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Un dimanche que Cécile menait ses bêtes au pré de l’étang, François, qui était chez Jacques, la vit de la fenêtre, prit vivement congé de son oncle, traversa deux petits prés qui l’en séparaient et la rejoignit sous les aulnes et les saules qui bordent la Durenque.
En l’apercevant qui sautait la haie de clôture, elle poussa un petit cri, rougit, sourit, puis tendit les mains pour que le jeune homme ne fût pas tenté de l’embrasser ; car, des prés et des jardins étagés sur le coteau on aurait pu les apercevoir et ricaner, comme le font d’habitude les rustiques, même les meilleurs, devant toute caresse d’amoureux en plein air.
Cécile s’aperçut aussitôt que François était triste et préoccupé, et elle voulut en savoir le pourquoi.
Par respect filial il lui cacha tout ce qui avait trait aux scènes pénibles entre son père et sa mère, et aussi la démarche du père Puech auprès d’eux… Mais il avoua ses soucis sur la marche de leurs affaires.
– Si mon père s’obstine dans sa nouvelle entreprise, dit-il, et si les produits de son usine ne s’écoulent pas, les revenus des moulins et de la scierie y passeront, et bientôt je ne serai pas plus riche que toi.
– Que dites-vous là, François ?
– La vérité.
– Quoi ! Vous deviendriez mon égal ? Je n’aurais plus aucun scrupule à vous aimer ? Personne ne pourrait plus me soupçonner d’être une intrigante, une ambitieuse ? Ah ! que ce serait bon !
– C’est ton cœur qui est bon, ma chérie ! Elle réfléchit un moment, puis, soudain, la joie s’éteignit dans ses yeux.
– Eh bien non, se reprit-elle ; c’est en parlant comme cela que je suis égoïste et mauvaise, car je ne songe qu’à moi… Vos parents ne m’aiment pas. Est-ce une raison pour souhaiter leur appauvrissement ?… Et vous-même, François, vous, élevé dans l’aisance et la considération, vous souffririez certainement d’être amoindri, – non pas dans votre bien-être, mais dans l’opinion des gens, dans les idées du pays.
– Oh ! l’opinion, le pays !… Certes, j’y tiens ; je ne suis pas de ceux, je le sens bien, qui se déracinent aisément… Pourtant, s’il le fallait, Cécile, pour être à toi et t’avoir toute à moi… on s’éloignerait bien d’ici… pour un temps, n’est-ce pas ? Nous tâcherions de décider mes parents à rentrer chez grand-père, qui, au fond, s’il les savait malheureux, s’empresserait de leur rouvrir ses bras et sa porte ; et si, même ruinés, ils s’obstinaient à ne pas vouloir nous marier…
– Hélas ! fit tristement Cécile ; vous prévoyez que, même ruinés, vos parents ne voudraient pas de moi !… Ce n’est donc pas ma pauvreté qu’ils me reprochent ?
– Je l’avais deviné depuis longtemps : ce qu’on me reproche, c’est ma mère ?… Elle était donc une méchante femme, ma mère ?… Dites, François, que vous a-t-on raconté d’elle ?
– Mais rien que tu ne saches, ma chérie, et que nous n’ayons souvent rappelé ensemble… qu’elle a péri jeune et… par accident…
– Il y a autre chose… il faut qu’il y ait autre chose !… On me rejette, moi, parce que ma pauvre maman avait perdu la raison, n’est-ce pas ?
– Je n’avais que cinq ans à cette époque, et je n’ai jamais vu ta pauvre mère… Mais tu sais bien, Cécile, que les gens ont vite fait d’accuser de déraisonner ceux qui ne raisonnent pas comme eux… Qu’y aurait-il de surprenant à ce que ta mère, ayant longtemps vécu à la ville en eût rapporté des sentiments et des allures un peu étranges pour les gens qui ne sont pas sortis de chez eux ?… En outre, j’ai ouï dire qu’à la suite de ta naissance, ta mère avait éprouvé certains troubles d’esprit… Mais la chose se produit assez souvent et elle n’a rien que de malheureux et d’accidentel… Elle était à plaindre, pas à blâmer…
Ce disant, il avait emmené Cécile, qui se laissait bercer de douces paroles et s’essuyait les yeux, vers le haut du pré, sous les chênes qui en jalonnent la clôture. Certain d’être bien cachés par leur ombrage, il avait pris le bras de sa fiancée et le pressait tendrement sur son cœur.
