Jean-Henri Fabre
Souvenirs entomologiques - V
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SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE V

CHAPITRE IX. LES ONTHOPHAGES. LES ONITICELLES.

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CHAPITRE IX.

LES ONTHOPHAGES.
LES ONITICELLES.

 

Après les notabilités de la gent bousière, étant mis à part les Géotrupes, de corporation différente, il reste, dans le rayon très borné de mes recherches, la plèbe des Onthophages, dont il me serait possible de récolter une douzaine d’espèces autour de ma demeure. Que nous apprendront-ils, ces petits ?

 

Plus zélés encore que leurs grands collègues, ils accourent les premiers à l’exploitation du monceau laissé par le mulet passant. Ils y viennent en foule, longtemps y séjournent, travaillant sous le couvert qui leur donne ombre et fraîcheur. Renversez du pied le monceau. Vous serez surpris de la grouillante population dont rien au dehors ne trahissait la présence. Les plus gros ont l’ampleur d’un pois à peine, mais il y en a de bien plus petits encore, des nains, non moins affairés que les autres, non moins ardents à l’émiettement de l’immondice, dont l’hygiène générale réclame la prompte disparition.

 

Dans les travaux d’intérêt majeur, il n’y a rien de tel que les humbles, concertant leur faiblesse, pour réaliser une force immense. Enflé par le nombre, le voisin du néant devient total énorme.

 

Accourus par escouades aux premières nouvelles de l’événement, aidés d’ailleurs dans leur salutaire besogne par leurs associés les Aphodies, aussi faibles qu’eux, les minuscules Onthophages ont bientôt débarrassé le sol de ses souillures. Ce n’est pas que leur appétit soit capable de consommer d’aussi copieuses victuailles. Que leur faut-il de nourriture, à ces nains ? Un atome. Mais cet atome, choisi parmi les exsudations, doit être recherché entre les brins du fourrage trituré. De la division et subdivision indéfinie du bloc, sa résolution en miettes qu’un coup de soleil stérilise et que dissipe un coup de vent. L’œuvre faite, et très bien faite, la bande d’assainisseurs se met en recherche d’un autre chantier de vidange. Hors de la saison des grands froids, qui suspend toute activité, le chômage lui est inconnu.

 

Et n’allons pas croire que cette besogne ordurière entraîne forme sans élégance et costume dépenaillé. L’insecte ne connaît pas nos misères. Dans son monde, un terrassier revêt somptueux justaucorps ; un croque-mort se pare d’une triple écharpe aurore ; un bûcheron travaille avec casaque de velours. Pareillement, l’Onthophage a son luxe. Le costume est toujours sévère, il est vrai ; le noir et le brun y dominent, tantôt, mat, tantôt avec le luisant de l’ébène ; mais sur ce fond d’ensemble, que de détails de sobre et gracieuse ornementation !

 

L’un a les élytres d’un marron clair avec demi-cercle de points noirs (O. lemur) ; un second (O. nuchicornis) sème les siens, marron clair aussi, de taches d’encre de Chine rappelant un peu l’écriture carrée hébraïque ; un troisième (O. Schreberi), d’un noir luisant comparable à celui du jayet, se pare de quatre cocardes d’un rouge cinabre ; un quatrième (O. furcatus) éclaire le bout de ses courts élytres d’un reflet comme en donnerait un charbon à combustion languissante ; beaucoup (O. vacca ; O. cœnobita et autres) métallisent le corselet et la tête et leur donnent l’éclat du bronze florentin.

 

Le travail du burin complète la beauté du costume. Mignonnes ciselures à sillons parallèles, chapelets noueux, fines rangées d’aspérités, semis de mamelons perlés, sont, presque chez tous, distribués à profusion. Oui, vraiment, ils sont beaux, les petits Onthophages, avec leur corps ramassé et leur trottinante prestesse.

