François Fabié
Le retour de Linou
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ÉPILOGUE

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ÉPILOGUE

 

Six mois se sont écoulés depuis la catastrophe de Fontfrège.

 

Le lendemain des obsèques de Sophie, François, accompagné de son oncle Jacques, était allé faire déblayer les ruines et sauver ce qui pouvait garder quelque valeur : appareils de l’usine, cylindres des moulins, lames et fers de la scierie, bois de charpente, et tout le grain et toute la planche que l’eau n’avait pas emportés ou gâtés. La maison d’habitation avait peu souffert, la grange et les bêtes avaient été épargnées.

 

Le jeune homme portait vaillamment son malheur, et s’inquiétait surtout de rembourser les créanciers de son père. Jacques aida de son mieux à la triste liquidation. M. Vergnade, qui cherchait dans de nouvelles entreprises un dérivatif à son chagrin, offrit d’acheter ce qui restait de Fontfrège, se proposant de relever la chaussée afin d’avoir un bel étang et du poisson, et d’installer une filature à la place des moulins. Il ne lésina pas sur les prix ; et François, calcula que, toutes dettes payées, il resterait à son père quelques milliers de francs, à peu près le double de ce que les Anguilles lui avaient coûté vingt ans plus tôt.

 

Alors, le jeune homme respira ; et, en reprenant pour toujours le chemin de La Capelle, il dit à son oncle :

 

– J’avais prédit à Cécile que je serais, un jour, aussi pauvre qu’elle ; mes prévisions sont dépassées… Mais je ne doute pas de son cœur ; et nous reparlerons mariage à la fin de notre deuil.

 

Pour ne pas habiter sous le même toit que sa fiancéescrupule peut-être excessif chez des rustiques, mais qui devait plaire à Linou, – il proposa à celle-ci de prendre Cécile à l’école, et de céder pour quelque temps Lalie au moulin.

 

Cet arrangement agréa à tous, – sauf à Cadet qui, après avoir vécu des semaines dans un état de prostration et de demi inconscience inquiétant, parlant peu, ne prenant intérêt à rien et somnolant de longues heures au coin du feu, en face de son vieux père, – s’avisa, un matin, au déjeuner, de remarquer que c’était Lalie qui servait la soupe.

 

– Où est donc Cécile ? demanda-t-il ?

 

On lui expliqua qu’elle aidait Linou à l’école. Ce mot d’école fut un autre tremplin pour sa pensée débile.

 

– C’est vrai, dit-il, les écoles ont rouvert, où avais-je la tête ?

 

À dater de ce moment, la mémoire lui revint par degrés, avec lenteur, mais sans arrêt… Il sortit un peu, parut s’intéresser au travail de la scierie, au rhabillage des meules du Moulin-Bas. Enfin, un jour, il échappa à la surveillance discrète que, sur les conseils du médecin, on avait organisée autour de lui, et descendit le cours de la Durenque. François, prévenu, courut à bicyclette à Fontfrège où il arriva le premier, et se cacha pour épier et intervenir au besoin. Son père s’arrêta un moment à regarder l’espace vaseux qui avait été son étang ; puis, il alla s’asseoir sur un des rocs éboulés de la chaussée, et la tête entre ses poings, contempla longuement les ruines de son entrepriseMurmura-t-il avec Job des paroles de résignation ? Mystère… En tout cas, une heure après, il reprenait le chemin de La Capelle, toujours par la vallée de la Durenque ; François n’avait pas eu à se montrer.

 

Linou trouvait cette guérison miraculeuse, et en remerciait la Vierge et les saints. Jacques hochait la tête, un peu sceptique encore. N’y aurait-il pas quelque sursaut de désespoir ou de révolte ? François se risqua à parler du règlement de leurs affaires : tout serait payé et au-delà ; dans six mois on ne devrait rien à personne.

 

– Dans six mois ? fit Cadet surpris ; est-ce bien sûr ?

 

– Je vous l’affirme, père ; n’ayez aucun souci !

 

– Tu es un brave garçonPardonne-moi si je n’ai pas toujours su t’apprécier

 

Puis, après un moment de silence :

 

– Et tu ne songes plus… à te marier ?

 

– Un peu plus tard, mon père… Notre deuil est encore bien récent

 

– Tu as raison, toujours raison… Je vais tâcher d’être raisonnable aussi.

 

Ces derniers mots parurent un peu énigmatiques à François ; il devait en avoir la clef le dimanche suivant.

