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Quand le bruit arriva à Fontfrège de la visite de M. Vergnade et de sa fille à Aline, à Jacques et à Cécile, Cadet-Terral et Sophie firent la grimace. L’entretien surtout de Mlle Héloïse avec la fille de Garric, – entretien qu’on amplifia à l’infini, – le petit cadeau offert à Cécile, – et dont on fit une cassette pleine de riches bijoux, – voilà surtout ce qui mordit au cœur le vaniteux meunier… Sa femme, restée dévote et amoureuse de considération, n’était pas sans remarquer que les sympathies des honnêtes gens allaient de plus en plus vers les Terral de La Capelle au détriment de ceux de Fontfrège, – exception faite, bien entendu, pour François que l’on savait de cœur avec Aline et Jacques, et que tous souhaitaient voir épouser Cécile… Aussi elle conseillait à son mari de ménager un peu plus l’opinion.
Mais Terral se cabrait… L’opinion ? Il s’en moquait un peu… Il continuerait à marcher avec son parti, qui était celui du progrès…
La campagne électorale était commencée. Galinier, candidat progressiste, celui qui savait les noms de tous les électeurs et ceux de leurs bêtes, après avoir paru vouloir tenter la fortune contre Bourgnounac, député sortant, s’était ravisé, et avait changé de circonscription. Les modérés avaient alors confié leur drapeau à un M. Laroque, un ancien magistrat comme Jacques Terral.
M. Bourgnounac avait annoncé à Cadet-Terral sa visite imminente dans le canton de Saint-Jean. Et le meunier allait se dévouer à la réélection de l’ex-sous-ministre ; c’était assurer la sienne à la mairie de La Capelle. Quand on l’aurait vu, sur tous les champs de foire, dans toutes les auberges et dans tous les hameaux, en compagnie de Bourgnounac, à tu et à toi avec lui, on comprendrait bien que malgré sa révocation, il était encore quelqu’un et comptait en haut lieu…
Inutile de raconter cette campagne électorale, semblable à toutes celles qui ont eu lieu depuis 1902.
Des flots de vin coulèrent dans les cabarets, et des flots de mensonges des lèvres des candidats. Il y eut des défilés épiques sur les champs de foire, des injures, des menaces, des rixes.
Bourgnounac fut battu à mille voix de minorité ; et les vainqueurs, qui avaient été les vaincus de 1902 et furieusement molestés alors, rendirent à leurs adversaires figues pour raisins et pain blanc pour fouace…
Ce fut dans la nuit qui suivit le dépouillement du scrutin, et tandis que les triomphateurs ivres hurlaient sur la route en revenant de Saint-Jean, que la pauvre petite Héloïse mourut.
Car, ni la science des médecins, – on en avait mandé de Montpellier et de Paris, – ni les prières, ni les messes, ni le vœu d’aller en pèlerinage à Lourdes, rien n’avait pu enrayer le terrible mal.
La veille, Linou était encore venue la voir. Elle ne se croyait pas si près de sa fin, la malheureuse enfant ; que dis-je ! Elle se persuadait qu’elle allait mieux, que la Vierge avait fait un miracle pour elle… Mais aussi, dès qu’elle pourrait se lever, comme elle courrait la remercier, à Lourdes même !… – Et puis, disait-elle à Sœur Marthe, – comme elle persistait à nommer Aline, – dès mon retour, nous nous occuperons de marier Cécile et François, n’est-ce pas ?… Avec papa, j’irai implorer votre frère de Fontfrège : il ne pourra pas nous refuser son consentement… Ensuite,… ensuite, je ne sais pas, Sœur Marthe… Peut-être je ferai comme vous, j’entrerai dans un couvent, puisqu’il y en a encore… Ou je me ferai garde-malades ; j’irai soigner nos petits soldats, au Maroc ou ailleurs… Et pourquoi n’irions-nous pas toutes deux ? Voulez-vous, Sœur Marthe ? Sœur Marthe ! Quel joli nom !… Si vous ne le reprenez pas, vous me le céderez, n’est-ce pas ?
Linou devait faire appel à toute la fermeté acquise au prix de 35 ans de vie religieuse et de beaucoup de veilles au lit des agonisants pour ne pas fondre en pleurs en écoutant dérouler de longs projets cette voix lointaine, qui semblait déjà venir de l’au-delà.
Quand elle quitta la chère petite, lui promettant de revenir bientôt, elle l’embrassa tendrement et lui dit : « Oui, mon enfant, oui, vous avez une excellente idée. Nous irons ensemble soigner nos soldats malades… et nous ne nous quitterons plus… »
Une heure après, le délire la prit ; et, à l’aube, – une aube d’avril, pleine de gazouillis d’oiseaux, – elle inclina sa tête sur l’épaule, avec le geste d’un pinson mettant la sienne sous l’aile pour dormir, et elle expira…
M. Vergnade, pauvre gros homme qu’on croyait peu sentimental, s’effondra sous le coup, devint une loque gémissante et pleurante.
Il fit faire à la morte des obsèques magnifiques et telles que le pays n’en avait jamais vu. L’Amicale parisienne des originaires de La Capelle et de La Garde avait offert récemment, nous l’avons dit, un corbillard commun aux deux paroisses : on s’en servit pour la première fois. Mlle Héloïse avait souscrit, six mois plus tôt, au cours d’un banquet suivi de bal, pour l’achat du char funèbre qui devait, si peu de temps après, porter sa frêle dépouille dans le petit enclos du Ségala où pointaient les premières pâquerettes.
François et Cécile, très sincèrement affligés, déposèrent sur la tombe toutes les jacinthes et toutes les anémones qu’ils avaient pu trouver dans les prés de la Durenque et les combes de Roupeyrac.