 

Et puis quelle originalité dans leurs ornements frontaux ! Ces pacifiques se complaisent aux panoplies belliqueuses, comme s’ils voulaient guerroyer, eux les inoffensifs. Beaucoup se surmontent la tête de cornes menaçantes. Citons une paire de ces cornus dont l’histoire va nous occuper de façon spéciale. C’est d’abord l’Onthophage taureau (O. taurus), tout de noir vêtu. Il est doué de deux longues cornes, gracieusement courbes et rejetées sur les côtés. Aucun taureau d’élite, dans les pâturages de la Suisse, n’en porte de comparables pour l’élégance et la courbure. Le second est l’Onthophage fourchu (O. furcatus), bien moindre de taille. Son armure consiste en une fourche à trois courtes pointes verticalement dressées.

 

Voilà les deux principaux sujets de cette courte biographie onthophagienne. Ce n’est pas que les autres ne soient dignes de l’histoire. Du premier au dernier, ils nous fourniraient tous d’intéressantes données, quelques-uns même peut-être des particularités inconnues ailleurs ; mais il fallait se borner dans cette multitude, d’observation difficultueuse en son ensemble. Et puis, condition plus grave, mon choix n’était pas libre : je devais me tenir pour satisfait avec les quelques trouvailles offertes par le hasard, et, les quelques réussites obtenues en volière.

 

Sous ce double rapport, deux espèces seulement, les deux que je viens de mentionner, ont satisfait mes désirs. Voyons-les à l’œuvre. Elles nous apprendront, dans ses traits principaux, le genre de vie de la tribu entière, car elles occupent les deux extrémités de l’échelle des grandeurs, l’Onthophage taureau étant, pour la taille, aux premiers rangs, et l’Onthophage fourchu aux derniers. Parlons d’abord du nid. Contre mon attente, les Onthophages sont de médiocres nidificateurs. Chez eux pas de globules joyeusement roulés au soleil, pas d’ovoïdes de laborieuse manipulation dans un atelier souterrain. Avec leur fonction d’émietteurs d’immondices, ils ont tant à faire que le temps leur manque, dirait-on, pour des ouvrages de longue patience. On se borne au strict nécessaire, au plus rapidement obtenu.

 

Un puits vertical est creusé, d’une paire de pouces de profondeur, cylindrique et d’un calibre variable suivant la taille du puisatier. Celui de l’Onthophage fourchu a le diamètre d’un crayon ; celui de l’Onthophage taureau est d’ampleur double. Tout au fond, exactement appliquées contre la paroi, sont amassées et tassées les provisions du ver. Le manque total d’espace libre sur les côtés de l’amas montre de quelle façon l’approvisionnement s’accomplit. Ici absence complète d’une loge, du moindre réduit qui laisserait à la mère liberté de mouvement pour pétrir et modeler son gâteau. La matière est donc simplement refoulée au fond de l’étui cylindrique, où elle prend la forme d’un à coudre plein.

 

En fin juillet, j’exhume quelques nids de l’Onthophage fourchu. C’est travail assez fruste, qui vous surprend par sa grossièreté quand on songe au mignon ouvrier. Des fétus de fourrage mal appliqués, hérissés, en augmentent la rudesse. La nature des matériaux, cette fois fournis par le mulet, est en partie cause de ce disgracieux aspect. La longueur de ces nids est de quatorze millimètres, et la largeur de sept. La face supérieure est légèrement concave, preuve des coups de presse donnés par la mère. Le bout inférieur est arrondi comme le fond du puits servant de moule. Avec la pointe d’une aiguille j’exfolie, parcelle à parcelle, la rustique construction. La masse alimentaire occupe le bas, faisant bloc compact des deux tiers inférieurs du  ; la loge de l’œuf est en haut, sous un mince couvercle concave. Rien de nouveau avec l’Onthophage taureau, dont l’ouvrage, dimensions plus grandes à part, ne diffère pas de celui de l’Onthophage fourchu. D’ailleurs sa manière d’opérer m’est inconnue. Pour les intimes secrets de la nidification, ces nains sont aussi réservés que leurs grands collègues. Un seul a satisfait à peu près ma curiosité ; encore n’est-ce pas un Onthophage, mais une espèce voisine, l’Oniticelle à pieds jaunes (Oniticellus flavipes).

