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Sous le rapport de la forme, l’œuf de la Scolie n’a rien de particulier. Il est blanc, cylindrique, droit, de 4 millimètres de longueur à peu près, sur 1 millimètre de largeur. Par son extrémité antérieure, il est fixé sur la ligne médiane du ventre de la victime, bien en arrière des pattes, vers la naissance de la tache brune que forme, à travers la peau, la masse alimentaire.
J’assiste à l’éclosion. Le vermisseau, portant encore à l’arrière la pellicule subtile dont il vient de se dépouiller, est fixé au point où l’œuf adhérait lui-même par son bout céphalique. C’est un spectacle saisissant que celui de la faible créature tout juste éclose et, pour son coup d’essai, trouant la bedaine à son énorme proie, étendue sur le dos. La dent naissante met un jour à la dure besogne.
Le lendemain la peau a cédé, et je trouve le nouveau-né avec la tête plongée dans une petite plaie ronde et saignante. Pour la taille, le vermisseau ne diffère pas de l’œuf, dont je viens de donner les dimensions. Or, la larve de Cétoine, telle qu’il la faut à la Scolie, mesure 30 millimètres de longueur et 9 millimètres de largeur en moyenne ; il suit de là que son volume est de 600 à 700 fois celui du ver de la Scolie nouvellement éclos.
Voilà certes une proie qui, mobile, jouant de la croupe et de la mandibule, mettrait le nourrisson en terrible danger. Le péril a été conjuré par le stylet de la mère ; et le frêle ver attaque la panse du monstre sans plus d’hésitation que s’il embouchait la mamelle d’une nourrice.
D’un jour à l’autre, la tête de la jeune Scolie plonge plus avant dans le ventre de la Cétoine. Pour passer dans l’étroit pertuis ouvert à travers la peau, la partie antérieure du corps se rétrécit et s’allonge, comme par l’effet d’une filière. La larve acquiert ainsi une forme assez étrange. Sa moitié postérieure, constamment en dehors du ventre de la proie, a la configuration et l’ampleur habituelle chez les larves des hyménoptères fouisseurs ; sa moitié antérieure qui, une fois engagée sous la peau de la bête fouillée, n’en sort plus jusqu’au moment de filer le cocon, brusquement s’effile en col de serpent. Cette partie antérieure se moule en quelque sorte sur l’étroit pertuis d’entrée pratiqué dans la peau et garde désormais son fluet moulage. À des degrés divers, pareille configuration se retrouve du reste chez les larves des fouisseurs dont le service consiste en un gibier volumineux, à consommation de longue durée. De ce nombre sont le Sphex languedocien avec son Éphippigère, et de l’Ammophile hérissée avec son Ver gris. Rien de ce brusque étranglement, qui divise l’animal en deux moitiés disparates, ne se montre lorsque les vivres consistent en pièces nombreuses et relativement petites. La larve conserve alors la conformation ordinaire, obligée qu’elle est de passer, à de brefs intervalles, d’une pièce de ses provisions à la pièce suivante.
À partir des premiers coups de mandibules et jusqu’à ce que la venaison soit épuisée, la larve de Scotie ne retire plus sa tête et son long col de l’intérieur de la bête dévorée. Je soupçonne le motif de cette persistance dans un seul point d’attaque ; je crois même entrevoir la nécessité d’un art spécial dans la manière de manger. La larve de Cétoine est un morceau de résistance, morceau unique qui doit, jusqu’à la fin, conserver une convenable fraîcheur. La jeune Scolie doit donc l’attaquer avec réserve, au point, toujours le même, que la mère a choisi à la face ventrale, car le trou d’entrée est ouvert au point exact où l’œuf était fixé. À mesure que le col du nourrisson s’allonge et plonge plus avant, les viscères de la victime sont rongés de proche en proche et méthodiquement, les moins nécessaires d’abord, puis ceux dont l’ablation laisse encore un reste de vie, enfin ceux dont la perte entraîne irrévocablement la mort, suivie de bien près par la pourriture.
