François Fabié
Le retour de Linou
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CINQUIÈME PARTIE

IV

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IV

 

Le printemps était superbe, même un peu trop chaud : en mai on se serait cru déjà en juillet.

 

Linou n’avait plus guère qu’un quart de ses élèves ; les autres gardaient les brebis, les vaches, les dindons ou les oies. Ses malades aussi étaient moins nombreux, et la charitable fille pouvait se délasser un peu des fatigues de l’hiver. Elle voyait plus souvent son vieux père, qui, depuis les beaux jours, était plus ingambe et errait autour des moulins, dans les petits chemins herbeux et fleuris, bordés de haies d’aubépines pleines de fauvettes et de rossignols, ou de vieux murs verdis auxquels l’on s’adosse volontiers auprès des lézards. Il y faisait de longs sommes, y disait, au réveil, quelques dizaines de chapelet, se trouvant parfaitement heureux parce qu’il avait décidé Garric à reprendre son congé et à rester fermier au moulin.

 

Ses vieux amis, le curé Le Crouzet, le long Jean-Jean et le vaste Le Roudier, venaient le rejoindre, ce qui donna à Jacques Terral l’idée de reprendre et de pousser l’esquisse de leur groupe, abandonnée depuis la Toussaint.

 

Le bon curé, plus que jamais, apportait, en cachette de sa servante, du miel de ses ruches et un petit fromage de chèvre, Terral chargeait Cécile d’aller tirer un coup de vin, et Jean-Jean, de temps à autre, sortait de sous sa vaste carmagnole une « coque » pétrie par sa petite-fille et cuite sur la pierre du foyer. L’ancien charron, lui, imitait le quatrième officier de Malbrouck : il n’apportait rien – et pour cause – que son large coffre et son bel appétit.

 

Et l’œuvre venait à merveille ; si bien que Jacques se demandait, – lui qui jamais n’était satisfait de son travail, – si, par hasard, ici, près de son berceau, il n’aurait pas trouvé son quart d’heure de talent, cette brève illumination qui permet d’écrire « un sonnet sans défaut », de composer un air populaire, ou d’insuffler la vie à un morceau de glaise.

 

De temps à autre, François venait furtivement à La Capelle apporter des nouvelles de Fontfrège… Non seulement la visite du père Puech n’avait pas fait réfléchir Terral, mais il semblait qu’elle eût poussé l’orgueilleux meunier à plus d’audace et de fièvre dans la poursuite de ses projets. Loin de ralentir ou d’arrêter l’achat de châtaigniers, il concluait chaque jour quelque nouveau marché ; et cela, alors que pas une bonbonne de ses produits n’avait encore quitté l’usine et qu’il ignorait même si son extrait tannique serait de bonne qualité

 

En outre, il reprenait avec âpreté ses manœuvres en vue de ceindre à nouveau, quelques mois plus tard, cette écharpe municipale qu’il s’était sottement laissé enlever et qui, dans son esprit, devait infailliblement lui revenir.

 

Sa femme exerçait sur lui moins d’influence que jamais. Il s’était persuadé que c’était elle qui, tremblant pour sa dot, avait provoqué la rude intervention du maître de La Calcie, dont les propos l’avaient profondément ulcéré. De quoi se mêlait ce rustre, ignorant et grossier, nourri de raves, de châtaignes et de pain d’avoine ? Critiquer l’installation des moulins, de l’usine, et jusqu’à la construction d’un barrage bâti sur les plans d’un ingénieur ! lui qui savait à peine écorcher quelques séterées de bruyères et d’ajoncs, engraisser une paire de bœufs tous les ans et mener paître une centaine de moutons !… Il en avait de l’audace !… On verrait donc, tout à l’heure, les escargots faire la poste et les hiboux régler le cours du soleil !… Et il criblait d’allusions méchantes, de railleries et de sarcasmes celui qu’il ne nommait plus que « le prophète de La Calcie ».

 

Sophie courbait la tête, pleurnichait dans les coins, courait au presbytère, faisait brûler des cierges à l’église, perdait peu à peu toute énergie, toute force de résistance, mettait la tête sous l’aile, et laissait couler l’eau.

 

François, lui, tout en pressentant la catastrophe, faisait de son mieux pour la retarder, besognait ferme et veillait à ce qu’on travaillât consciencieusement autour de lui… Il lui venait, certes, des bouffées de révolte, des tentations de tout planter là, d’aller faire sa vie ailleurs… Mais non ! Ce serait déserter à l’heure du péril ; et ni son maître d’école, ni son capitaine au régiment ne lui avaient enseigné cela ! Laborieux et soumis, il avait résolu de l’être jusqu’à la chute.

 

Un garçon plus faible ou moins généreux eût été s’attendrir et se lamenter auprès de Cécile : pleurer à deux c’est presque du bonheur. François voulait garder sa croix pour lui, la porter seul et sans broncher.

 

Ce n’est pas que la chère petite ignorât tout à fait ce qui se passait à Fontfrège ; mais puisqu’on ne jugeait pas à propos de lui en parler, c’est que les choses étaient sans doute moins graves qu’on ne disait ; et, comme elle avait une foi robuste en son fiancé, comme elle était maintenant sûre que son père resterait fermier au moulin, comme par surcroît le printemps était superbe, elle continuait à espérer et à rayonner.

 


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