 

Dans la dernière semaine de juillet, j’en fais capture, sous le monceau qu’un mulet employé à fouler les gerbes sur l’aire avait déposé là pendant la suspension du travail. L’épaisse couverture, qu’un soleil violent transforme en couveuse incomparable, abrite une foule d’Onthophages. L’Oniticelle est seul. Sa prompte retraite dans un puits béant attire mon attention. Je fouille à deux pouces environ, et j’extrais le maître de céans, ainsi que son ouvrage, ce dernier très endommagé. J’y reconnais cependant une sorte de sac.

 

L’Oniticelle est installé dans un verre à boire, sur une couche de terre tassée. Je lui donne pour matériaux, de nidification ce que préfèrent les Scarabées, les Copris, la pâte plastique du mouton. Capturée au moment de la ponte, aiguillonnée par les irrésistibles exigences des ovaires, la mère se prête très complaisamment à mes désirs. En trois jours, quatre œufs sont pondus. Cette rapidité, plus grande encore sans doute si ma curiosité n’avait pas troublé la pondeuse, s’explique par la simplicité de l’ouvrage.

 

À la face inférieure du morceau servi par mes soins, dans la partie centrale, la plus molle, la mère détache, tout d’une pièce, au moyen d’une entaille circulaire, un lopin suffisant à ses desseins. C’est la méthode du Copris prélevant sur sa miche de quoi faire une pilule. Un puits est immédiatement dessous, creusé à l’avance. L’insecte y descend avec sa charge.

 

Après une demi-heure d’attente, pour donner à l’ouvrage le temps de prendre tournure, je renverse le verre, désireux de surprendre la mère dans ses occupations de ménage.

 

Le petit bloc du début est maintenant un sac moulé par pression sur la paroi du puits. La mère est au fond de l’outre, immobile, déconcertée par le trouble de ma visite et par l’accès de la lumière. La voir travailler du chaperon et des pattes pour étaler la matière, la fouler et l’appliquer sur son étui de terre, me paraît de réalisation fort difficultueuse. J’y renonce et remets les choses en place.

 

Un peu plus tard, second examen, quand la mère a quitté le terrier. Maintenant l’ouvrage est terminé. C’est, pour la configuration extérieure, un à coudre de 15 millimètres de hauteur sur 10 millimètres de largeur. Le bout plan a tout l’aspect d’un couvercle mis sur l’orifice de l’outre, avec soudure et raccordement soigné. Dans sa moitié inférieure, à bout arrondi, l’outre est pleine. C’est le garde-manger du ver. Au-dessus est la chambre d’éclosion, du fond de laquelle s’élève l’œuf, fixé par une de ses extrémités et verticalement dressé.

 

Le danger est grand pour l’Oniticelle et pour l’Onthophage, fils de la canicule. Leur outre à conserves est de volume bien réduit. Sa forme n’a rien de calculé en vue de modérer l’évaporation ; son peu de profondeur en terre la laisse exposée aux ravages de l’aride. Si la galette durcit, le vermisseau périt, une fois l’abstinence prolongée jusqu’aux limites du possible.

 

Je mets dans des tubes de verre, qui représenteront le puits natal, quelques outres d’Onthophage et d’Oniticelle, après leur avoir pratiqué sur le flanc une ouverture qui me permettra de voir ce qui se passe à l’intérieur. Les tubes sont bouchés avec un tampon de coton et tenus à l’ombre dans mon cabinet. Dans ces étuis imperméables et d’ailleurs clos d’un tampon, l’évaporation doit être bien faible. Elle suffit néanmoins pour amener en quelques jours un degré d’aridité incompatible avec l’alimentation.

 

Je vois les affamés se tenir immobiles, impuissants à mordre sur l’odieux croûton ; je les vois perdre leur embonpoint, se rider, se ratatiner et prendre enfin, au bout d’une quinzaine, toutes les apparences de la mort. Je remplace le coton sec par du coton mouillé. Une moite atmosphère se fait dans les tubes ; les outres s’imbibent par degrés, se gonflent, se ramollissent, et les mourants reviennent à la vie. Ils y reviennent si bien que tout le cycle des métamorphoses s’accomplit sans encombre, à la condition que le coton mouillé soit renouvelé de temps à autre.