Aux premiers coups de dents, on voit sourdre par la plaie le sang de la victime, fluide puissamment élaboré et de digestion facile, où le nouveau-né trouve comme une sorte de laitage. Sa mamelle, à lui, petit ogre, est la panse saignante de la Cétoine. Celle-ci n’en périra pas, du moins de quelque temps. Sont attaquées après les matières grasses enveloppant, de leurs délicates nappes, les organes internes. Encore une perte que la Cétoine peut éprouver sans périr à l’instant. C’est le tour de la couche musculaire tapissant la peau ; c’est le tour des organes essentiels ; c’est le tour des centres nerveux, des réseaux trachéens, et toute lueur de vie s’éteint dans la Cétoine, réduite à un sac vide mais intact, sauf le trou d’entrée ouvert au milieu du ventre. Désormais la pourriture peut gagner cette dépouille ; par sa méthodique consommation, la Scolie a su, jusqu’à la fin, se conserver des vivres frais ; et la voici maintenant qui, replète, reluisante de santé, retire son long col du sac épidermique et se prépare à tisser le cocon où l’évolution s’achèvera.
Que je fasse quelque erreur dans l’exacte succession des organes consommés, c’est possible, car il n’est pas aisé de reconnaître ce qui se passe dans les flancs de la bête fouillée. Le trait dominant de cette savante alimentation, qui procède du moins nécessaire au plus nécessaire pour la conservation d’un reste de vie, n’est pas moins évident. Si l’observation directe ne l’affirmait en partie, l’examen seul de la bête rongée l’affirmerait de la façon la plus formelle.
La larve de Cétoine est, au début, ver dodu. À mesure qu’elle s’épuise sous la dent de la Scolie, elle devient flasque et se ride. En peu de jours, c’est un lardon ratatiné ; puis un sac dont les deux parois se touchent. Et cependant ce lardon et, ce sac ont toujours l’aspect de chair fraîche aussi net que pouvait l’avoir le ver non encore entamé. Malgré les morsures répétées de la Scolie, la vie est donc encore là, tenant tête à l’invasion de la pourriture jusqu’à ce que les derniers coups de mandibules soient donnés. Ce reste de vitalité tenace ne dit-il pas à lui seul que les organes primordiaux sont attaqués les derniers ; ne démontre-t-il pas un dépècement gradué du moins essentiel à l’indispensable ?
Voulons-nous constater ce que devient une larve de Cétoine quand, du premier coup, l’organisme est meurtri dans ces centres vitaux ? L’expérience est facile, et je n’ai pas manqué de la faire. Une aiguille à coudre détrempée, aplatie en lame, puis retrempée et aiguisée, me donne le plus délicat des scalpels. Avec cet outil, je pratique une fine boutonnière par où j’extirpe la masse nerveuse dont nous aurons bientôt à étudier la remarquable structure. C’est fini : la blessure, d’aspect sans gravité, a fait de la bête un cadavre, un vrai cadavre. J’établis mon opérée sur une couche de terreau frais, dans un bocal avec opercule de verre ; enfin je l’établis dans les mêmes conditions que les larves dont les Scolies se nourrissent. Du jour au lendemain, sans changer de forme, elle devient d’un brun repoussant ; puis elle difflue en infect putrilage. Sur le même lit de terreau, sous le même couvert de verre, dans la même atmosphère moite et tiède, les larves aux trois quarts dévorées par les Scolies, ont toujours, au contraire, l’aspect de chair fraîche.
Si un seul coup de mon poignard, façonné avec la pointe d’une aiguille, amène soudain la mort et à bref délai la pourriture ; si les morsures répétées de la Scolie vident l’animal et le réduisent presque à la peau sans achever de le tuer, l’opposition si frappante des deux résultats provient de l’importance relative des organes lésés. Je détruis les centres nerveux, et sans retour, je tue ma bête, devenue infection demain ; la Scolie s’attaque aux réserves adipeuses, au sang, aux muscles, et ne tue pas la sienne, qui lui fournira une saine nourriture jusqu’à la fin. Mais il est clair que si la Scolie débutait comme je l’ai fait, dès les premiers coups de dents elle n’aurait plus devant elle qu’un véritable cadavre, dont la sanie lui serait fatale dans les vingt-quatre heures. La mère, il est vrai, pour obtenir l’immobilité de la proie, a instillé le venin de son dard sur les centres nerveux. Son opération n’est en rien comparable à la mienne. Elle a procédé en délicat physiologiste qui provoque l’anesthésie ; j’ai opéré en boucher qui dilacère, arrache, extirpe. Les centres nerveux restent intacts sous l’aiguillon.