 

Ce jour-là, toute la famille était réunie, au moulin, à l’heure du goûter, Jacques et Linou ayant pensé qu’il convenait de fêter, – oh ! discrètement et sans en prévenir leur frère, – le retour de celui-ci à la pleine santé de corps et d’esprit. Autour de la table on avait fait des projetsCadet manifestait le désir de se remettre au travail, en faisant marcher la scierie, qu’on agrandirait afin d’y installer une lame circulaire. Jacques, de son côté, persistait à vouloir se livrer, au moins quelques heures par jour, à un travail manuel utile. Il rêvait de faire construire, à côté de la scierie un atelier pour « tourner » et s’adonner, de concert avec son vieil ami Lauret, revenu de Rodez au village natal, à la sculpture sur bois ; l’un ferait des chaires et des autels ; l’autre, des statues pour les églises les plus pauvres de la contrée ; « Et Maurice Barrès serait content ! »

 

Tout à coup, on frappe à la porteBoussaguet, l’adjoint et le conseiller Singlart entrent, affairés, et rappellent à M. le maire que le Conseil municipal est assemblé et n’attend plus que lui pour commencer la délibération.

 

Le Conseil ? Personne, au moulin, n’y avait songé, – hormis Cadet qui n’avait soufflé mot aux siens de la lettre de démission écrite la veille, et par lui-même portée à la poste de La Capelle.

 

– Je ne suis plus maire ni conseiller, dit-il à Boussaguet d’une voix d’abord un peu tremblante, mais qui allait s’affermissant peu à peu… Ma lettre de démission est, à cette heure, parvenue à la Préfecture.

 

Aline, Jacques et Garric se regardèrent stupéfaits, heureux au fond. Boussaguet et Singlart, – contents aussi, – crurent devoir protester contre la détermination imprévue du meunier.

 

– Je n’ai plus le droit d’être maire, répliqua celui-ci. On n’administre pas une commune quand on ne sait pas administrer sa maison.

 

Nouvelles protestations des deux compères.

 

– N’insistez pas, fit Terral ; nul ne peut servir deux maîtres, je le vois à présent… Le malheur n’aurait pas frappé les miens si j’avais été dans ma maison, le jour de l’orage, au lieu de fêter, à l’auberge une élection qui flattait mon orgueil… J’aurais ouvert mes vannes, sauvé ma chaussée et mes usines, empêché ma pauvre femme d’attraper le coup de la mort.

 

Il se leva, alla à l’armoire, en retira un petit carton, le tendit à Boussaguet, lui disant :

 

– Voilà l’écharpe ; emportez-la ; elle vous revient de droit… Et puisse-t-elle ne jamais faire de vous ce qu’elle a fait de moi : un pauvre homme qui a tué sa femme, tourmenté son vieux père et ruiné son enfant.

 

Il se rassit, et des pleurs, les premiers depuis la catastrophe, jaillirent de ses yeux

 

Quand Boussaguet et Singlart furent sortis, Linou se jeta au cou de son frère.

 

– Ne pleure pas, mon pauvre Cadet ; te voilà redevenu humble et bon… et tout est là. Va, notre père ne t’en veut point.

 

– Sûrement que je ne lui en veux pas, fit le vieillard, une larme aussi au coin de l’œil,… puisqu’il est revenu au logis pour la seconde fois.

 

– Et moi, père, ajouta François, si ce n’était la mort de ma mère, je bénirais l’orage qui nous a faits plus pauvres, mais nous a réunis.

 

Et il alla aussi embrasser son père.

 

– Voilà un beau groupe à sculpter ! s’écria Jacques, essayant de dissimuler son émotion.

 

– Il y manque pourtant quelqu’un, fit observer CadetFrançois, il faut une ménagère dans la maison… Va donc chercher Cécile

 

Et quelques mois après, M. Sermet, devenu curé de La Capelle, lisait au prône : « Il y a promesse de mariage entre François Terral, du moulin de La Capelle, et Cécile Garric, du Vignal… »

 

Le mariage fut fixé au surlendemain de Pâques. En bons traditionalistes, les Terral avaient voulu suivre les anciens us. On était allé, voiturés par Hippolyte, acheter à Rodez les étoffes, le linge du trousseau, les bagues et les pendants d’oreilles et la chaîne pour suspendre la jeannette au cou de la mariée.