 

Mon artifice d’une ondée graduelle, dont le coton humecté est le nuage, suscite le retour à la vie. C’est comme une résurrection. Dans les conditions normales du torride mois d’août, si avare de pluie, l’équivalent de cette ondée est de probabilité presque nulle. Comment alors s’évite la fatale dessiccation des vivres ? Et d’abord il y a, ce me semble, certaines grâces d’état pour ces petits insuffisamment défendus contre le sec par l’industrie de la mère. J’ai vu des larves d’Onthophage et d’Oniticelle reprendre appétit, embonpoint et vigueur sous le coton humide, après trois semaines d’un jeûne qui les avait réduites à un globule ridé. Cette endurance a son utilité : elle permet d’attendre, dans une léthargie, voisine de la mort, les quelques gouttes de pluie, fort douteuses, qui mettront fin à la disette. Elle vient au secours du ver, mais elle ne suffit pas : la prospérité d’une race ne saurait se baser sur des privations.

 

Il y a donc mieux, et ce mieux est fourni par l’instinct de la mère. Tandis que les confectionneurs de poires et d’ovoïdes creusent toujours leur terrier en un point découvert, sans autre protection que la taupinée de déblais, les fouleurs de petites outres forent leurs puits directement sous la matière exploitée et s’adressent de préférence aux volumineux monceaux du cheval et du mulet. Sous l’épais matelas, le sol, défendu de l’insolation et du vent, se maintient assez longtemps frais, imbibé qu’il est par les humeurs du crottin.

 

Du reste, le péril n’est pas de longue durée. En moins d’une semaine, l’œuf donne le ver, et dans une douzaine de jours la larve acquiert tout son développement, si rien ne vient y mettre obstacle. Total, vingt jours environ pour la période critique de l’Onthophage et de l’Oniticelle. Qu’importe après si la paroi de l’outre épuisée se dessèche ! La nymphe ne sera que mieux dans un coffret solide, qui, plus tard, tombera sans difficulté en ruines lorsque, aux premières pluies de septembre, l’insecte se délivrera.

 

Pour l’aspect et les mœurs, la larve est celle que le Scarabée et les autres nous ont fait connaître. Même aptitude à garantir la loge de l’accès desséchant de l’air ; même zèle, même prestesse à mastiquer la moindre brèche avec le ciment de l’intestin ; même besace formant bosse vers le milieu du dos.

 

La larve de l’Oniticelle est la plus remarquable par sa gibbosité. En désirez-vous un croquis prompt et néanmoins fidèle ? Tracez un court boudin ridé. Sur le côté et vers le milieu de ce boudin, greffez un appendice. Voilà la bête, en trois parties à peu près égales. L’inférieure, c’est le ventre ; la supérieure, où l’on cherche d’abord la tête, tant elle paraît la continuation de celle d’en bas, c’est la bosse, la bosse démesurée, extravagante, comme jamais crayon de caricaturiste n’en a risqué de pareille dans ses plus folles conceptions. Elle occupe la place qui reviendrait à la poitrine et à la tête. Où donc sont-elles, ces dernières ? Rejetées de côté par la monstrueuse besace, elles constituent l’appendice latéral, simple verrue. L’étrange créature plie à angle droit sous la charge de sa bosse.

 

Lorsque la nature veut faire du grotesque, elle nous dépasse. Est-ce bien grotesque qu’il faut dire ? Je connais en effigie des singes porteurs de nez insensés qu’avec sa géniale vision de l’énorme n’a pas soupçonnés Rabelais, lui pourtant l’inventeur du nez « à fleute d’alambic, tout diapré, tout estincellé de bubelettes, pullulant, purpuré, à pompettes » ; j’en sais d’embroussaillés avec des barbiches, des tignasses, des favoris où se résument toutes les drôleries poilues ; et cependant, chose non douteuse, les nez en flûte d’alambic, les faces horripilées, sont très bien vues chez la gent simienne. De limite entre le correct et le grotesque, il n’y en a point. Tout dépend de l’appréciateur.

