Jean-Henri Fabre
Souvenirs entomologiques - V
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SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE V

CHAPITRE X. LES GÉOTRUPES. L’HYGIÈNE GÉNÉRALE.

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CHAPITRE X.

LES GÉOTRUPES.
L’HYGIÈNE GÉNÉRALE.

 

Achever le cycle de l’année sous la forme adulte, se voir entouré de ses fils aux fêtes du renouveau, doubler et tripler sa famille, voilà certes un privilège bien exceptionnel dans le monde des insectes. L’Apiaire, aristocratie de l’instinct, périt une fois le pot à miel rempli ; le Papillon, autre aristocratie, non de l’instinct, mais de la parure, meurt quand il a fixé en lieu propice le paquet de ses œufs ; le Carabe, richement cuirassé, succombe quand sont disséminés sous les pierrailles les germes d’une postérité.

 

Ainsi des autres, sauf les insectes sociaux, dont la mère survit, seule ou bien accompagnée de serviteurs. La loi est générale : l’insecte est, de naissance, orphelin de père et de mère. Or voici que, par un revirement inattendu, l’humble remueur de fumier échappe aux sévérités moissonnant les superbes. Le bousier, rassasié de jours, devient patriarche.

 

Cette longévité m’explique d’abord un fait qui m’avait frappé autrefois, lorsque, pour me familiariser un peu avec les populations dont l’histoire me souriait tant, j’alignais dans mes boites des Coléoptères épingles. Carabes, Cétoines, Buprestes, Capricornes, Saperdes, etc., cela se trouvait un par un et demandait recherches prolongées. Telle et telle autre trouvaille allumait sur la joue les feux de l’enthousiasme. Des exclamations parlaient de notre bande novice lorsque l’un de nous avait mis la main sur l’une de ces raretés. Un peu de jalousie accompagnait nos félicitations à l’heureux possesseur. Il ne pouvait en être autrement, jugez donc : il n’y en avait pas pour tous.

 

Une Saperde scalaire, hôte des cerisiers morts, habillée de jaune d’œuf avec échelons de velours noir ; un Carabe purpurescent, liseré d’améthyste sur le pourtour de ses élytres d’ébène ; un Bupreste rutilant, qui marie les éclairs de l’or et du cuivre au somptueux vert de la malachite, c’étaient là de gros événements, trop rares pour nous satisfaire tous.

 

Avec les bousiers, à la bonne heure ! Parlez-moi de ces coléoptères s’il faut garnir à satiété les plus avides flacons asphyxiateurs. Ils sont, les petits surtout, multitude sans nombre quand les autres sont population clairsemée. J’ai souvenir d’Onthophages et d’Aphodies grouillant par milliers sous le même couvert. L’assemblée aurait pu se cueillir à la pelle.

 

Aujourdhui la répétition de ces foules n’a pas encore lassé ma surprise ; comme autrefois, l’abondance de la famille bousière fait contraste frappant avec la rareté relative des autres. Si l’idée me venait de reprendre la gibecière de chasseur d’insectes et de recommencer les investigations qui m’ont valu de si délicieux moments, j’aurais la certitude de remplir mes flacons de Scarabées, Copris, Géotrupes, Onthophages et autres membres de la même corporation, avant d’avoir fait médiocre trouvaille dans le reste de la série. Vienne le mois de mai, et le brasseur d’ordures domine en nombre ; viennent les mois de juillet et d’août, avec leurs chaleurs étourdissantes qui suspendent la vie dans les champs, et l’exploiteur des matières sordides est toujours à l’œuvre lorsque les autres sont terrés, immobiles, engourdis. Avec sa contemporaine, la Cigale, il représente à peu près seul l’activité pendant les jours torrides.

