François Fabié
Le retour de Linou
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CINQUIÈME PARTIE

VI

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VI

 

L’été était revenu, avait passé. On avait fauché et moissonné : les granges s’étaient emplies de foin odorant jusqu’aux toitures ; les aires-sol avaient vu s’ériger des pyramides et des coupoles de gerbes lourdes et dorées. On entendait de nouveau siffler et ronfler les batteuses ; le haut Ségala, jadis si pauvre, s’enorgueillissait d’être devenu une sorte de terre de Chanaan.

 

Linou avait lâché ses écolières, après une distribution de prix solennelle que M. l’abbé Sermet avait fait présider par le curé-doyen de Saint-Jean.

 

Jacques, ayant achevé sa maquette des « Vieux de la Vieille », l’avait envoyée à l’exposition artistique du chef-lieu, où un M. Montrosier, sorte de Mécène régional, l’avait fort goûtée et en avait commandé une exécution en granit de Peyrebrune, pour le square du nouveau Musée.

 

Les « Parisiens » étaient revenus villégiaturer à La Capelle et à La Garde ; quelques-uns manquaient à l’appel, ayant vaillamment succombé sous les canons des assommoirs ; quelques autres n’en valaient guère mieux et mettaient leur espoir dans la cure de petit lait et d’air pur, et surtout dans les soins de leur pauvre vieille mère demeurée au pays, et à laquelle ils apportaient à peine de quoi sucrer leurs tisanes et acheter un pot-au-feu.

 

Buffanel, lui, était triomphant : le politicien inspirateur de son journal lui avait fait épouser une de ses maîtresses dont il était las, et avait augmenté ses appointements. Les banquets d’Amicales avaient, d’ailleurs, beaucoup donné, ainsi que l’Orléans avec ses trains dits de plaisir organisés dans les bureaux du « Montagnard ». Buffanel était devenu quelqu’un ; et les gens commençaient à dire qu’il avait bien réussi, et qu’il irait plus loin encore, ayant de la tête et du savoir, «  cap et sobé ». Il oublia toutefois, d’aller porter des fleurs sur la tombe de la petite Héloïse ; et il s’abstint de toute visite à Cadet-Terral, qui n’était plus maire de La Capelle

 

Il travaillait pourtant ferme à le redevenir. Le secret du mauvais état de ses affaires avait beau être celui de Polichinelle ; en le voyant si sûr de lui, si actif, si audacieux, – et en outre, si bien secondé par François qui faisait l’impossible pour enrayer et ralentir la descente au gouffre, – beaucoup se disaient : « Il se cassera peut-être les reins, mais peut-être aussi qu’il rebondira très haut ».

 

Son ami Vigroux, le maire, élu trois mois plus tôt, tenant ses promesses secrètes, venait de démissionner pour raisons de santé ; et, par six voix contre six, – toujours – et encore au bénéfice de l’âge, Terral l’emporta sur Boussaguet du Sérieys.

 

Il offrit, au « Soleil Levant », un superbe déjeuner à son Conseil municipal, qui accepta et s’y rendit au complet : Boussaguet se montrait beau joueur, sachant bien que Terral n’en avait plus pour bien longtemps à éblouir et à trôner.

 

Cadet voulut que son fils assistât à la fête.

 

– Mais nous serions treize à table, répondit le jeune homme, qui eût mieux aimé passer ces heures auprès de Cécile, de l’oncle Jacques ou de Linou.

 

– Tu es superstitieux maintenant ? ricana le maire… J’inviterai le garde Merlin, pour faire le quatorzième.

 

François dut céder

 

C’était un dimanche de fin septembre, lourd et trop chaud pour la saison. Depuis une semaine, le vent d’est, « le vent marin », comme disent les gens des Cévennes, « l’autan », comme l’appellent ceux du Ségala, – avait soufflé avec violence.

 

Beaucoup s’en félicitaient : il fallait ce temps pour gonfler les châtaignes dans la montagne et les raisins au vallon. Mais des vieux hochaient la tête : quand l’autan durait huit jours avec pareille force, il ne s’en allait guère sans furieux orages ; et, depuis vingt ans, les orages tournaient souvent au désastre, – à cause des déboisements et des défrichements sur les pentes et les sommets.

 

Ce jour-là le vent charriait d’énormes nuages qui, vers midi, commencèrent à se zébrer d’éclairs, tandis que des rafales tordaient les arbres et fouettaient les vitres de quelques grosses gouttes de pluie.