Stupéfiés par le venin, ils ne peuvent plus provoquer de contractions musculaires ; mais qui nous dit que, dans leur engourdissement, ils cessent d’être utiles à l’entretien d’une sourde vitalité ? La flamme est éteinte, mais la mèche conserve un point incandescent. Moi, brutal tortionnaire, je fais plus que souffler la lampe : j’en rejette la mèche, et tout est fini. Ainsi ferait le ver mordant à pleines mandibules sur la masse nerveuse.
Tout l’affirme : la Scolie et les autres déprédateurs dont les provisions consistent en pièces copieuses, sont doués d’un art particulier de manger, art d’exquise délicatesse qui ménage, jusqu’à consommation finale, des traces de vie dans la proie dévorée. Si la proie est menue, telle prudence est inutile. Voyez, par exemple, les Bembex au milieu de leur tas de diptères. La proie happée est entamée par le dos, le ventre, la tête, le thorax, indifféremment. La larve mâche un point arbitraire, qu’elle abandonne pour en mâcher un second ; elle passe à un troisième, à un quatrième, au gré de ses mobiles caprices. Elle semble déguster et choisir par essais répétés les bouchées le mieux à sa convenance. Ainsi mordu en divers points, couvert de plaies, le diptère est bientôt une masse informe que la pourriture gagnerait rapidement si la maigre pièce n’était consommée en une séance. Admettons chez la Scolie cette gloutonnerie sans règle, et l’animal périt à côté de sa corpulente victuaille, qui devait durer fraîche une quinzaine de jours, et n’est presque au début qu’un infect immondice.
Cet art de consommation ménagée ne semble pas d’exercice facile ; du moins la larve, pour peu qu’elle soit détournée de ses voies, ne sait plus appliquer ses hauts talents de table. C’est ce que l’expérimentation va nous démontrer. Je ferai remarquer d’abord qu’en parlant de mon opérée, devenue pourriture dans les vingt-quatre heures, j’ai adopté un cas extrême, pour plus de clarté. La Scolie, en son coup d’essai, ne va pas, ne peut aller jusque-là. Il n’en convient pas moins de se demander si, pour la consommation des vivres, le point d’attaque initial est indifférent, et si la fouille dans les entrailles de la victime comporte un ordre déterminé, en dehors duquel le succès est incertain ou même impossible.
À ces délicates questions, nul, je pense, ne saurait répondre. Où la science se tait, le ver peut-être parlera. Essayons. Je dérange de sa position une larve de Scolie ayant acquis du quart au tiers de son développement. Le long col qui plonge dans le ventre de la victime est assez difficile à extraire, vu la nécessité de tourmenter le moins possible l’animal. J’y parviens avec un peu de patience et les frictions répétées du bout d’un pinceau. La larve de Cétoine est alors retournée, le dos en haut, au fond de la petite cuvette que laisse sur la couche d’humus l’impression du doigt. Enfin sur le dos de la victime, je dépose la Scolie. Voilà mon ver dans les mêmes conditions que tout à l’heure, avec cette différence qu’il a sous les mandibules le dos et non plus le ventre de sa proie.
Toute une après-midi, je le surveille. Il s’agite ; il porte sa petite tête ici, puis là, puis ailleurs ; fréquemment il l’applique sur la Cétoine mais sans la fixer nulle part. La journée s’achève, et il n’a encore rien entrepris. Des mouvements inquiets, et voilà tout. La faim, me disais-je, finira par le décider à mordre. Je me trompais.
