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Pâques, tardif cette année-là, justifia pleinement la seconde partie du dicton :
La pie, dans les hauts châtaigniers encore nus et le merle dans les houx du bord de l’étang, s’affairaient déjà à nourrir leurs couvées. Le rossignol était de retour ; et le coucou lançait du fond des bois, partout présent, partout invisible, son appel voilé et mystérieux.
Linou avait donné congé à ses écolières, dès le mercredi saint ; et, durant les quatre jours qui suivirent, elle ne quitta guère l’église, soit pour la parer, soit pour y prier. Elle commémorait avec ferveur la date de ses résolutions suprêmes de jadis et de son départ pour le couvent.
Elle apprenait aussi à ses petites chanteuses un « Alleluia » et un « Regina cœli » pour le jour de la Résurrection.
Jacques Terral, lui, était reparti pour Rodez, où il voulait entendre les chantres et la maîtrise de la cathédrale dans Les Jérémiades, le jeudi saint ; le Stabat, le vendredi et l’O filii, le jour de Pâques.
– Tu seras donc toujours le même, mon pauvre aîné, avait gémi Linou. Il faut à ta dévotion un cadre spécial, la cathédrale, les cloches du clocher de François d’Estaing, et l’orgue tonnant sous les doigts de ton ami Fromentier… Chrétien artiste, médiocre chrétien !… En tous cas, ne reste pas encore deux mois là-haut…
– Je n’aurai garde ! avait-il répondu. Je veux jouir du printemps au Ségala, – ce qui ne m’est pas arrivé depuis quarante ans. Je veux aller chercher des nids, comme autrefois, et écouter le coucou sous les hêtres de Roupeyrac.
Le surlendemain de Pâques, comme elle allait visiter, à La Baraque, une vieille femme infirme, en montant la « carral » creuse de la Barrière, Linou aperçut Jean Garric qui, dans son petit clos du Vignal, venait s’accouder à la claire-voie le séparant du chemin. Elle eut vite deviné ce qui amenait là son lointain fiancé : il avait bonne mémoire, lui aussi… Au lieu de chercher à l’éviter, Linou bravement l’interpella :
Il devint très rouge, hésita quelques secondes, puis répondit à voix presque basse :
– Je viens méditer sur ce que j’y faisais, il y a trente-six ans, à la même date… Je vous guettais (il n’avait jamais pu se remettre à la tutoyer), comme aujourd’hui.
– As-tu donc quelque chose de nouveau à me dire ? Il hésita encore un peu.
– Non, oh ! non… rien de nouveau… Une idée qui m’est venue, comme ça, de me retrouver au même endroit, sur votre chemin, après si longtemps, si longtemps… et tant de… choses qui se sont passées depuis…
Linou sentait bien qu’en dépit des promesses réitérées qu’il lui avait faites, l’hiver précédent, pendant qu’elle pansait sa blessure, Jean, guéri de corps, ne l’était pas de cœur.
– Pourquoi, mon pauvre Jeantou, remuer ainsi toujours le passé ?… Est-ce que tu songes à l’eau qui a fait tourner ta meule quand elle est en fuite vers Roupeyrac, Fontfrège et le Gifou ? Pour toi, elle est déjà à Bordeaux, à la mer… Elle ne remonte point vers l’étang, n’est-ce pas ?… Ainsi de nos sentiments des années lointaines… Vouloir les retrouver, c’est s’acharner après une ombre, après une eau fuyante… Et cela rend un peu lâches et très malheureux… Vis pour le présent et pour l’avenir ; pour ta fille, qui t’aime et qui te fait honneur et qu’il faut t’efforcer de rendre heureuse… Retourne à ta scierie et à ton moulin ; moi, je vais à mes pauvres aujourd’hui et à mes écolières demain… Plus de rêveries ! Travaillons à nous rendre utiles et à devenir meilleurs.
Et elle était partie, alerte et vaillante, comme une abeille allant à la miellée. Lui, penaud, restait là, accoudé, à la regarder s’éloigner par le même chemin où il l’avait jadis accompagnée, le jour des adieux.
– Comme elle est changée ! se disait-il à mi-voix ; ce n’est plus Linou !…
– Elle a raison… elle a eu toujours raison… Oui, je dois arracher et jeter loin de moi toute cette mauvaise herbe qui me mange le cœur. Je n’ai plus le droit d’aimer que Cécile et d’assurer son bonheur…
Une heure après il était à la scierie ; Cécile au Moulin-Bas : la vie active et saine continuait dans le murmure de l’eau joyeuse qui plus que jamais semblait se hâter.