 

Tailleurs et couturières emplissaient la salle et la chambre du moulin de leurs caquets, de leurs chansons, sous l’œil ravi du père Terral qui s’en trouvait tout ragaillardi. Et François et Cécile essayaient robes et vestes, rougissant parfois aux plaisanteries un peu vives du maître-tailleur, mais sans s’offenser de propos que consacrait la tradition

 

De temps à autre, Linou apparaissait un instant ; et, à sa vue, les langues s’assagissaient soudain ; on n’oubliait pas la guimpe et le voile de Sœur Marthe sous le pauvre corsage et le chapeau de la laïcisée… Très vite, elle retournait à son école ; quoiqu’elle eût, depuis octobre, une adjointe dévouée et jeune, la sœur Émilie de Saint-Affrique, elle continuait à se surmener, à se consumer dans la fièvre du devoir. En vain, Jacques, qui était le seul à s’en apercevoir, et qui savait que, deux ou trois fois, elle avait eu des étouffements et des défaillances, la grondait et la pressait de se reposer un peu, de se mieux nourrir, de consulter un médecinLa vieille fille promettait tout ce qu’on voulait, et n’en faisait qu’à sa tête. Heureuse d’avoir rétabli la paix entre les siens et de voir prospérer son école, elle se croyait tenue de redoubler de zèle et de ferveur. M. Sermet lui-même tentait de la modérer, mais il y perdait son latin ; et comme le bruit des succès et des vertus de la sainte fille se répandait au loin, il tremblait de la voir enlever à sa paroisse

 

Le lundi de Pâques, sous la haute direction de Lalie, la servante Victorine et la cuisinière de la cure égorgèrent et plumèrent poulets, poules et canards ; Jeantou vida la réserve de truites ; un braconnier, qui n’était autre que Rascal – un Rascal assagi et rentré au pays après maint serment de ne plus boire et de ne plus espionner, – offrit un lièvre tué à l’affût ; et François et Jacques consentirent à fermer les yeux sur cet acte de brigandage, traditionnel aussi.

 

Et enfin se leva le soleil du grand jour, – un clair soleil d’avril qui faisait tout reverdir et tout chanter.

 

À dix heures François et Cécile furent mariés à la mairie par Boussaguet devenu maire ; pour la circonstance il avait endossé sa veste de noce dont la boutonnière s’était récemment fleurie du Mérite agricole. Rasé de frais, peigné, ceinturé de l’écharpe si longuement convoitée, il était presque beau et se montra presque aimable ; il en fut récompensé par l’embrassadetraditionnelle aussi – d’une mariée comme il n’aurait pas souvent occasion d’en voir dans sa mairie.

 

Puis les cloches se mirent en branle ; l’église s’emplit d’amis et de curieux, tous sympathiques aux épousés. M. le curé Sermet, d’ordinaire un peu dépourvu d’onction, trouva cette fois des accents émus. M. Le Crouzet, le vieux curé retraité, souriait aux anges, dans un coin du lutrin. Linou remerciait Dieu d’avoir exaucé son vœu le plus cher, et, tout bas, récitait le célèbre cantique : « Nunc dimittis servum tuum… » Trois personnes pleuraient doucement : le vieux père Terral et Jeantou au banc de famille du moulin, et Cécile agenouillée près de celui à qui elle venait de consacrer sa vie

 

L’on redescendit les rues du village et la côte de la Griffoulade, accompagnés des bénédictions des cloches et des pistolétades de quelques jeunes gens, qui faisaient sursauter Cécile au bras de François, et leurs cœurs se rapprocher davantage.

 

Lalie, assistée de quelques parentes ou voisines, attendait au seuil, avec du vin et des verres ; et tous, gens de la noce et curieux, durent trinquer et boire au bonheur des mariés.

 

On s’aperçut alors que Linou n’était pas là… Elle sera entrée à son école, en passant, pour réparer sans doute quelque oubli, faire quelque recommandation à la sœur Émilie, son adjointe.

 

– La voilà qui descend la côte… fit quelqu’un.

 

Elle arrivait, en effet, mais bouleversée, les jambes fléchissantes, le cœur, – son pauvre cœur déjà si maladeaffreusement serré : elle avait trouvé chez elle une lettre, qu’à la vérité elle s’attendait à recevoir, mais un peu plus tard ; une lettre de la Mère Supérieure de sa communauté, qui lui demandait d’aller diriger à la frontière, en terre italienne, une grande école organisée pour abriter beaucoup de ses compagnes dispersées depuis deux ans.

 

Linou garda son terrible secret ; et l’on se mit à table. Mais le dîner fut relativement court : la journée était si pure, si gaie, la nature si invitante, que les mariés, Jacques Terral, les jeunes conviés avaient hâte d’aller conter leur joie aux prés des bords de la Durenque, et à Roupeyrac où les hêtres commençaient à se poudrer de verdures nouvelles. Pinsons, merles et grives les saluèrent de refrains qui n’étaient que leurs propres épithalames de nouveaux mariés travaillant à leurs nids.