Le lendemain, je le retrouve plus anxieux que la veille et tâtonnant toujours, sans se résoudre à fixer les mandibules quelque part. Je laisse faire encore une demi-journée sans obtenir aucun résultat. Vingt-quatre heures d’abstinence doivent cependant avoir éveillé un bel appétit, chez lui surtout qui, laissé tranquille, n’aurait pas discontinué de manger.
La fringale ne peut le décider à mordre en un point illicite. Est-ce impuissance de la dent ? Certes, non ; l’épiderme de la Cétoine n’est pas plus résistant sur le dos que sur le ventre ; et puis, sortant de l’œuf, le ver est capable de trouer la peau ; à plus forte raison, devenu déjà robuste, l’est-il aujourd’hui. Ce n’est donc pas impuissance ; c’est refus obstiné de mordre en un point qui doit être respecté. Qui sait ? De ce côté-là, peut-être, se blesserait le vaisseau dorsal, le cœur de la bête, organe indispensable à la vie. Toujours est-il que mes tentatives de faire attaquer la victime par le dos ont échoué. Est-ce à dire que le vermisseau se rende compte le moins du monde du danger qu’il y aurait pour lui s’il provoquait la pourriture en dépeçant maladroitement sa victuaille par le dos ? Ce serait insensé que de s’arrêter un instant à pareille idée. Son refus est dicté par un ordre préétabli, auquel il obéit fatalement.
Mes larves de Scolie périraient de faim si je les laissais sur le dos de leur victime. Je remets donc les choses en leur état : la larve de Cétoine le ventre en haut, et par dessus la jeune Scolie. Les précédentes expérimentées pourraient me servir, mais comme j’ai à me précautionner contre les troubles que doit avoir amenés l’épreuve subie, je préfère opérer à nouveaux frais, luxe que me permet l’abondance de ma ménagerie. Une Scolie est dérangée de sa position, la tête extraite des entrailles de la Cétoine ; puis abandonnée à elle-même sur le ventre de la victime. Tout inquiet, le ver tâtonne, hésite, cherche et n’implante les mandibules nulle part, bien que ce soit maintenant la face ventrale qu’il explore. Il n’hésiterait pas davantage établi sur le dos. Qui sait ? répéterai-je : de ce côté-là se blesserait peut-être la masse nerveuse ; plus essentielle encore que le vaisseau dorsal. Il ne faut pas que l’inexpérimenté vermisseau plonge au hasard les mandibules ; son avenir est compromis s’il donne un coup de dent mal à propos. À bref délai, ses vivres seront changés en pourriture s’il mord en ce point où j’ai moi-même porté l’aiguille façonnée en scalpel. Donc encore une fois, refus absolu d’entamer la peau de la victime autre part qu’au point même où l’œuf était fixé.
La mère choisit ce point, le plus favorable sans doute à la future prospérité de la larve, sans qu’il me soit possible de bien démêler les motifs de ce choix ; elle y fixe l’œuf, et le pertuis à faire est désormais déterminé d’emplacement. C’est là que le vermisseau doit mordre, là seulement, jamais ailleurs. Son invincible refus d’entamer la Cétoine autre part, dût-il périr de faim, nous montre combien est rigoureuse la règle de conduite inspirée à son instinct.
Dans ses tâtonnements, le ver déposé sur la face ventrale de la victime, retrouve tôt ou tard la blessure béante d’où je l’ai éloigné. S’il tarde trop pour mon impatience, je peux moi-même, avec la pointe d’un pinceau, y conduire sa tête. Le ver alors reconnaît l’ouverture qu’il a pratiquée, il y engage le col et plonge peu à peu dans le ventre de la Cétoine, de façon que le primitif état des choses semble exactement rétabli. Et néanmoins le succès de l’éducation est désormais fort incertain.
Il est possible que la larve prospère, achève de se développer et file son cocon ; il est possible aussi, – et ce cas n’est pas rare, – que la Cétoine rapidement brunisse et tombe en pourriture. On voit alors la Scolie brunir elle-même, gonflée qu’elle est de matières corrompues ; puis cesser tout mouvement sans avoir essayé de se retirer, de la sanie. Elle meurt sur place, empoisonnée par son gibier faisandé outre mesure.
