héloïse, dit Cécile de sa voix la plus ferme ; et bon courage ! J’irai vous voir bientôt.

 

Elle resta là un bon moment à regarder s’en aller cette voiture dans laquelle une jeune fille de son âge, mais riche, gâtée par la vie, – si coquette et si gaie, paraît-il, six mois auparavant, – se sentait mourir.

 

Dès que la voiture eut disparu, Cécile gravit la côte et courut tout conter à Linou :

 

– Oh ! Sœur Marthe ! s’écria-t-elle, toute vibrante et la gorge pleine de sanglotsVous avez vu cette demoiselle Héloïse de Paris, si malade et si bonne ? Elle m’a parlé, m’a offert un bijouJe ne voulais pas ; elle m’a assuré que vous n’y verriez point de mal ; et j’ai accepté

 

– Et tu as bien fait, Cécile. Moi aussi, j’ai accepté d’elle de l’argent pour les pauvres ; et nous le distribuerons ensemble, si tu veux… Et ensemble nous prierons pour elle…

 


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