 

Cette plus grande fréquence des bousiers, du moins dans ma région, n’aurait-elle pas pour cause la longévité de la forme adulte ? Je le pense. Tandis que les autres insectes ne sont appelés aux joies de la belle saison qu’une génération après l’autre, eux y sont conviés le père à côté des fils, les filles à côté de la mère. À fécondité égale, ils sont donc doublement représentés. Et ils le méritent vraiment, en considération des services rendus. Il y a une hygiène générale qui réclame la disparition, dans le plus bref délai, de toute chose corrompue. Paris n’a pas encore résolu le formidable problème de ses immondices, tôt ou tard question de vie ou de mort pour la monstrueuse cité. On se demande si le centre des lumières n’est pas destiné à s’éteindre un jour dans les miasmes d’un sol saturé de pourriture. Ce que l’agglomération de quelques millions d’hommes ne peut obtenir avec tous ses trésors de richesses et de talents, le moindre hameau le possède sans se mettre en frais, ou même s’en préoccuper.

 

Prodigues de soins à l’égard de la salubrité rurale, la nature est indifférente au bien-être des villes, quand elle n’y est pas hostile. Elle a créé pour les champs deux catégories d’assainisseurs, que rien ne lasse, que rien ne rebute. Les uns, Mouches, Sylphes, Dermestes, Nécrophages, Histériens, sont préposés à la dissection des cadavres. Ils charcutent et dépècent, ils alambiquent dans leur estomac les déchets de la mort pour les rendre à la vie.

 

Une taupe éventrée par les instruments de labour souille le sentier de ses entrailles déjà violacées ; une couleuvre gît sur le gazon, écrasée par le pied d’un passant qui croyait, le sot, faire bonne œuvre ; un oisillon sans plumes, chu de son nid, s’est aplati, lamentable, au pied de l’arbre qui le portait ; mille et mille autres reliques analogues, de toute provenance, sont çà et là disséminées, compromettantes par leurs miasmes si rien n’y met ordre. N’ayons crainte : aussitôt un cadavre signalé quelque part, les petits croque-morts accourent. Ils le travaillent, le vident, le consomment jusqu’à l’os, ou du moins le réduisent à l’aridité d’une momie. En moins de vingt-quatre heures, taupe, couleuvre, oisillon, ont disparu, et l’hygiène est satisfaite. Même ardeur à la besogne dans la seconde catégorie d’assainisseurs. Le village ne connaît guère ces chalets à odeur d’ammoniaque où dans les villes vont se soulager nos misères. Un petit mur pas plus haut que ça, une haie, un buisson, c’est tout ce que le paysan demande comme refuge au moment où il désire être seul. C’est assez dire à quelles rencontres pareil sans-façon vous expose. Séduit par les rosettes des lichens, les coussinets de mousse, les touffes de joubarbe et autres jolies choses dont s’embellissent les vieilles pierres, vous vous approchez d’un semblant de mur qui soutient les terres d’une vigne. Ouf ! au pied de l’abri si coquettement paré, quelle horreur, largement étalée ! Vous fuyez : lichens, mousses, joubarbes, ne vous tentent plus. Revenez le lendemain. La chose a disparu, la place est nette : les bousiers ont passé par là.

 

Préserver le regard de rencontres offensantes trop souvent répétées est, pour ces vaillants, le moindre des offices ; une mission plus haute leur est dévolue. La science nous affirme, que les plus redoutables fléaux de l’humanité ont leurs agents dans d’infimes organismes, les microbes, voisins des moisissures, aux extrêmes confins du règne végétal. C’est par myriades à lasser le chiffre que les terribles germes pullulent dans les déjections en temps d’épidémie. Ils contaminent l’air et l’eau, ces premiers aliments de la vie ; ils se répandent sur nos linges, nos vêtements, nos vivres, et propagent ainsi la contagion. Il faut détruire par le feu, stériliser par des corrosifs, ensevelir toute chose qui en est souillée. La prudence exige même de ne jamais laisser séjourner l’ordure à la surface du sol. Est-elle inoffensive ? Est-elle dangereuse ? Dans le doute, le mieux est qu’elle disparaisse. Ainsi parait l’avoir compris la sagesse antique, bien avant que le microbe nous eût expliqué combien la vigilance est ici nécessaire. Les peuples d’Orient, plus exposés que nous aux épidémies, ont connu des lois formelles en pareil sujet. Moïse, apparemment écho de la science égyptienne en cette occurrence, a codifié la façon d’agir, lorsque son peuple errait dans les sables de l’Arabie. « Pour tes besoins naturels, dit-il, sors du camp, prends un bâton pointu, fais un trou dans le soi, et couvre l’ordure avec la terre extraite2. »