 

La noce s’en revint par le plateau du Séripys, le bien nommé, car il était couvert de cerisiers en fleurs, jalonnant les champs de trèfle ou de blé d’où montaient en trillant des centaines d’alouettes.

 

– Il faisait un temps pareil, le jour où je partis pour le couvent, se disait tout bas Linou ; et sa main serrait dans son corsage la lettre qui l’appelait encore loin de son berceau, et qu’elle ne révèlerait que le lendemain, Jacques la vit soudain pâlir et chanceler.

 

– Qu’as-tu, Linou ? demanda-t-il, anxieux.

 

– Un peu de fatigue seulementPeut-être ce soleil d’avril, qui étourdit ceux qui d’ordinaire vivent trop reclus.

 

Et, faisant effort, elle se remit en marche.

 

François et Cécile s’étaient arrêtés à un carrefour de chemins d’où l’on apercevait, au couchant, le clocher de La Garde ; et une même pensée leur était venue : celle de la petite morte qui, depuis un an, dormait là-bas, dans l’étroit cimetière où ils l’avaient accompagnée.

 

– Pauvre Héloïse ! fit François.

 

– Nous irons lui porter des fleurs demain, n’est-ce pas, quand nous aurons assisté à la messe pour nos morts à nous.

 

– Oui, Cécile, oui, nous irons.

 

Arrivés sur la crête de La Gravasse, qui surplombe la conque verte et fleurie de l’étang et du moulin, et fait vis-à-vis à La Capelle, leurs yeux s’embuèrent à embrasser d’un seul regard leur petit univers, le coin béni où était leur amour, où ils aspiraient à enfermer leur avenir.

 

– Ta maisonnette du Vignal, dit François, fait très bien, vue d’ici, n’est-ce pas, Cécile ?

 

– En effet… Mon père a en aller ouvrir les volets, car le soleil en fait flamber les vitres.

 

– Elle nous sourit, vois-tu ; elle nous fait signe de venirVeux-tu qu’elle soit la nôtre, ce soir ?

 

Cécile ne répondit qu’en baissant la tête et en pressant plus tendrement le bras de son mari

 

Enfin, on s’attabla pour le souper. Linou eût bien voulu n’y pas assister, et rentrer au plus vite chez elle pour y méditer la lettre de la supérieure, prier encore et s’armer de courage en vue d’un nouveau départ. Mais sa présence au repas était nécessaire : on l’aurait crue malade ; Jacques se serait alarmé et les mariés n’auraient pas été pleinement heureux… Elle s’assit donc à sa place, essaya de manger, de causer, de paraître gaie ; elle fut héroïque.

 

Cadet, sans avoir repris sa verve et son entrain de jadis, se montra empressé, cordial, fit bon visage à tous.

 

Trente ans plus tôt, du temps de l’oncle Joseph et de l’oncle Pataud, ce souper de noces ne serait pas allé sans quelques excès de boisson, sans quelques écarts de langage, surtout sans chansons parfois un peu gauloises, et sans « branles » et bourrées à la fin… Et sûrement quelqu’un, à quatre pattes sous la table, aurait dérobé le soulier de la mariée ; puis une équipe improvisée de fileuses et de cordonniers aurait fait mine de remplacer la chaussure disparue, aux grands éclats de rire des convives et aux frais du garçon d’honneur qui n’avait pas su faire bonne garde. Et d’autres farces auraient suivi celle-là, qui est classique… Mais les vieux oncles raillards avaient disparu ; et le souvenir du drame de Fontfrège était trop cuisant encore. Devant Linou, d’ailleurs, nul ne se fût rien permis contre la décence et la gravité.

 

Quand elle comprit que les mariés souhaitaient se retirer, elle s’esquiva elle-même, après les avoir embrassés, et avoir rappelé à tous la belle tradition de la messe du lendemain, dite « messe du chantage », parce que les convives eux-mêmes la chantaient et qu’elle était dite pour les morts des deux familles

 

En tournant le coin de la chaussée, elle entrevit, au clair de lune, un homme assis sur un tronc d’arbre, la tête entre les mains, et qui se leva vivement.

 

– C’est toi, Jean ? fit-elle, surprise, je ne t’avais pas vu sortirSerais-tu souffrant ?

 

– Non, Aline, non… Mais j’avais besoin de respirer…, je ne sais pourquoi, tout ceci m’accable un peu, me paraît un rêve… un tel bonheur, et si peu espéréJe n’en reviens pas… Et il me semble que je vais le payer par quelque malheur égal, qui est en route, et qui ne tardera pas à m’arriver

 

– En voilà des idées !… Est-ce que Dieu n’est pas maître de nous envoyer des joies quand il lui plaît ?