À Fontfrège, la même eau pesait sur les turbines de Cadet-Terral, et, avec moins d’élan, de bruit et d’écume – et de joie aussi ; – elle faisait le même ouvrage : de la farine pour le pain de la huche, et de la planche pour les berceaux et les cercueils…
L’échec de Bourgnounac avait, un instant, abattu le meunier ; mais il s’était vite ressaisi ; d’ailleurs, Bourgnounac se vantait de faire casser l’élection de son rival.
L’usine pour traiter le bois de châtaignier fut mise en train, ce même jour, par un contremaître et un ouvrier venus du chef-lieu. Tous les désœuvrés de La Garde et pas mal de ceux des environs étaient accourus pour assister à ces débuts ; mais il en furent pour leurs pas : on n’entre pas dans ces usines comme dans les scieries ou les moulins ; les opérations qu’on y fait s’entourent de mystère. Les badauds durent se contenter de voir rouler dans l’intérieur les grosses bûches qu’on appelle des « asclos », et de recevoir de Cadet et de son fils, quand ils apparaissaient au seuil, quelques courtes et vagues indications. Seul, M. Bonneguide put causer assez longuement avec son ancien élève ; et ils parlèrent moins de l’extrait tannique attendu que des sentiments et des projets du jeune homme. Le vieux maître d’école voulait savoir où en étaient ses amours, et surtout si les résistances du minotier-usinier ne faiblissaient pas un peu depuis sa révocation de la mairie et la défaite de Bourgnounac. François dut avouer qu’il n’y avait aucun changement.
– Aussi, ajouta-t-il, c’est sans goût que je continue mon travail… D’abord, vous le savez, je répugne à cette destruction sauvage de nos châtaigneraies… De plus, je n’ai pas foi dans le succès de l’entreprise… Enfin, ce n’est que pour pratiquer les devoirs envers nos parents tels que vous nous les enseigniez jadis, que je reste là à faire la coutumière besogne, espérant toujours un changement qui ne vient jamais.
– C’est d’un brave garçon, ce que tu en fais, François.
– Que m’en reviendra-t-il ?
– D’être plus heureux un jour, que si tu n’avais pas eu à lutter. Le bonheur s’achète ; et il vaut mieux le payer par avance.
– Oui, on me dit cela, ma tante Linou, mon oncle Jacques, que sais-je ? Et je m’efforce de le croire et de prouver que je le crois… Mais je sens que je serai bientôt à bout de patience ou de forces… Je tomberai malade… ou je m’en irai d’ici.
Il avait pris sous le bras son vieux maître et l’avait réaccompagné quelques pas. En le quittant deux larmes montèrent à ses yeux, qu’il écrasa d’un revers de ses doigts.
– Pauvre petit ! murmura M. Bonneguide… Courage quand même ! jusqu’au bout !… Il y eut toujours un Dieu pour les amoureux : tu auras ta Cécile un jour.
Cadet, lui, se rengorgeait en voyant enfin fonctionner son usine, sa chose, sa création. Il courait de la scie débitant les bûches en tranches minces comme des ronds de saucisson, aux chaudières où on les faisait ensuite longuement bouillir, et enfin aux cuves où l’évaporation du liquide laisserait le résidu destiné au tannage rapide des cuirs… Le dimanche suivant, il fit même rédiger par M. Couffignal une note enthousiaste qu’il adressa à un journal de Rodez. On y vantait « l’esprit d’entreprise, l’initiative hardie » de l’ancien maire de La Capelle « qui allait transfigurer et enrichir la région, jusque-là si déshéritée, de la Durenque et du Gifou… Que le Conseil général, enfin bien inspiré, se décidât à voter le chemin de fer d’intérêt local qui, par Saint-Jean, relierait Rodez à Albi, et le pauvre Ségala, se dépouillant enfin de ses châtaigniers, comme il s’était déjà dépouillé de ses genêts et de ses bruyères, si sottement vantés par les romanciers et les poètes, ne tarderait pas à devenir un vrai jardin rouergat… » Oh ! la belle tartine ! M. Buffanel dut en être jaloux…
Jacques Terral, alors au chef-lieu, lut l’article, haussa les épaules. Il ne fut pas le seul. Dans les cafés, entre deux manilles, les joueurs se passaient le journal et ricanaient : « Quel bluff ! »
Jacques rentra à La Capelle, persuadé que son cadet courait à la ruine. Il fit part de ses craintes à Linou et à François qu’il avait mandé d’urgence. Tous trois délibérèrent, encore une fois, sur les moyens de le sauver. Que tenter ? Cadet avait des œillères qui lui venaient de sa vanité. Les avis de Jacques lui seraient suspects ; Linou ne comptait pas à ses yeux : une vieille fille, une défroquée !… Qui donc pourrait avoir prise sur cet entêté ?