 

Ordonnance de grave intérêt dans sa naïveté. Il est à croire que si l’islamisme, lors de ses grands pèlerinages à la Kaaba, prenait pareille précaution et quelques autres similaires, la Mecque cesserait d’être annuellement un foyer cholérique, et l’Europe n’aurait pas besoin de monter la garde sur les rives de la mer Rouge pour se garantir du fléau.

 

Insoucieux d’hygiène comme l’Arabe, l’un de ses ancêtres, le paysan provençal ne se doute pas du péril. Heureusement travaille le bousier, fidèle observateur du précepte mosaïque. À lui de faire disparaître, à lui d’ensevelir la matière à microbes. Muni d’outils de fouille supérieurs au bâton pointu que l’Israélite devait porter au ceinturon lorsque des affaires urgentes l’appelaient hors du camp, il accourt ; aussitôt l’homme parti, il creuse un puits où s’engloutit l’infection, désormais inoffensive.

 

Les services rendus par ces ensevelisseurs sont d’une haute importance dans l’hygiène des champs ; et nous, principaux intéressés en ce travail incessant d’épuration, à peine accordons-nous un regard dédaigneux à ces vaillants. Le langage populaire les accable de dénominations malsonnantes. C’est la règle, parait-il : faites du bien, et vous serez méconnu, vous serez malfamé, lapidé, écrasé sous le talon, comme le témoignent le crapaud, la chauve-souris, le hérisson, la chouette et autres auxiliaires qui, pour nous servir, ne demandent rien qu’un peu de tolérance.

 

Or, de nos défenseurs contre les périls de l’immondice étalée sans vergogne aux rayons du soleil, les plus remarquables, dans nos climats, sont les Géotrupes : non qu’ils soient plus zélés que les autres, mais parce que leur taille les rend capables de plus grande besogne.

 

D’ailleurs, quand il s’agit de leur simple réfection, ils s’adressent de préférence aux matériaux pour nous les plus à craindre.

 

Quatre Géotrupes exploitent mon voisinage. Deux (G. mutator, Marsh, et G. sylvaticus, Panz.) sont des raretés sur lesquelles il convient de ne pas compter pour des études suivies ; les deux autres, au contraire (G. stercorurius, Lin., et G. hypocrita, Schmeid.), sont des plus fréquents. D’un noir d’encre en dessus, ils sont l’un et l’autre magnifiquement costumés en dessous. On est tout surpris de pareil écrin chez ces préposés à la vidange. Le Géotrupe stercoraire est, à la face inférieure, d’un splendide violet améthyste ; le Géotrupe hypocrite y prodigue les rutilances de la pyrite cuivreuse. Voilà les deux pensionnaires de mes volières.

 

Demandons-leur d’abord de quelles prouesses ils sont capables comme ensevelisseurs. Ils sont une douzaine, les deux espèces confondues. La cage est au préalable déblayée de ce qui reste des vivres antérieurs, octroyés jusqu’ici sans mesure. Je me propose cette fois d’évaluer ce qu’un Géotrupe est capable d’enfouir en une séance. Vers le coucher du soleil, je sers à mes douze captifs la totalité du monceau laissé à l’instant par un mulet devant ma porte. Il y en a copieusement, la valeur d’un panier.

 

Le lendemain matin, le tas a disparu sous terre. Plus rien au dehors, ou très peu s’en faut. Une évaluation assez approchée m’est possible, et je trouve que chacun de mes Géotrupes, en supposant aux douze part égale dans le travail, a mis en magasin bien près d’un décimètre cube de matière. Besogne de Titan, si l’on songe à la médiocre taille de l’insecte, obligé en outre de creuser l’entrepôtdoit descendre le butin. Et tout cela s’est fait dans l’intervalle d’une nuit.