 

Puis le tonnerre se mit de la partie, grondant de l’est et de l’ouest. Manenq, le vieux soldat de Crimée, qui buvait sa « pauque » avec son cadet Gayraud, le blessé de Magenta, lui disait :

 

– Ces roulements de tambour, au levant et au couchant, ne me disent rien qui vaille, conscritGare à la rencontre entre Cosaques et Français !

 

– Ou entre Français et Autrichiens ! ripostait l’autre.

 

Mais, dans « le salon » réservé aux invités du maire, on ne faisait guère attention à ce qui se passait dans les nues. La chère était plantureuse, relevée, et on buvait sec, « laissant l’eau pour les meuniers », répétait sans cesse l’ancien gabelou Singlart. Pansette racontait des histoires plus épicées encore que le fricot. Bousquet, dit Bégarade, influencé sans doute par l’orage, restait de longs temps bouche bée, avant de déclencher son mot, – ce qui faisait rire aux larmes. Le Bazilat faisait l’éloge fervent du « petit Père Combes », et avait une prise de bec avec Loubière, qui lui préférait Clémenceau

 

On faisait aussi des projets : installation de l’éclairage électrique dont Terral, avec ses turbines, se chargerait de fournir le courant ; reprise du presbytère par la commune qui avait besoin d’une maison des postes et télégraphes ; fermeture de l’école libre de filles à la première occasion, etc.

 

François trépignait et eût voulu être loin. Sur un coup de tonnerre plus violent, il se leva, prétextant une lettre à mettre à la boîte avant l’averse qui s’annonçait.

 

Mais, en arrivant au bas de l’escalier, sur le seuil, il dut reculer : un éclair aveuglant déchira le ciel d’un noir bleuâtre et un formidable coup de tonnerre fit trembler la maison dont les vitres tintèrent. Il n’y eut qu’un cri parmi les buveurs au-dedans, et parmi les femmes et les enfants qui traversaient la place en galopade. Une trombe d’eau mêlée de grêle s’abattit, noya la rue, unit le ciel à la terre par un rideau, une sorte de herse gigantesque tissée de pluie, de glace et de feu.

 

Les gens affolés se précipitèrent dans l’auberge, envahirent les magasins du rez-de-chaussée et l’escalier, gémissant, priant et, à chaque éclair, faisant le signe de la croix.

 

Et tout à coup la rafale changea de direction, et alla gifler les maisons situées de l’autre côté de la place.

 

– Voilà que le vent tourne ! cria-t-on ; Seigneur, ayez pitié de nous ! Un homme âgé, ayant reconnu François, lui dit :

 

– Ils doivent avoir bien peur, au moulinQuand il pleut de cette force, la chaussée a besoin d’être solideTrois fois je l’ai vue sous l’eau, par un orage pareil.

 

– Alors j’y cours ! fit le jeune homme. On le retint :

 

– Pas sans vous couvrir, au moins !

 

On lui donna une grosse limousine dont il s’enveloppa et s’encapuchonna ; et, malgré des bras qui s’efforçaient de l’arrêter, il s’élança à travers la place, qui n’était plus qu’un lac.

 

Son exemple fut suivi par deux ou trois jeunes gens des plus hardis.

 

En arrivant en haut de la côte de La Grifoulade, la pluie tombant un peu moins dru, et l’atmosphère s’éclaircissant un peu, – François, d’un coup d’œil, aperçut au-delà du Vignal, dans les prés bordant la Durenque, quelque chose comme un mur liquide et mouvant qui s’avançait avec rapidité, abattait tout devant lui, culbutait d’un choc le pont et le remblai de la route et se ruait vers l’étang du moulin. Il dévala furieusement la côte, entra dans la salle commune où le vieux Terral, Cécile et quelques femmes entrées pour s’abriter ne savaient que gémir et réciter des « Pater ».

 

– Hors d’ici, vite ! leur cria-t-il ; tout va être emporté !…

 

Et, prenant son grand-père sous un bras, Cécile sous l’autre, il poussa tout le monde dehors. Il était temps : l’eau commençait à se déverser par le bout de la chaussée le plus proche de la maison. Heureusement, c’était une de ces vieilles chaussées en dos d’âne, comme les anciens ponts : le trop plein de la crue s’écoulait par-dessus leurs extrémités.

 

François franchit le courant encore faible, mit en sûreté le vieillard et la jeune fille, revint, passa l’une après l’autre les trois ou quatre femmes qui se lamentaient toujours.