Quelle signification donner à cette brusque corruption des vivres suivie de la mort de la Scolie, lorsque tout paraissait rentré dans l’état normal ? Je n’en vois qu’une. Troublé dans ses actes, détourné de ses voies par mon intervention, l’animal remis sur la blessure d’où je l’avais extrait, n’a pas su retrouver le filon qu’il exploitait quelques minutes avant ; il s’est engagé à l’aventure dans les entrailles de la bête, et quelques morsures intempestives ont mis fin aux dernières étincelles de vitalité. Son trouble l’a rendu maladroit, et sa méprise lui a coûté la vie. Il périt intoxiqué par la riche victuaille qui, consommée suivant les règles, devait le rendre tout rondelet d’embonpoint.
J’ai voulu voir d’une autre manière les effets mortels d’une consommation troublée. Cette fois, c’est la victime elle-même qui brouillera les actes du vermisseau. Telle qu’elle est servie par la mère à la jeune Scolie, la larve de Cétoine est profondément paralysée. Son inertie est complète et si frappante, qu’elle forme un des traits dominants de cette histoire. Mais n’anticipons pas. Il s’agit pour le moment de substituer à cette larve inerte, une larve pareille mais non paralysée, en pleine vie. Pour l’empêcher de se replier en deux et d’écraser le ver, je me borne à rendre immobile la bête, telle que je viens de l’extraire de son terreau natal. Je dois aussi me méfier de ses pattes et de ses mandibules, dont la moindre atteinte éventrerait le nourrisson. Avec quelques liens d’un fil métallique très fin, je la fixe sur une planchette de liège, le ventre en l’air. Puis pour offrir au ver un pertuis tout fait, sachant qu’il se refuserait à l’ouvrir lui-même, je pratique une légère entaille dans la peau, au point où la Scolie dépose son œuf. Le ver est alors mis sur la Cétoine, la tête en contact avec la blessure saignante ; et le tout est déposé sur un lit d’humus dans un récipient avec carreau de vitre protecteur.
Impuissante à se remuer, à contorsionner la croupe, à griffer des pattes et happer des mandibules, la larve de Cétoine, sorte de Prométhée enchaîné sur le roc, offre sans défense le flanc au petit vautour qui doit lui ronger les entrailles. Sans trop d’hésitation, la jeune Scolie s’attable à la blessure faite par mon scalpel, et qui pour elle représente la plaie d’où je viens de l’enlever. Elle plonge le col dans le ventre de sa proie, et pendant une paire de jours les choses semblent marcher à souhait. Puis, voici que la Cétoine se putréfie et que la Scolie périt, empoisonnée par les ptomaïnes du gibier décomposé.
Comme je l’ai déjà vu, elle brunit et meurt sur place, toujours à demi engagée dans le cadavre toxique. L’issue mortelle de mon expérience aisément s’explique.
La larve de Cétoine est dans la plénitude de vie. Avec des liens, il est vrai, j’ai aboli ses mouvements externes pour donner au nourrisson table tranquille, exempte de péril ; mais il n’a pas été en mon pouvoir de maîtriser les mouvements internes, tressaillements des viscères et des muscles qu’irritent l’immobilité forcée et les morsures de la Scolie. La victime possède toute sa sensibilité, et elle traduit comme elle peut par des contractions la douleur éprouvée. Dérouté par ces frémissements, ces soubresauts d’une chair endolorie, dérangé à chaque bouchée, le ver mâche à l’aventure et tue la bête à peine entamée. Avec une proie paralysée d’un coup de dard, suivant les règles, les conditions seraient bien différentes. Pas de mouvements externes, pas de mouvements internes non plus quand les mandibules mordent, parce que la victime est insensible. Le ver, que rien ne trouble, peut alors, avec une parfaite sûreté de coups de dents, suivre sa méthode savante de consommation.