 

Elle sentait que le veuf souffrait toujours, et toujours du même mal.

 

– Jean, ajouta-elle sévèrement, tu n’es pas raisonnable. Prends garde que le malheur dont tu parles ne t’arrive en punition de ces défaillances qui ne sont pas d’un homme de ton âge

 

Il ne répondit pas, mais elle entendit qu’il étouffait un sanglot.

 

Trois autres ombres se dessinèrent sortant de la maison : c’étaient François et Cécile, accompagnés de Jacques. On s’embrassa encore, et les mariés s’en allèrent vers le ruisseau, rejoindre le sentier qui les mènerait au Vignal, leur nid de noces, à travers le pré de l’étang et entre les haies de noisetiers et d’aubépines déjà vertes et fleuries, où sur le murmure infini des grillons les rossignols leur chanteraient le cantique des épousailles.

 

– Allons, petite sœur, dit Jacques à Linou, tu dois être éreintée ; prends mon bras pour monter la côte.

 

– Bonsoir, Jean, fit Linou, tendant la main à celui qu’à pareil jour elle avait jadis quitté et qui, lui, l’aimait toujours.

 

– Bonsoir, Aline, bonsoir, monsieur Jacques

 

Et il resta encore là un moment, à regarder les deux ombres jeunes marcher le long de l’étang qui les reflétait ; puis, s’en allant au bras de Jacques, celle qu’il n’avait jamais senti peser sur le sien

 

 

À la porte de l’école, Jacques pressa encore sa sœur de ménager dorénavant ses forces.

 

– Ton œuvre est faite, lui dit-il, ou du moins une des œuvres qui te passionnaient et qui t’a coûté le plus de soucis et de peine. Laisse maintenant ton adjointe, qui est jeune et robuste, t’alléger un peu la tâche. La Capelle a encore besoin de toi,… et moi aussi, tu le sais bienBonsoir, petite sœur ; dors bien, car tu as bien travaillé.

 

– Bonsoir, mon cher grand frère ; je suis bien contente de toi… À demain. Qui leur eût dit que c’était là un adieu ?

 

Sa porte refermée, Linou monta lentement jusqu’à sa chambrette, s’efforçant de ne pas réveiller son adjointe, la sœur Émilie. Elle alluma sa lampe, relut la lettre, la terrible lettre qui, tout le jour, lui avait brûlé le cœurOui, l’on avait besoin d’elle, là-bas, en terre étrangère, pour soutenir et diriger ses sœurs hier dispersées. On faisait appel à son expérience et à son zèle, à sa piété et à son dévouement… Eh bien, elle irait, voilà tout… Trente-six ans plus tôt, elle était partie pour remercier Dieu d’avoir sauvé sa mère et permettre à Garric d’épouser Mion. Demain, elle partirait de nouveau, estimant qu’elle devait le reste de ses forces à ce Dieu qui lui avait permis de rétablir l’harmonie parmi les siens, de marier la fille de Mion à son neveu, et d’assurer la perpétuité de sa maison

 

Elle s’agenouilla sur la chaise basse qui lui servait de prie-Dieu, donna une pensée aux mariés qui lui devaient leur bonheur ; et, les yeux au ciel, de tout son pauvre cœur aux mouvements désordonnés et douloureux, mais à l’irrésistible élan, elle redit à Jésus :

 

– Mon époux à moi, c’est vous. Maître divin ; vous m’appelez encore. Vous avez d’autres brebis, là-bas, dont vous voulez me confier la garde : j’y coursVeillez sur celles que je vais laisser ici…

 

Alors il lui sembla qu’un sommeil irrésistible l’envahissait peu à peu, l’enveloppait de torpeur. Elle voulut se ressaisir, se redresser pour aller à son lit : un poids invincible la retenait agenouillée. Des lumières fulgurantes passèrent sous ses paupières abaissées. Elle crut voir Jésus tel qu’il apparaît dans les tableaux de la Transfiguration, et elle crut l’entendre qui lui disait :

 

« Non, ce n’est pas là-bas, à la frontière, dans un exil terrestre qu’est à présent ta place ; c’est auprès de moi, de ma mère et de la tienneViens ! »

 

Elle voulut pousser le cri sublime de l’enfant qui perd pied : « Maman ! » Mais dans cet effort suprême, son âme pure et légère s’évada de sa frêle prison, à peu près comme la petite flamme bleue qui, lorsqu’on souffle doucement la lampe, s’étire, se détache en papillon, et s’envole.

 

FIN

 



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