 

Si la larve outrageusement bossue se produisait en public, nul doute qu’elle ne fût la souveraine expression du beau aux yeux de l’Oniticelle et de l’Onthophage. Recluse comme elle est, nul ne la voit. Ses charmes seraient inconnus sans l’observateur philosophe se disant : « Tout est bien qui s’harmonise avec les fonctions à remplir. Le ver a besoin d’un sac à ciment pour garantir ses vivres de la dessiccation ; il naît besacier afin de pouvoir vivre. » Ainsi s’excuse, se glorifie la bosse.

 

Son utilité se manifeste sous un autre aspect. L’outre est de si parcimonieux volume que le ver la consomme presque en totalité. Il n’en reste qu’une faible couche, débris croulant où la nymphe ne trouverait pas la sécurité nécessaire. Il faut consolider la ruine, la doubler d’une enceinte neuve. À cet effet, la larve de l’Oniticelle vide à fond sa besace et tapisse sa loge d’un revêtement uniforme, à la mode des Scarabées et autres.

 

Celle des Onthophages fait travail plus artistique. De son mastic mis en place par gouttes, elle construit une mosaïque d’écailles de faible saillie, rappelant celles d’un cône de cèdre. Une fois terminée, bien sèche et dépouillée des lambeaux de l’outre primitive, la coque obtenue de la sorte par l’Onthophage taureau a la grosseur d’une médiocre noisette et ressemble à l’élégant cône du vergne. L’imitation est telle que je m’y suis laissé prendre, la première fois que les fouilles de mes volières m’ont mis entre les doigts le curieux produit. Il a fallu, pour me tirer d’erreur, le contenu du prétendu cône du vergne. La bosse a ses malices : elle nous réservait cet élégant spécimen de bijouterie stercorale.

 

La nymphe des Onthophages nous garde une autre surprise. Mes observations ne portent que sur deux espèces : l’Onthophage taureau et l’Onthophage fourchu ; toutefois, entre les deux la différence est assez grande, comme taille et conformation, pour qu’il me soit permis de généraliser et d’appliquer à tout le genre le singulier fait que voici.

 

Sur le corselet, vers le milieu du bord antérieur, la nymphe est armée d’une corne très nettement accentuée, d’environ deux millimètres de saillie. C’est diaphane, incolore, sans consistance, comme le sont en cette période les organes naissants, les pattes en particulier, les cornicules du front, les pièces de la bouche. Une future corne est annoncée par cette protubérance cristalline, avec autant d’évidence que la mandibule l’est par son mamelon initial, et l’élytre par son fourreau. Tout entomologiste collectionneur comprendra mon étonnement. Une corne là, sur le prothorax ! Mais aucun Onthophage ne porte telle armure ! Mes registres de volière ont beau m’affirmer le genre de l’insecte, je n’ose leur accorder créance. La nymphe se dépouille. Avec la défroque rejetée, se dessèche et tombe la corne insolite, sans laisser la moindre trace. Mes deux Onthophages, que rendait tantôt méconnaissables une armure inusitée, ont maintenant le corselet inerme.

 

Cet organe fugace, qui disparaît sans laisser même une simple verrue, cette corne temporaire en un point qui doit être finalement inerme, donne lieu à quelques réflexions. Les bousiers, ces placides, affectionnent en général le harnois belliqueux ; ils aiment les armures hétéroclites, la hallebarde, l’épieu, le croc, le cimeterre. Rappelons à la hâte la corne du Copris espagnol. Dans les jungles de l’Inde, le rhinocéros n’en a pas de pareille sur le nez. Puissante à la base, pointue au bout, infléchie en arc, elle va, lorsque la tête se relève, rejoindre la carène du corselet, obliquement tronquée. On dirait le harpon destiné à l’éventrement de quelque monstre. Rappelons le Minotaure, qui fait mine d’embrocher l’ennemi avec le faisceau de ses trois lances à l’arrêt ; le Copris lunaire, cornu sur le front, armé d’une pique à chaque épaule et entaillant son corselet de lunules qui font songer au coutelas courbe du charcutier.