 

– Et mon père ? cria Cécile tout à coup ? Où est mon père ?

 

Le courant avait grossi en un clin d’œil. François allait pourtant le retraverser,… quand Garric apparut à la lucarne du galetas, criant : « J’ai barricadé la porte… Je ne cours aucun danger, ni la maison non plus. »

 

Cécile n’était pas rassurée ; elle voulait le rejoindre… On la retint de force :

 

– Ce serait de la folie, Cécile, lui répétait François ; jamais l’eau n’ira jusqu’à ton père…, tu vas la voir baisser dans un instant

 

La pluie avait cessé, en effet ; et les montagnesprend sa source la Durenque sont si proches, que la crue est toujours de peu de durée. Pourtant toute la chaussée était maintenant submergée, et une cascade trouble, entraînant des tas de foin, des gerbiers, des arbres, s’en épanchait, s’engouffrait dans la scierie, s’abattait dans le jardin emportant une partie des ruches, contournait la maison et la grange pour aller s’étaler sur le pré et rouler son flot jaune vers le Moulin-Bas, lequel, heureusement, ne communiquait avec le ruisseau que par un bief très étroit, et, accroché solidement à la colline, voyait le torrent mugir inoffensif devant sa porte.

 

Jacques, Linou et Lalie étaient accourus et entouraient Cécile et le père Terral. Les gens de La Capelle descendaient la côte par groupes ; et Cadet parut au milieu de cinq ou six de ses conseillers, leur disant :

 

– Vous voyez que j’avais raison : le danger était moindre qu’on ne croyait… Tout le monde est sain et sauf ; et l’eau commence à baisser

 

Elle baissait, en effet, et assez rapidement… Mais alors, pris d’une crainte soudaine, François se retourna vers les arrivants.

 

– Et à Fontfrège, père, interrogea-t-il : qui sait ce qui s’y passe ?

 

Terral haussa les épaules… Qu’est-ce qu’un orage comme celui-là pouvait faire à Fontfrège ?

 

– Tout dépend, fit le jeune homme, inquiet, de ce qu’auront donné les ruisseaux qui se jettent dans la Durenque

 

– Tu es fou, répliqua Cadet. La chaussée est neuve, et bâtie selon les règles… Et si, par extraordinaire, il y avait quelque danger, Gustou n’aurait qu’à appuyer sur le levier qui commande les grandes vannes du déversoir : le Tarn même y passerait.

 

– Je vais y voir tout de même, père. Il s’élançait vers la côte.

 

– Attends ! lui cria Jacques… Tu es trempé jusqu’aux os : viens te changer d’abord chez moi.

 

– Qui perd temps perd tout…

 

Il grimpa vivement à La Capelle, enfourcha sa bicyclette et courut, vola sur la route de La Garde, le cœur atrocement serré d’un pressentiment qui croissait à chaque tour de roue… Le chemin raviné, écorché, ses silex mis à vif ; les prairies souillées, couvertes de pierres et de graviers ; des arbres déracinés, d’autres tordus, ébranchés… tout criait la violence de l’ouragan.

 

S’il s’arrêtait deux secondes, écoutant, il entendait mugir la Durenque, sur sa gauche, dans les gorges de Roupeyrac.

 

Il n’hésita pas à se lancer dans le chemin de traverse, au risque de se casser la tête. Et soudain, à la croix des Perdus, devant la bergerie fatidique, il vit… D’abord, il ne vit qu’un fleuve boueux d’où semblaient émerger d’étranges îlotsUne maison seule semblait intacte : c’était leur maison, tout ce qui restait de Fontfrège !

 

Des gens attroupés se pressaient devant la porte, ou, par groupes, au bas de la côte de La Garde, regardaient le désastreDes exclamations arrivaient jusqu’à François, qui reprit sa course folleÀ sa vue on s’écria : « Voilà M. François ! voilà M. François !… »

 

On lui ouvrit passage. Il ne regarda ni vers l’usine ni vers les moulins ; un point seul l’attirait : la porte de la maison ouverte, obstruée de gens qui entraient ou qui sortaient. Il devinait qu’il y avait là un drame.

 

– Pauvre M. François, disaient des voix de femmes.

 

M. Couffinhal parut en ce moment sur le perron. L’air très affecté, il vint au jeune meunier, la main tendue : « Un grand malheur, monsieur François, dit-il gravement ; mais tout le monde est sauf… »

 

– Merci, monsieur Couffinhal, répondit le jeune homme ; et il courut à la chambre de sa mère, d’où descendaient des rumeursPâle, immobile, les cheveux défaits, la meunière était allongée sur son lit. On la frictionnait, on la réchauffait, on lui ouvrait la bouche de force pour y introduire un cordial.