 

Vont-ils, si bien nantis, se tenir tranquilles sous terre avec leur trésor ? Oh ! que non ! Le temps est superbe. Le crépuscule arrive, calme et doux. C’est l’heure des grands essors, des bourdonnements de liesse, des recherches au loin, sur les chemins où les troupeaux viennent de passer. Mes pensionnaires abandonnent leurs caveaux et remontent à la surface. Je les entends bruire, grimper au grillage, se cogner étourdiment aux parois. Cette animation crépusculaire était prévue. Des victuailles avaient été cueillies dans la journée, copieuses comme celles de la veille. Je les sers. Même disparition dans la nuit. La place est de nouveau nette le lendemain. Et cela durerait ainsi indéfiniment, tant que les soirées sont belles, si j’avais toujours à ma disposition de quoi satisfaire ces insatiables thésauriseurs.

 

Si riche que soit son butin, le Géotrupe le quitte au coucher du soleil pour prendre ses ébats aux dernières lueurs et se mettre en recherche d’un nouveau chantier d’exploitation. Pour lui, dirait-on, l’acquis ne compte pas ; seule est valable la chose qui va s’acquérir. Que fait-il donc de ses entrepôts renouvelés, en temps propice, à chaque crépuscule ? il saute aux yeux que le stercoraire est incapable de consommer en une nuit provisions aussi copieuses. Il y a chez lui surabondance de victuailles à ne savoir qu’en faire ; il regorge de biens dont il ne profitera pas ; et, non satisfait de son magasin comble, l’accapareur se met en fatigue tous les soirs pour emmagasiner davantage.

 

De chaque entrepôt, fondé de çà, de là, au hasard des rencontres, il prélève le repas du jour ; il abandonne le reste, la presque totalité. Mes volières font foi de cet instinct de l’ensevelisseur plus exigeant que l’appétit du consommateur. Le sol s’en exhausse rapidement, et je suis obligé, de temps à autre de ramener le niveau aux limites voulues. Si je le fouille, je le trouve encombré dans toute son épaisseur d’amas restés intacts. La terre primitive est devenue un inextricable conglomérat, qu’il faut largement émonder si je ne veux pas m’égarer dans mes observations futures.

 

La part faite aux erreurs, soit par excès, soit par défaut, inévitables en un sujet peu compatible avec un jaugeage précis, un point très net se dégage de mon enquête : les Géotrupes sont de passionnés enfouisseurs ; ils introduisent sous terre bien an delà du nécessaire à leur consommation. Comme pareil travail, à des degrés divers, est accompli par des légions de collaborateurs, grands ou petits, il est évident que l’expurgation du sol doit s’en ressentir dans une large mesure, et que l’hygiène générale doit se féliciter d’avoir à son service cette armée d’auxiliaires.

 

La plante, d’ailleurs, et, par ricochet, une foule d’existences sont intéressées à ces ensevelissements. Ce que le Géotrupe enterre et abandonne le lendemain n’est pas perdu, tant s’en faut. Rien ne se perd dans le bilan du monde, le total de l’inventaire est constant. La petite motte de fumier enfouie par l’insecte fera luxueusement verdoyer la touffe de gramen voisine. Un mouton passe, tond le bouquet d’herbe. C’est autant de gagné pour le gigot que l’homme attend. L’industrie du bousier nous aura valu un savoureux coup de fourchette.