Ces résultats merveilleux m’intéressaient trop pour ne pas m’inspirer de nouvelles combinaisons dans mes recherches. Des études antérieures m’avaient appris que les larves des fouisseurs sont assez indifférentes sur la nature du gibier, bien que la mère les serve toujours de la même manière. J’étais parvenu à les élever avec des proies très variées, sans rapport aucun avec les proies normales. Je reviendrai plus tard sur ce sujet, dont j’espère faire ressortir la haute portée philosophique.
Servons-nous de ces données, informons-nous de ce qui advient lorsqu’on donne à la Scolie une nourriture qui n’est pas la sienne.
Je choisis dans mon tas de terreau, mine inépuisable, deux larves d’Orycte nasicorne, au tiers environ de leur développement total, afin que leur volume ne soit pas disproportionné avec celui de la Scolie, et reproduise à peu près celui de la Cétoine. L’une d’elles est paralysée par une piqûre à l’ammoniaque dans les centres nerveux. Son ventre est entaillé d’une fine boutonnière, sur laquelle je dépose la Scolie. Le mets plaît à mon élève, et il serait bien singulier qu’il en fût autrement quand une autre Scolie, celle des jardins, se nourrit de l’Orycte. Le mets lui convient, car il ne tarde pas à pénétrer à demi dans la succulente bedaine. Tout va bien, cette fois. L’éducation réussira-t-elle ? Pas le moins du monde. Le troisième jour, l’Orycte se décompose et la Scolie périt. Qui accuser de l’échec ? Moi ou le ver ? moi qui, trop maladroitement peut-être, ai pratiqué la piqûre ammoniacale ; le ver qui, novice dépeceur d’une proie différente de la sienne, n’a pas su son métier avec un service changé, et s’est mis à mordre quelque part où le moment n’était pas encore venu de mordre ?
Dans l’incertitude, je recommence. Cette fois je n’interviendrai pas, et ma maladresse sera hors de cause. Comme je viens de l’exposer au sujet de la larve de. Cétoine, la larve d’Orycte est maintenant fixée avec des liens, toute vivante, sur une plaque de liège. Je fais, comme toujours, une petite ouverture au ventre, pour allécher le ver au moyen d’une blessure saignante et lui faciliter l’accès. Même résultat négatif. En peu de temps, l’Orycte est une masse infecte sur laquelle gît le nourrisson empoisonné. L’échec était prévu : aux difficultés d’une proie inconnue de mon élève, s’ajoutaient les troubles suscités par les contractions d’un animal non paralysé.
Recommençons encore, et cette fois avec un gibier paralysé, non par moi, inepte opérateur, mais par un praticien dont la haute compétence soit au-dessus de toute discussion. La fortune me sert à souhait : j’ai découvert la veille, dans un chaud abri, au pied d’un talus sablonneux, trois loges de Sphex languedocien, chacune avec son Éphippigère et l’œuf récemment pondu. Voilà le gibier qu’il me faut, gibier corpulent, de taille convenable pour la Scolie, et de plus, condition superbe, paralysé suivant les règles de l’art par un maître parmi les maîtres.
Comme d’habitude, j’installe mes trois Éphippigères dans un bocal, avec lit de terreau ; j’enlève l’œuf du Sphex, et sur chaque victime, après lui avoir légèrement entaillé la peau du ventre, je dépose une jeune larve de Scolie. Pendant trois à quatre jours, sans hésitation, sans indice aucun de répugnance, mes élèves se nourrissent de ce gibier, si nouveau pour eux. Aux fluctuations du canal digestif, je reconnais que l’alimentation s’opère en règle ; les choses ne se passeraient pas autrement si le service était une larve de Cétoine. Un changement si profond dans le régime n’altère en rien l’appétit. Mais la prospérité est de courte durée. Vers le quatrième jour, un peu plus tôt pour l’une, un peu plus tard pour l’autre, les trois Éphippigères se putréfient en même temps que les Scolies meurent. Ce résultat a son éloquence. Si j’avais laissé l’œuf du Sphex éclore, la larve issue de ce germe se serait nourrie de l’Éphippigère ; et pour la centième fois, j’aurais eu sous les yeux un spectacle incompréhensible, le spectacle d’un animal qui, dévoré parcelle à parcelle pendant près de deux semaines, se vide, s’amaigrit, s’affaisse sur lui-même, se ratatine, en conservant jusqu’à la fin la fraîcheur des chairs propre à la vie. À cette larve de Sphex est substituée une larve de Scolie, à peu près de pareille taille ; le repas restant le même, le convive change, et l’hygiène des chairs fraîches fait rapidement place à la peste des chairs corrompues. Ce qui sous la dent du Sphex serait longtemps resté nourriture saine, promptement devient sanie toxique sous la dent de la Scolie.