 

– Elle revient ! elle revient ! cria la servante du curé.

 

– Maman ! maman ! appela François en se précipitant à genoux devant le lit.

 

La malade poussa un long soupir, ouvrit les yeux, regarda, inconsciente, autour d’elle.

 

– Maman ! cria encore le jeune homme ; c’est moi ! m’entendez-vous ? Elle tourna ses regards vers lui, balbutia quelques mots inintelligibles

 

– Elle est sauvée, monsieur François, dit une voisine ; mais nous avons eu bien peur

 

Alors, chacune de conter le désastre… Les récits s’enchevêtraient, chevauchaient les uns sur les autres, coupés d’exclamations

 

– Où est la servante ? demanda François. Celle-ci, toute pleurante, s’approcha.

 

– C’est toi, Victorine, qui as tout vu mieux que personneParle

 

– Oh ! monsieur François, c’est affreux !… Figurez-vous que quand l’orage a commencé

 

Ici, un second soupir de Sophie et quelques paroles incohérentes, où l’on distingue : « Détachez les bœufssortez les bœufs ».

 

François attirait Victorine vers la fenêtre, et, instinctivement jetait un coup d’œil au dehors : plus que deux tronçons de chaussée, l’un en deçà, l’autre au delà d’un large torrent boueux charriant toutes sortes d’épaves ; la scierie ensevelie ; un pignon des moulins emporté ; et, en face, sur la pente, l’usine, debout, mais éventrée et béante… Par une sorte d’ironie, le petit moulin à cidre émergeait à peu près intact.

 

Et la servante en sanglotant racontait, par bribes, sans ordre… D’abord, en allant appeler les oies qui étaient restées sur l’étang et que la grêle aurait assommées, elle avait aperçu une vraie rivière descendant du coteau d’en face, où l’on avait entassé les troncs des châtaigniers, récemment abattus ; et ces arbres, roulés par le torrent venu des plateaux, s’étaient jetés sur l’usine comme un troupeau de bêtes, et l’avaient défoncée… Puis l’eau de l’étang avait commencé à passer par-dessus la chaussée… Alors, elle avait crié à sa maîtresse : « Venez vite ! sauvons-nous ! »

 

Elles avaient fui… L’eau galopait derrière elles ; la pluie les aveuglait

 

– Nous étions presque à la route, reprit Victorine après s’être mouchée bruyamment, lorsque nous avons entendu des mugissements et des bruits de chaînes à l’étable. Alors, ma maîtresse a voulu retourner en disant : « Les bœufs !… détachons les bœufs !… » Nous avons couru à l’étable, et avons détaché les bêtes de la crèche… Mais l’eau est entrée brusquement… Les bœufs se sont sauvés, renversant la pauvre madame… Je l’ai emportée avec peine… J’avais de l’eau jusqu’à la ceinture, et je suis tombée plusieurs fois sur les genoux… Enfin, nous avons atteint la porte, et l’eau s’est arrêtée au bas des marches… Les gens de La Garde sont arrivés… M. Couffinhal en tête… C’est tout ce que j’ai vu…

 

Sophie continuait de délirer : « Les bœufs ! détachez les bœufs ! »

 

– Et Gustou ? cria François ; il était de garde… il ne devait pas quitter les moulins !… Où était-il ?… Es-tu sourde, Victorine ? Où était Gustou ?

 

– Je ne sais pas, monsieur FrançoisJe ne l’ai pas vu.

 

– Le malheureux !… Lui qui était chargé, en cas de péril, d’ouvrir les vannes du déversoir !… Il n’eût pas sauvé l’usine, mais il aurait préservé la scierie, les moulins, les étables

 

Il se retourna vers les femmes qui se tenaient près du lit ou au fond de la chambre : aucune n’avait aperçu le farinelAurait-il péri, emporté par les eaux, ou écrasé sous la toiture du moulin ?…

 

Dans la cour, où François était descendu, un garçon de douze ans arrivé l’un des premiers de La Garde, dit qu’il avait vu Gustou se sauver à toutes jambes, du côté de Saint-JeanPlus de doute : le gardien avait déserté son poste dans la journée et était revenu quand il était trop tard pour pénétrer dans le moulin, et presser sur le levier de commandeEt il s’était enfui, affolé par le désastre dont il était la cause

 

– Et mon père ? s’écria tout à coup François ; mon père qui ne sait rien encore !… Voyons, mes amis, qui de vous va le prévenirdoucement… en ne lui disant pas toute la vérité ?