 

Avec notre mauvaise habitude de tout rapporter à nous, c’est déjà quelque chose. C’est bien davantage si la réflexion nous affranchit de cet étroit point de vue. Dénombrer tous ceux qui, de près ou de loin, participeront aux bénéfices, est impossible dans l’inextricable enchaînement des existences. J’entrevois la fauvette, qui garnira le sommier de son nid avec les menus chaumes rouis par la pluie et le soleil ; la chenille de quelque Psyché, qui fabriquera son fourreau de teigne en imbriquant les débris des mêmes chaumes ; de petits mélolonthiens qui brouteront les anthères de la graminée ; de minimes charançons qui convertiront les semences mûres en berceaux de larves ; des tribus de pucerons qui s’établiront sous les feuilles ; des fourmis qui viendront s’abreuver aux cornicules sucrées de ce troupeau.

 

Tenons-nous-en là. L’énumération ne finirait plus. De l’industrie agricole du bousier, enfouisseur d’engrais, tout un monde tire profit, la plante d’abord et puis les exploiteurs de la plante. Monde petit, très petit, tant que l’on voudra, mais après tout non négligeable. C’est avec des riens pareils que se compose la grande intégrale de la vie, comme l’intégrale des géomètres se compose de quantités voisines de zéro.

 

La chimie agricole nous enseigne que pour utiliser du mieux le fumier d’étable, il convient de l’enfouir à l’état frais autant que possible. Délavé par les pluies, consumé par l’air, il devient inerte, dépourvu de principes fertilisants. Cette vérité agronomique, de si haut intérêt, est connue à fond du Géotrupe et de ses collègues. Dans leur travail d’enfouissement, c’est toujours à la matière de fraîche date qu’ils s’adressent. Autant ils sont zélés pour mettre en terre le produit du moment, tout imprégné de ses richesses potassiques, azotées, phosphatées, autant ils sont dédaigneux de la chose racornie au soleil, devenue infertile par une longue exposition à l’air : le résidu sans valeur ne les concerne pas. À d’autres cette stérile misère.

 

Nous voilà renseignés sur le Géotrupe comme hygiéniste et comme collecteur d’engrais. Un troisième point de vue va nous le montrer météorologiste sagace. Il est de croyance, dans les campagnes, que les Géotrupes volant nombreux, le soir, très affairés et rasant la terre, sont signe de beau temps pour le lendemain. Ce pronostic rural a-t-il quelque valeur ? Mes volières vont nous l’apprendre. Pendant tout l’automne, époque de leur nidification, je surveille de près mes pensionnaires ; je note l’état du ciel la veille, j’enregistre le temps du lendemain. Ici pas de thermomètre, pas de baromètre ; rien de l’outillage savant en usage dans les observatoires météorologiques ; je me borne aux sommaires renseignements de mes impressions personnelles.

 

Les Géotrupes ne quittent leurs terriers qu’après le coucher du soleil. Aux dernières lueurs du soir, si l’air est calme et la température douce, ils vagabondent d’un vol sonore et bas, en recherche des matériaux que l’activité du jour peut leur avoir préparés. S’ils trouvent à leur convenance, ils s’abattent lourdement, culbutés par un essor mal contenu ; ils plongent sous la trouvaille et dépensent à l’enfouir la majeure partie de la nuit. Ainsi disparaissent, en une séance nocturne, les souillures des champs.

 

Une condition est indispensable pour cette épuration : il faut une atmosphère tranquille et chaude. S’il pleut, les Géotrupes ne bougent pas. Ils ont sous terre des ressources suffisantes pour un chômage prolongé. S’il fait froid, si la bise souffle, ils ne sortent pas non plus. Dans les deux cas, mes volières restent désertes à la surface. Écartons ces périodes de loisirs forcés et considérons seulement les soirées où l’état atmosphérique se prête à la sortie, ou du moins me paraît devoir s’y prêter. Je résume en trois cas généraux les détails de mon carnet de notes.

 

Premier cas. Soirée superbe. Les Géotrupes s’agitent dans les cages, impatients d’accourir à leur corvée vespérale. Le lendemain, temps magnifique. Le pronostic n’a rien que de très simple. Le beau temps d’aujourdhui est la continuation du beau temps de la veille. Si les Géotrupes n’en savent pas plus long, ils ne méritent guère leur réputation. Mais poursuivons l’épreuve avant de conclure.

