Jean-Henri Fabre
Souvenirs entomologiques - V
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SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE V

CHAPITRE XII. LES GÉOTRUPES. LA LARVE.

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CHAPITRE XII.

LES GÉOTRUPES.
LA LARVE.

 

Suivant l’époque plus ou moins tardive de la ponte, il faut d’une à deux semaines pour l’éclosion de l’œuf, qui généralement a lieu dans la première quinzaine d’octobre. La croissance marche assez vite, et bientôt se reconnaît dans la larve un caractère tout différent de ce que nous ont montré les autres bousiers. On se voit dans un Monde nouveau, riche en imprévus. Le ver est plié en deux ; il s’infléchit en croc, comme l’exige l’étroitesse du logis, graduellement creusé à mesure que se consomme l’intérieur du boudin.

 

Ainsi se comportaient les vers du Scarabée, du Copris et des autres ; mais celui du Géotrupe n’a pas la gibbosité qui donnait aux premiers tournure si disgracieuse. Son dos est régulièrement courbe. Ce défaut complet de besace, entrepôt à mastic, dénote d’autres mœurs. La larve, en effet, ne connaît pas l’art de tamponner les brèches. Si je pratique une ouverture dans la partie du saucisson qu’elle occupe, je ne la vois pas s’informer du pertuis se retourner et réparer aussitôt le dommage par quelques coups de truelle bien garnie de ciment. L’accès de l’air parait-il, ne l’importune guère, ou plutôt n’est pas prévu dans ses moyens de défense.

 

Voyez, en effet, sa demeure. À quoi bon l’art du plâtrier, obstructeur de crevasses, quand l’habitation ne peut être lézardée ? Étroitement moulé dans le cylindre du terrier, le saucisson est préservé de l’effritement par l’appui de son moule. La poire du Scarabée, libre de toutes parts dans un vaste souterrain, souvent se gonfle, se fendille, s’écaille ; le saucisson de Géotrupe est affranchi de ces déformations, enserré qu’il est dans un étui. Et si d’ailleurs quelque fissure venait à se produire, l’accident n’aurait rien de périlleux, car maintenant, en automne, en hiver, dans un sol toujours frais, n’est plus à craindre la dessiccation, si redoutée des rouleurs de pilules. Donc, pas d’industrie spéciale contre un danger peu probable et de portée presque nulle ; pas d’intestin docile à l’excès pour garnir la truelle ; pas de gibbosité difforme, magasin du mortier. L’intarissable fienteur de nos premières études disparaît, remplacé par un ver à fonctionnement modéré.

 

Il va de soi que, gros mangeur comme il est, et de plus reclus dans une loge sans communication avec le dehors, il ignore à fond ce que nous appelons propreté. N’allons pas entendre par là qu’il est dégoûtant de souillures, maculé d’immondices : nous ferions grave erreur. Rien de plus net, de plus lustré que sa peau satinée. On se demande par quels soins de toilette, par quelle grâce d’état, tous ces consommateurs d’ordure se maintiennent si propres. À les voir hors de l’habituel milieu, nul ne soupçonnerait leur vie sordide.

 

Le manque de propreté est ailleurs, si toutefois il est permis d’appeler défaut ce qui, tout bien considéré, est une qualité dont la bête tire profit. Le langage, miroir exclusif de nos idées, aisément s’égare et devient, infidèle dans l’expression des réalités. À notre point de vue substituons celui de la larve, secouons l’homme devenu bousier, et aussitôt disparaissent les termes malsonnants.

 

Le ver, consommateur de robuste appétit, n’a pas de rapport avec l’extérieur. Que fera-t-il des déchets de la digestion ? Loin d’en être embarrassé, il en tire parti, comme le font du reste bien d’autres solitaires confinés dans une coque. Il les utilise pour calfeutrer son ermitage et le capitonner de molleton. Il les étale en douce couchette, précieuse aux délicatesses de l’épidémie ; il les édifie en niche polie, en alcôve imperméable qui protégera la longue torpeur de l’hiver. Je le disais bien, qu’il suffisait de s’imaginer un peu bousier pour changer de fond en comble le langage. Voici que l’odieux, l’encombrant, est matière de prix, très utile au bien-être du ver. Onthophages et Copris, Scarabées et Gymnopleures, nous ont habitués à pareille industrie.

 

Le saucisson est dans une position verticale, ou à peu près. Le ver a sa chambre d’éclosion au bout inférieur. À mesure qu’il grandit, il attaque les vivres au-dessus de lui, mais en respectant tout autour une paroi d’épaisseur considérable, ce que lui permet la volumineuse pièce à sa disposition. Le ver du Scarabée, qui n’a pas à se précautionner contre l’hiver, est parcimonieusement servi. La petite poire, chiche ration, est consommée en plein, moins une mince paroi, qu’il a soin du reste d’épaissir et de fortifier avec une bonne couche de son mortier.

 

Le ver du Géotrupe est dans des conditions bien différentes. Il est pourvu d’un monumental saucisson, qui représente près d’une douzaine de fois les vivres de l’autre. Consommer la pièce entière lui serait impossible, si bien doué qu’il soit en panse et en appétit. Aussi la question de la nourriture n’est pas seule en jeu maintenant ; il y a de plus la grave affaire de l’hivernation. Les parents ont prévu les rudesses de l’hiver et légué aux fils de quoi y faire face. Le boudin exagéré va devenir fourreau contre le froid.