– Aussi, ajouta-t-il, pourquoi nous inquiéter des jugements dictés par le parti pris, par d’anciennes antipathies de famille, par un orgueil déplacé ?… Nous nous aimons depuis longtemps, franchement, sans arrière-pensée… Que nous importe le reste, ma bien-aimée ?… Nous nous marierons dès que ma conscience me dira que j’ai fait tout ce que je devais pour sauver mes parents… Et, je le répète, nous trouverons toujours un endroit pour abriter notre bonheur et gagner notre vie.
Cécile, consolée, rassurée, s’appuyait sur l’épaule de son ami, levant vers lui ses yeux, encore humides, mais où déjà le sourire refleurissait, plus tendre et plus confiant que jamais… Et, tout à coup, montrant du doigt la maisonnette du Vignal, au flanc du coteau, à cent pas au-dessus d’eux :
– Nous aurons toujours cela, fit-elle presque joyeuse : la maison de mon père, son jardin et sa pâture… Ne serait-on pas bien, là-haut, pour vivre à deux… ou à trois ?… Pas de moulin, il est vrai, et cela nous manquerait… à moins d’en bâtir un à vent… Mais on louerait un champ pour faire du blé et des pommes de terre… J’élèverais des poules, des canards… on vivrait modestement… Qu’en dis-tu, François ?
À ce tutoiement tendrement reparu, à la pensée de ce bonheur si simple et qui semblait à portée de la main, l’amoureux se sentait remué jusqu’au fond de son être. Il serrait plus fort contre lui la belle promise qui lui en suggérait l’image et qui s’abandonnait, palpitante, à son étreinte.
– Oui, Cécile, oui, disait-il, à voix basse, le bonheur est là, dans ta maison, seuls, oubliant tout le reste et oubliés de tous… N’avons-nous pas assez lutté ? N’avons-nous pas le droit d’être l’un à l’autre à jamais ?
Il perdait pied et cherchait des lèvres qui ne se dérobaient plus qu’à peine… Mais quelqu’un marchait dans le sentier qui dévale à travers la châtaigneraie voisine ; et une toux discrète se fit entendre, comme un avertissement aux amoureux qu’on les avait vus…
Ils s’écartèrent vivement l’un de l’autre et regardèrent à travers les aulnes et les noisetiers : c’était Linou, qui rentrait sans doute de quelque visite de charité dans un mas voisin. Elle déboucha au bas de la pâture de Garric, en face des jeunes gens séparés d’elle seulement par une haie qu’elle connaissait bien : c’était celle qui, à douze ans, la séparait de Jeantou ; c’était du haut du chêne sous lequel elle les avait vus s’embrasser que le petit berger était tombé près d’elle en voulant cueillir et lui offrir un nid de pinson… Le chêne n’avait pas changé : qu’est-ce qu’un tiers de siècle pour un chêne ? Et peut-être les pinsons y nichaient-ils toujours. L’herbe du pré était toujours verte et fleurie… Seulement Linou était une vieille fille, une pauvre sœur laïcisée, indulgente, certes, aux amoureux de l’idylle nouvelle, mais qui passait là à point pour leur éviter peut-être une chute plus grave que celle du petit dénicheur d’autrefois.
François et Cécile, rappelés de leur extase, saluèrent leur ange gardien :
Elle s’arrêta et, à travers la haie, d’un accent un peu grondeur :
– Vous ne m’avez pas l’air de bien sanctifier la fin de ce beau dimanche, leur dit-elle… Il y a donc du nouveau, à Fontfrège, mon neveu ?
– Non, ma tante ; tout y va à l’ordinaire, c’est-à-dire assez mal… Et je ne voulais pas laisser ignorer à Cécile les craintes dont je vous avais fait part, à vous et à l’oncle Jacques.
– Alors, viens avec moi à La Capelle, que nous en parlions encore. Il hésitait à quitter Cécile ; ce fut elle qui le congédia.
– Oui, François, partez… Le soleil se couche ; et je n’ai que le temps d’emmener les bœufs à l’étable et de faire le souper.
François tout penaud traversa la haie et suivit sa tante, pressentant la petite admonestation méritée… Furtivement, en gravissant le sentier escarpé qui monte vers le Vignal, il se retournait de temps en temps pour sourire à Cécile qui, derrière ses bêtes, se retournait aussi et lui souriait pareillement… Hélas ! le bonheur entrevu tout à l’heure s’éloignait encore comme elle… L’atteindrait-on jamais ?