 

Second cas. Belle soirée encore. Mon expérience croit reconnaître dans l’état du ciel l’annonce d’un beau lendemain. Les Géotrupes sont d’un autre avis. Ils ne sortent pas. Qui des deux aura raison ? L’homme ou le bousier ? C’est le bousier qui, par la subtilité de ses impressions, a pressenti, flairé l’averse. Voici qu’en effet la pluie survient pendant la nuit et se prolonge une partie de la journée.

 

Troisième cas. Le ciel est couvert. Le vent du midi, amonceleur de nuages, nous amènerait-il la pluie ? Je le crois, tant les apparences semblent l’affirmer. Cependant les Géotrupes volent et bourdonnent dans leurs cages. Leur pronostic dit juste, et moi je me trompe. Les menaces de pluie se dissipent, et le soleil du lendemain se lève radieux.

 

La tension électrique de l’atmosphère paraît surtout les influencer. Dans les soirées chaudes et lourdes, couvant l’orage, je les vois s’agiter encore plus que de coutume. Le lendemain éclatent de violents coups de tonnerre.

 

Ainsi se résument mes observations, continuées pendant trois mois. Quel que soit l’état du ciel, clair ou nuageux, les Géotrupes signalent le beau temps ou l’orage par leur agitation affairée au crépuscule du soir. Ce sont des baromètres vivants, plus dignes de foi, peut-être, en semblable occurrence, que ne l’est le baromètre des physiciens. Les exquises impressionnabilités de la vie l’emportent sur le poids brutal d’une colonne de mercure.

 

Je termine en citant un fait bien digne de nouvelles informations lorsque les circonstances le permettront. Les 12, 13 et 14 novembre 1894, les Géotrupes de mes volières sont dans une agitation extraordinaire. Je n’avais pas encore vu et je n’ai plus revu pareille animation. Ils grimpent, comme éperdus, au grillage ; à tout instant, ils prennent l’essor, aussitôt culbutés par un choc contre les parois. Ils s’attardent dans leurs inquiètes allées et venues jusqu’à des heures avancées, en complet désaccord avec leurs habitudes. Au dehors quelques voisins, libres, accourent et complètent le tumulte devant la porte de mon habitation. Que se passe-t-il donc pour amener ces étrangers, et surtout pour mettre mes volières en pareil émoi ?

 

Après quelques journées de chaleur, fort exceptionnelles en cette saison, règne le vent du midi, avec imminence de pluie. Le 14 au soir, d’interminables nuages fragmentés courent devant la face de la lune. Le spectacle est magnifique. Quelques heures avant, les Géotrupes se démenaient affolés. Dans la nuit du 14 au 15, le calme se fait. Aucun souffle d’air. Ciel gris uniforme. La pluie tombe d’aplomb, monotone, continue, désespérante. Elle semble ne devoir jamais finir. Elle ne cesse, en effet, que le 18.

 

Les Géotrupes, si affairés dès le 12, pressentaient-ils ce déluge ? Apparemment oui. Mais aux approches de la pluie, ils ne quittent pas habituellement leurs terriers. Il doit alors y avoir des événements bien extraordinaires pour les émouvoir de la sorte.

 

Les journaux m’apportèrent le mot de l’énigme. Le 12 une bourrasque de violence inouïe éclatait sur le nord de la France. La forte dépression barométrique, cause de la tempête, avait son écho dans ma région, et les Géotrupes signalaient ce trouble profond par d’exceptionnelles inquiétudes. Avant le journal, ils me parlaient de l’ouragan, si j’avais su les comprendre. Est-cesimplement coïncidence fortuite ? est-ce relation de cause à effet ? Faute de documents assez nombreux, terminons sur ce point d’interrogation.

 





2  Habebis locum extra castra, ad quem egrediaris ad requisita naturae, Gerens bacillum in balteo; cumque sederis, fodies per circuitum, et egesta humo operies. (Deut., CXXIII, versets 12-13.)



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