 

– J’y vais, fit le forgeron Régis

 

– Prends ma bicyclette pour aller plus vite… Et surtout, ménage-lePauvre père !

 

Et sûrement tous ceux qui étaient là, et que l’orgueil et l’entêtement du meunier avaient plus ou moins indisposés contre lui, se disaient tout bas : « Pauvre François ! pauvre garçon ! »

 

Il retourna auprès de sa mère. Les bonnes femmes, dévouées mais bavardes et encombrantes qui l’assistaient, répétaient à l’envi : « Elle est hors de danger…, ne vous faites plus souci… »

 

François n’était pas rassuré ; et il envoya quérir un médecin, – non celui de Saint-Jean, le pont sur la Durenque ayant été emporté, – mais celui de La Selve, le docteur Veyrac

 

À La Capelle, à cette même heure, La Durenque était redevenue un petit ruisseau. Le vieux Terral, Jacques, Linou et Cécile avaient rejoint Garric dans la maison préservée et délivrée.

 

Cadet-Terral était remonté à l’hôtel du « Soleil Levant », accompagné de ses conseillers, pour « prendre la bière » offerte par Boussaguet… Ils étaient à peine rassis, quand Régis entra, suant, crotté jusqu’au cou.

 

– Monsieur le maire, fit-il, j’aurais deux mots à vous dire

 

– C’est toi, Régis ? dit le meunier surpris et se levant. Qu’est-ce qu’il y a ?

 

– Il faut venir, monsieur Terral ; Sophie n’est pas bien

 

– Ma femme ?

 

– Oui… un petit accident… On espère que ça ne sera rien… En allant détacher les bœufs de la crèche, elle est tombée… et s’est un peu trempée.

 

Terral ouvrit de grands yeuxLes bœufs… la crèche… l’eau

 

– L’eau est donc entrée dans l’étable ?

 

– Oui, en abondanceVenez, monsieur le maire ; on vous languit, là-bas.

 

Terral passa du côté de la cuisine pour régler la dépense du déjeuner, tandis que Régis avalait un verre de rhum et disait aux conseillers :

 

– Un grand malheur, vous savez !

 

– Vraiment ? fit Boussaguet ; l’inondation ?

 

Le forgeron ne répondit que par un signe de tête : Terral rentrait.

 

– Partons ! fit-il. Excusez-moi, mes amis.

 

Tous le regardaient s’en aller, muets, les uns sachant déjà, les autres devinant la vérité.

 

En route, Régis prépara de son mieux le meunier à la révélation de son malheur… Ils arriveraient à la nuit tombée : ce soir Terral ne pourrait rien voir ; mais demain, quel réveil !…

 

La meunière reconnut pourtant la voix de son mari.

 

– Enfin, te voilà ! gémit-elle ; et tout aussitôt, elle demanda :

 

– Tu as sauvé les bœufs ?

 

Et le délire la reprit… Le docteur Veyrac arriva, ne put se prononcer, ordonna des sinapismes, des compresses d’eau sédative, en attendant la glace qu’on ne pourrait avoir que le lendemain par l’autobus venant du chef-lieu.

 

Terral ne tenait pas en placeFrançois dut lui révéler une partie de l’affreuse réalité : les portes du déversoir restées fermées… une brèche dans la chaussée

 

– La chaussée a cédé ? cria le meunier stupéfait.

 

– Hélas !

 

– Voilà pourquoi je n’entendais plus la chute de l’eau !… Ah ! ce bandit de Gustou !… Je vais le faire arrêter par les gendarmes !…

 

Il allait et venait comme un fauve en cage. Il ouvrait la croisée, levait la lampe au-dessus de sa tête pour tâcher d’apercevoir la digue, les moulins, l’usine… Mais la clarté était pauvre et courte… Il reposait la lampe, s’asseyait une minute au coin du feu, se relevait, gémissait, sacrait, monologuait à mi-voix, remontant dans la chambreSophie continuait à s’agiter dans la fièvre et le délire

 