 

Les Onthophages ont un arsenal très varié. Celui-ci (O. taurus) adopte les cornes en croissant du taureau ; celui-là (O. racca) préfère une large et courte lame dont la pointe a pour fourreau une échancrure du corselet ; cet autre (O. furcatus) s’escrime du trident ; ce quatrième (O. nuchicornis) possède la dague avec ailerons à la base, ou bien (O. cœnobita) la latte du cuirassier. Les moins armés se surmontent le front d’une crête transversale, d’une paire de cornicules.

 

À quoi bon cette panoplie ? Faut-il y voir des outils, pioches, pics, fourches, pelles, leviers, dont l’insecte ferait usage dans ses fouilles ? En aucune manière. Les seuls instruments de travail sont le chaperon et les pattes, les antérieures surtout. Je n’ai jamais surpris bousier quelconque tirant parti de son armure pour excaver son terrier ou bien pour amalgamer ses vivres.

 

Du reste, la plupart du temps, la seule direction des pièces s’opposerait à leur fonctionnement comme outil.

 

Pour une fouille exécutée en avant, que voulez-vous que le Copris espagnol fasse de son pic, dirigé en arrière ? La puissante corne ne fait pas front à l’obstacle attaqué ; elle lui tourne le dos.

 

Le trident du Minotaure, quoique disposé dans un sens convenable, ne reste pas moins sans emploi. Privé de cette armure par mes coups de ciseaux, l’insecte ne perd rien de ses talents de mineur ; il descend sous terre aussi aisément que son confrère non mutilé. Raison plus concluante encore : les mères, à qui revient le labeur de la nidification ; les mères, travailleuses par excellence, sont dépourvues de ces encornements ou n’en possèdent que de modestes réductions. Elles simplifient l’armure, elles la rejettent en plein, parce que celle-ci est un embarras plutôt qu’un secours dans le travail.

 

Faut-il y voir des moyens de défense ? Pas davantage. Les ruminants, principaux nourriciers des consommateurs de bouse, sont enclins, eux aussi, à l’armure frontale. L’analogie des goûts est évidente, sans qu’il nous soit possible d’en soupçonner les lointains motifs. Le bélier, le taureau, le bouc, le chamois, le cerf, le renne et les autres s’arment de cornes et d’andouillers, dont il est fait usage pour les joutes amoureuses ou pour la protection du troupeau menacé. Les Onthophages ne connaissent pas ces luttes. Entre eux, pas de noise, et s’il y a péril, on se contente de faire le mort en rassemblant les pattes sous le ventre.

 

Leur armure est donc un simple ornement, un atour de la coquetterie masculine. Aux mieux agrémentés la palme, d’après la loi de la concurrence vitale. Si nous trouvons étranges ces flamberges sur le nez, eux sont d’un autre avis, et les plus extravagants sont les préférés. Le moindre tubercule en plus, surgi par hasard, est surcroît de beauté qui peut décider du choix entre les prétendants. Les mieux embellis captivent les mères, font race et transmettent à leur descendance la cornicule, la verrue cause de leur triomphe. Ainsi s’est formée par degrés, ainsi s’est transmise, se perfectionnant toujours, l’ornementation que l’entomologiste admire aujourdhui. Au dire de l’évolutionnisme, la nymphe de l’Onthophage répond : « J’ai sur le dos une corne naissante, germe d’une parure très bien portée chez nous, témoin le Bubas bison, qui s’en fait une superbe protubérance en forme de proue ; témoin divers parents exotiques qui prolongent leur corselet en un magnifique éperon ; je possède de quoi faire révolution parmi les miens. Si je la conservais, ma bosse, gracieuse innovation, reléguerait mes rivaux au second rang ; j’aurais les préférences, je ferais souche, et ma race, complétant, améliorant mon essai, verrait l’extinction de ces vieilleries démodées. Pourquoi faut-il que ma verrue dorsale se flétrisse, inutile ? Pourquoi ma tentative, tous les ans répétés depuis des siècles, n’aboutit-elle jamais au résultat promis ? »

 

Écoute, ô mon ambitieuse. La théorie affirme bien que toute acquisition fortuite, si minime qu’elle soit, se transmet et s’accroît si elle est profitable ; mais ne compte pas trop sur cette affirmation. Je ne doute pas des avantages que pourrait te valoir un supplément de parure. Je doute, et beaucoup, de l’efficacité du temps et du milieu comme facteurs de transformation. Tu feras sagement de croire que, née, dans le lointain des âges, avec un passager durillon, tu continues et continueras à naître avec ce rudiment de bosse sans aucune chance de le fixer, de le durcir en corne et d’en obtenir un atour de plus pour ton costume de noce.