Pour expliquer la conservation des vivres jusqu’à finale consommation, nul moyen d’invoquer une propriété antiseptique dont serait doué le venin instillé par l’hyménoptère lors des coups de dard paralysateurs. Les trois Éphippigères avaient été opérées par le Sphex. Aptes à se conserver sous les mandibules des larves du Sphex, pourquoi sont-elles promptement tombées en pourriture sous les mandibules des larves de la Scolie ? Toute idée d’antiseptique est forcément écartée : un liquide préservateur qui agirait dans le premier cas, ne pourrait manquer d’agir dans le second, ses vertus n’étant pas sous la dépendance de la dent du consommateur.
Lecteurs versés dans les connaissances qui se rattachent à mon problème, interrogez, je vous en prie ; cherchez, creusez et voyez quelle peut être la cause de la conservation des vivres lorsque le consommateur est un Sphex, et de leur prompte pourriture lorsque le consommateur est une Scolie. Quant à moi, je n’en vois qu’une ; et je doute très fort qu’on en puisse donner une autre.
Il y a pour les deux larves un art spécial de manger, déterminé par la nature du gibier. Le Sphex attablé sur une Éphippigère, nourriture qui lui est dévolue, connaît à fond l’art de la consommer, et sait ménager, jusqu’à la fin, la lueur de vie qui la maintient fraîche ; mais s’il lui fallait se repaître d’une larve de Cétoine, dont l’organisation différente dérouterait ses talents de dépeceur, il n’aurait bientôt devant lui qu’un monceau de pourriture.
La Scolie, à son tour, connaît la méthode pour consommer la larve de Cétoine, son invariable lot ; mais elle ignore l’art de manger Éphippigère, bien que le mets lui plaise. Inhabiles à dépecer ce gibier inconnu, ses mandibules tranchent au hasard et achèvent de tuer la bête dès leurs premiers essais dans les profondeurs de la proie. Tout le secret est là.
Encore un mot dont je ferai profit dans un autre chapitre. Je remarque que les Scolies auxquelles je sers des Éphippigères paralysées par le Sphex, se maintiennent en excellent état, malgré le changement de régime, tant que les vivres gardent leur fraîcheur. Elles languissent lorsque le gibier se faisande, elles périssent quand survient la pourriture. Leur mort a donc pour cause, non un mets insolite, mais un empoisonnement par quelqu’un de ces toxiques redoutables qu’engendre la corruption animale et que la chimie désigne sous le nom de ptomaïnes. Aussi, malgré le fatal dénouement de mes trois essais, je reste persuadé que l’étrange éducation aurait eu plein succès si les Éphippigères ne s’étaient pas corrompues, enfin si les Scolies avaient su les manger suivant les règles.
Quel art délicat et périlleux que celui de manger chez ces larves carnassières approvisionnées d’une pièce unique, dont elles doivent faire curée une quinzaine de jours, sous la condition expresse de ne la tuer qu’aux derniers moments ! Notre science physiologique, dont nous sommes, à juste raison, si fiers, pourrait-elle tracer, sans erreur, la méthode à suivre dans la succession des bouchées ? Comment un misérable ver a-t-il appris lui-même ce que notre savoir ignore ? Par l’habitude, répondront les darwinistes, qui voient dans l’instinct une habitude acquise.