– Peut-être vaudrait-il mieux agir, cette fois, sur ma mère, opina François… Elle redoute autant que nous l’échec de la nouvelle entreprise ; et elle serait sans doute bien aise d’en arrêter les frais, quitte à payer encore sur sa dot le bois acheté et les gages des deux ouvriers employés à l’usine, qui, d’autre part, lui pèsent fort par leurs exigences de nourriture et de logement.
– Eh bien!, dit Jacques, essaye de jouer cette dernière carte. Quelles sont les personnes qui ont de l’action sur ta mère ?
– Une seule, je crois, mon grand-père maternel, Puech, le maître de La Calcie, devant qui ma mère tremble comme la feuille et que mon père redoute aussi.
– Va donc voir le père Puech ; et dis-lui la vérité…
Et il fit comme il avait dit. Il trouva le vieillard gardant son troupeau sur le « puech » de Boudes, – « son frère », disait-il, en plaisantant : « Puech sur le puech. » – Coiffé de son large feutre délavé, enveloppé de l’éternelle limousine par-dessus son sarrau, car il bruinait ce jour-là, adossé à un « casel » de pierrailles qui l’abritait des quatre vents tour à tour, il tressait une corbeille, en chantant à pleine gorge l’« Ave Maris Stella ».
François fut pressant, suppliant même, car il voulait à tout prix que son père, pourtant si dur pour lui, s’arrêtât au bord du gouffre…
Le père Puech fit d’abord la grimace, et montra le reste de ses crocs, comme le vieux dogue chargé de garder son portail… Puis il récrimina contre son gendre, un « oiselet », un ambitieux sans consistance, un vrai casse-cou pétri d’orgueil ; ensuite, contre Sophie sa fille, une sotte qui, pouvant épouser le plus riche terrien du pays, était allée s’amouracher d’un farinel de quatre sous…
Ah ! le pauvre François en ouït de dures sur les auteurs de ses jours !
Enfin, le vieux dit qu’il verrait, qu’il réfléchirait, qu’il confierait son troupeau durant quelques heures au valet de labour et descendrait peut-être jusqu’à Fontfrège… Mais il en cuirait à Sophie et à Cadet… ils apprendraient de quel bois on se chauffe à La Calcie…
– Merci, grand-père pour la démarche que vous allez tenter ; mais ne dites pas que je vous l’ai demandée…
– Ah ! ah ! ricana le rude vieillard ; tu crains déjà les coups ? Tu n’as donc pas plus de cœur qu’un poulet ? J’avais pourtant ouï dire que tu étais vaillant et que le sang des Puech paraissait battre dans tes veines…
– Le sang des Puech et le sang des Terral ne se doivent rien l’un à l’autre, je pense, répliqua vivement le jeune homme.
– Tu regimbes ? petit-fils du « Roitelet ! »… Eh bien, ça ne me déplaît pas, au contraire… Au fait, ton grand-père du Moulin de La Capelle, – quoique « taillé à l’épargne »2 et trop court pour faire même un fantassin, n’était pas sot, ni manchot, dans le temps… Et c’est bien pour ça que j’ai donné ma fille à son cadet, qui ne le vaut pas…
– Grand-père, je vous en prie !…
– Oui, oui, défends-le : il en a besoin… J’irai aux Anguilles, demain, ou après-demain… Veux-tu boire un coup ?… Un peu vert encore, le petit cru d’Ayssènes… Mais, avec un oignon et un coin de chanteau, il passe tout de même.
Il tendit sa gourde à François qui, à la régalade, en avala quelques gorgées. Le vieux l’imita, puis frotta sur ses lèvres minces et rasées le dos de sa main râpeuse.
– Merci, grand-père, fit le jeune homme : votre petit vin est excellent… Mais je me sauve, car on a besoin de moi à la maison.
– Et de moi aussi, n’est-ce pas ? On ira…
Là-dessus, il commanda à son chien « Bourru » d’aller chercher deux brebis gourmandes qui tondaient l’emblave limitrophe de son pâtis ; puis il se remit à sa corbeille et à son hymne : « Monstra te esse matrem ! »