 

Hommes et bousiers, nous sommes tous à l’effigie d’un prototype immuable : les conditions changeantes de la vie nous modifient un peu à la surface ; dans la charpente, jamais. Le vert-de-gris des siècles altère les médailles en les recouvrant d’une patine ; mais à l’effigie, à la légende première, il ne peut en substituer d’autres. Rien ne me donnera l’aile de l’oiseau, si désirable au milieu des fanges humaines ; rien non plus ne gratifiera ton âge adulte du triomphal panache dont ta verrue de nymphe semble le pronostic.

 

La nymphe de l’Onthophage et celle de l’Oniticelle arrivent à maturité dans une vingtaine de jours. Dans le courant du mois d’août, la forme adulte parait avec le costume mi-partie de blanc et de rouge que les précédentes études nous ont rendu familier. Assez rapidement la coloration normale se constitue. L’insecte cependant n’est pas pressé de rompre sa coque ; la difficulté serait trop grande. Il attend les premières ondées de septembre, qui lui viennent en aide en ramollissant le coffret.

 

Elle arrive, cette pluie libératrice ; et voici, sortant de terre pour accourir aux vivres, le petit peuple en liesse des Onthophages. Parmi les intimes secrets que les volières me révèlent à cette époque, un surtout attire mon attention. Je possède à la fois, en des logis séparés, les nouveaux venus et les vétérans, ces derniers aussi allègres, aussi zélés autour des victuailles que leurs fils, attablés pour la première fois en plein air. Deux générations peuplent mes cages.

 

Même simultanéité des pères et des fils chez tous les bousiers nidifiant au printemps, Scarabées, Copris et Gymnopleures. La précaution que j’ai prise de surveiller les éclosions et de mettre à mesure les jeunes dans un compartiment spécial, m’affirme ce remarquable synchronisme.

 

Il est de règle entomologique que l’ancêtre ne voit pas sa descendance ; il périt une fois l’avenir de sa famille assuré. Par une magnifique prérogative, le Scarabée et ses émules connaissent leurs successeurs ; pères et fils sont convives du même festin, non dans mes volières, où le problème en étude m’impose de les tenir séparés, mais dans la liberté des champs. En commun ils prennent leurs ébats au soleil, en commun ils exploitent le monceau rencontré ; et cette vie de liesse dure tant que l’automne fournit de belles journées.

 

Les froids arrivent. Scarabées et Copris, Onthophages et Gymnopleures se creusent un terrier, y descendent avec des provisions, s’enferment et attendent. En janvier, par une glaciale journée, je fouille les volières exposées à toutes les intempéries. Je procède avec discrétion, pour ne pas exposer tous mes captifs à la rude épreuve. Les exhumés sont tapis chacun dans une loge, à côté des provisions restantes. Remuer un peu les antennes et les pattes quand je les expose au soleil, c’est tout ce que leur permet la léthargie du froid.

 

Dès février, à peine l’imprudent amandier fleuri, quelques endormis se réveillent. Deux Onthophages des plus précoces (O. lemur et O. fronticornis) sont alors très communs, émiettant déjà la bouse que le soleil attiédit sur la grande route. Bientôt éclatent les fêtes du printemps, où tous, grands et petits, nouveaux et vétérans, viennent prendre part. Les anciens, non tous, du moins quelques-uns, les mieux conservés, convolent en secondes noces, privilège inouï. Ils ont deux familles séparées par un an d’intervalle. Ils peuvent en avoir trois, comme le témoigne certain Scarabée (S. laticollis) qui, depuis trois années en volière, me donne chaque printemps sa collection de poires. Peut-être même vont-ils au delà. La gent bousière a ses vénérables patriarches.

 


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