Avant de décider sur cette grave affaire, veuillez considérer que le premier hyménoptère, quel qu’il soit, s’avisant d’alimenter sa progéniture avec une larve de Cétoine ou tout autre gros gibier dont la conservation devait durer longtemps, forcément ne pouvait laisser de descendance si, dès la première génération, n’était observé, dans toute sa scrupuleuse prudence, l’art de consommer les vivres sans provoquer la pourriture. N’ayant rien encore appris par habitude, par transmission d’atavisme, puisqu’il débutait, le nourrisson mordait sur sa victuaille au hasard. C’était un affamé, sans ménagement pour sa proie. Il taillait sur sa pièce à l’aventure ; et nous venons de voir les fatales conséquences d’un coup de mandibule mal dirigé. Il périssait, – je viens de l’établir de la façon la plus formelle, – il périssait, empoisonné par son gibier, mort et pourri.
Pour prospérer, il lui fallait, quoique novice, connaître le permis et le défendu dans sa fouille à travers les entrailles de la bête ; et ce difficile secret, il ne lui suffisait pas de le posséder par à peu près ; il lui était indispensable de le posséder à fond, car une seule morsure, si le moment n’en était pas encore venu, entraînait infailliblement sa perte. Les Scolies de mes expériences ne sont pas des novices, tant s’en faut : elles descendent de dépeceurs pratiquant leur art depuis qu’il y a des Scolies au monde ; et néanmoins elles périssent toutes par l’effet de la pourriture des rations servies, quand je veux les alimenter avec des Éphippigères paralysées par le Sphex. Très instruites dans la méthode d’attaquer la Cétoine, elles ignorent comment il faut s’y prendre pour consommer avec réserve un gibier nouveau pour elles. Ce qui leur échappe se réduit à quelques détails, le métier d’ogre nourri de chair fraîche leur étant familier dans ses généralités ; et ces détails méconnus suffisent pour faire de nourriture poison. Qu’était-ce donc à l’origine, quand la larve mordait pour la première fois sur une opulente victime ? L’inexpérimentée périssait, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, à moins d’admettre l’absurde : l’antique larve se nourrissant de ces terribles ptomaïnes qui, si promptement, tuent sa descendance aujourd’hui.
On ne me fera jamais admettre et nul esprit non prévenu n’admettra que l’aliment d’autrefois soit devenu poison atroce. Ce que mangeait l’antique larve, c’était de la chair fraîche et non de la pourriture. On n’admettra pas davantage que les chances du hasard aient amené du premier coup le succès dans une alimentation si pleine d’embûches : le fortuit est dérisoire au milieu de telles complications. À l’origine, la consommation est rigoureusement méthodique, conforme aux exigences organiques de la proie dévorée, et l’hyménoptère fait race ; ou bien elle est hésitante, sans règles déterminées, et l’hyménoptère ne laisse pas de successeur. Dans le premier cas, c’est l’instinct inné ; dans le second, c’est l’habitude acquise.
Étrange acquisition, vraiment ! On la suppose faite par un être impossible, on l’admet grandissant dans des successeurs non moins impossibles. Quand la pelote de neige, peu à peu roulant, devient enfin boule énorme, faut-il encore que le point de départ ne soit pas nul. La boule suppose la pelote, aussi petite qu’on le voudra. Or, à l’origine des habitudes acquises, si j’interroge les possibilités, j’obtiens zéro pour toute réponse. Si l’animal ne sait pas à fond son métier, s’il lui faut acquérir quelque chose, à plus forte raison s’il lui faut tout acquérir, il périt, c’est inévitable. La pelote manquant, la boule de neige ne se fera pas. S’il n’a rien à acquérir, s’il sait tout ce qu’il lui importe de savoir, il vit prospère et laisse descendance. Mais alors, c’est l’instinct inné, l’instinct qui n’apprend rien et n’oublie rien, l’instinct immuable dans le temps.
Édifier des théories ne m’a jamais souri, je les tiens toutes en suspicion. Argumenter nébuleusement avec des prémisses douteuses ne me convient pas davantage. J’observe, j’expérimente et laisse la parole aux faits. Ces faits nous venons de les entendre. À chacun maintenant de décider si l’instinct est une faculté innée ou bien une habitude acquise.