Un instant il sortit en cachette de son fils… La nuit était d’autant plus sombre qu’une sorte de brouillard s’élevait du ruisseau et des prés inondés. Terral essayait, à tâtons, d’aller vers le moulin et la scierie : il se heurta à un tas de pierres et de poutres enchevêtrées, glissa dans une crevasse à moitié pleine d’eau d’où il eut beaucoup de peine à se retirer, et revint, trempé et éclopé, s’asseoir devant le feu, dans la cuisine déserte. Le dos à la flamme, il parvint à s’assoupir quelques moments, se réveilla en sursaut, comme si un coup de tonnerre eût ébranlé la maison… La nuit, interminable, s’acheva pourtant… Mais, quand l’aube parut, malgré son fils qui s’efforçait de le retenir encore, il courut sur la chaussée, – sur ce qui restait de la chaussée, – et demeura cloué en place, les yeux hagards, la bouche ouverte, les bras au ciel, pétrifié. Et il y avait de quoi : l’étang vidé, la Durenque zigzaguant au milieu, redevenue un faible ruisseau presque limpide, et que l’énorme brèche de la digue laissait fuir sans obstacle jusqu’à ce qu’il se perdit dans les décombres de la scierie, comme une couleuvre s’enfonçant dans une muraille ; une moitié du bâtiment abritant les moulins écroulée et laissant voir tambours à cylindres et blutoirs culbutés, souillés, à demi envasés ;… et, en face, l’usine, cette usine objet de tant d’orgueil, de rêves et d’espoirs, maintenant éventrée, béante, ses appareils démolis, tordus, ses bonbonnes en miettes, un pêle-mêle de bûches et de troncs roulés de la colline et qui, après avoir, comme des béliers, crevé les murs, ne s’étaient arrêtés plus bas, qu’aux piles du pont, effondré aussi.

 

Terral ne bougeait pas, ne pleurait pas, ne criait pas ; il regardait toujours un même point : les condamnés doivent avoir ces yeux au petit jour, devant le couteau de la guillotine.

 

François était accouru auprès de lui, craignant la congestion ou le désespoir.

 

Père, appela-t-il doucement, en lui touchant l’épaule.

 

Le meunier eut un soubresaut, parut revenir à lui… Ses bras retombèrent, et il n’eut qu’un mot, celui que prononcent également dans les catastrophes les héros de tragédie et les simples rustiques : « Malédiction ! ».

 

Et il se laissa ramener à la maison, docile comme un enfant.

 

En apprenant le désastre, Linou courut à Fontfrège pour soigner Sophie et essayer de consoler Cadet. Mais, en dépit de tous les soins, la meunière mourut, deux jours après, sans avoir repris conscience d’elle que quelques minutes avant d’expirer. Née dans une ferme, restée paysanne, terrienne d’esprit et de cœur, elle périt pour avoir eu, pendant l’orage, des préoccupations de terrienne ; elle n’avait pas songé à préserver la digue et les moulins en ouvrant les portes de l’écluse ; elle n’avait eu qu’une pensée suprême : sauver ses bœufs

 

Son père, le vieux maître de La Calcie, qui avait été, deux mois plus tôt, le dur prophète de la catastrophe, se retrouva, devant le lit de l’agonisante, en face de son gendre écroulé, anéanti, presque inconscient. Il n’eut qu’un geste : son bras tendu pour indiquer les ruines du dehors et ramené vers le lit de sa fille mourante ; et ces seuls mots à l’adresse de Terral : « Voilà ton œuvre, orgueilleux fou ! »

 

La Calcie dépendant de La Capelle, c’est dans le cimetière de cette paroisse que Sophie fut inhumée. Soutenu par Jacques et François, le veuf mena le deuil, automatiquement et comme dans un rêve : tout ressort était cassé en lui… Aussi, lorsqu’après la funèbre cérémonie, à laquelle assista la population des deux paroisses, Jacques et François, d’un commun accord, emmenèrent le malheureux, non vers Fontfrège, mais vers le moulin de La Capelle, il ne fit aucune résistance.

 

En arrivant au bas de la côte, au coin de l’étang et en face de sa maison natale, il s’arrêta comme un homme qui s’éveille, se passa la main sur les yeux ; et, apercevant son père qui l’attendait au seuil, appuyé sur son bâton, il demanda, surpris :

 

– Où me menez-vous donc ?

 

– Dans ta vraie maison, mon pauvre Cadet, répondit le vieillard… Tu vois… elle a résisté, quoique vieille ; et notre chaussée, plus vieille encore, a su nous défendre… Entre…

 

Il franchit le seuil qu’il n’avait point passé depuis quinze ans, et, machinalement, alla s’asseoir au coin du feu, à la place même où il s’asseyait autrefois.

 


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