 

La larve, en effet, le ronge graduellement au-dessus de sa tête et le creuse d’un couloir tout juste suffisant à son passage. Ainsi sont respectées des parois très épaisses, la partie centrale étant seule consommée. À mesure que l’étui se fore, la muraille est cimentée, capitonnée avec les évacuations intestinales. Le produit en excès s’accumule et forme rempart en arrière. Tant que la saison est propice, le ver déambule dans sa galerie ; il stationne plus haut ou plus bas, n’attaquant les vivres que d’une dent de jour en jour plus languissante. Cinq à six semaines se passent ainsi à festoyer ; puis les froids arrivent, et avec eux la torpeur hivernale. Alors, au bout inférieur de son étui, dans l’amas de matière que la digestion a transformée en fine pâte, le ver se creuse une niche ovalaire polie par des roulements de croupe ; il s’y abrite d’un ciel de lit courbe, et le voilà prêt pour le sommeil d’hiver. Il peut dormir tranquille. Si les parents l’ont établi sous terre à une médiocre profondeur où se font ressentir les gelées, ils ont su du moins exagérer les provisions à outrance. De cet excès énorme résulte un excellent habitacle en mauvaise saison.

 

En décembre, tout le développement est acquis, ou de bien peu s’en faut. Si la température s’y prêtait, devrait maintenant venir la nymphose. Mais les temps sont durs, et le ver, dans sa prudence, juge à propos de différer la délicate transformation. Il pourra, lui le robuste, résister au froid bien mieux que ne le ferait la nymphe, tendre début d’une nouvelle vie. Il patiente donc et attend engourdi. Je l’extrais de sa niche pour l’examiner. Convexe en dessus, presque plane en dessous, la larve est un demi-cylindre replié en crochet. Absence totale de la gibbosité dévolue aux précédents bousiers ; absence également de la truelle terminale. L’art du plâtrier, réparateur de crevasses, étant inconnu, deviennent inutiles l’entrepôt à ciment et l’outil qui met en place.

 

Peau lisse, blanche, obscurcie dans la moitié postérieure par le contenu sombre de l’intestin. Des cils clairsemés, les uns assez longs, les autres très courts, se dressent sur la région moyenne et dorsale des segments. Ils servent apparemment au ver pour se déplacer dans sa loge par les seuls mouvements de croupe. Tête médiocre, d’un jaune pâle ; fortes mandibules, rembrunies au bout.

 

Mais laissons ces minuties, d’intérêt très médiocre, et disons tout de suite que le trait dominant de la bête est fourni par les pattes. Les deux premières paires sont assez longues, surtout pour un animal sédentaire dans un étroit logis. Elles ont la structure normale, et leur vigueur doit permettre au ver de grimper à l’intérieur de son boudin, converti en étui par la consommation. La troisième paire présente une singularité comme je n’en connais pas d’autre exemple ailleurs.

 

Les membres de cette paire sont des pactes rudimentaires, estropiées de naissance, impotentes, frappées d’arrêt dans leur développement. On dirait des moignons d’où la vie s’est retirée. Leur longueur mesure à peine le tiers des précédentes. Bien plus, au lieu de se diriger en bas, à la façon des pattes normales, elles se recroquevillent vers le haut, elles se tournent du côté du dos et restent indéfiniment dans cette bizarre posture, tordues, ankylosées. Je ne parviens pas à voir l’animal en faire le moindre usage. On y reconnaît cependant les diverses pièces des autres ; mais tout cela très réduit, pâle, inerte. Bref, trois mots suffisent pour caractériser la larve des Géotrupes sans confusion possible : pattes postérieures atrophiées.

 

Ce trait est si net, si frappant, si exceptionnel, que le moins clairvoyant ne peut s’y méprendre. Un ver estropié de nature et si visiblement estropié s’impose à l’attention. Qu’en disent les auteurs ? Rien, que je sache. Les quelques rares livres que j’ai autour de moi sont muets sur ce point. Mulsant, il est vrai, décrit la larve du Géotrupe stercoraire, mais il ne fait aucune mention de l’extraordinaire structure. Les minuties descriptives lui auraient-elles fait perdre de vue la monstrueuse organisation ? Labre, palpes, antennes, nombre des articles, poils, tout est signalé, scruté ; et les pattes inertes, réduites à des moignons, sont passées sous silence. Le grain de sable cache la montagne. Je renonce à comprendre.

 

Remarquons encore que les pattes postérieures de l’insecte parfait sont plus longues, plus fortes que les moyennes, et rivalisent de puissance avec les antérieures. Les membres atrophiés du ver deviennent donc la robuste machine à compression de l’adulte ; les moignons perclus se changent en vigoureux outils de fouleur.

 

Qui nous dira d’où viennent ces anomalies déjà constatées par trois fois chez les exploiteurs de la bouse ?

 

Le Scarabée, valide de tous ses membres dans le jeune âge, est amputé des doigts antérieurs quand vient la forme adulte ; l’Onthophage, cornu sur le thorax en son état de nymphe, laisse disparaître son durillon dorsal sans profit aucun pour l’ornementation finale ; le Géotrupe, d’abord ver boiteux, fait de ses moignons inutiles les meilleurs de ses leviers. Ce dernier progresse, les autres rétrogradent. Pourquoi l’estropié devient-il le valide, et pourquoi le valide devient-il l’estropié ?

 

Nous faisons l’analyse chimique des soleils, nous surprenons les nébuleuses en parturition de mondes, et nous ne saurions jamais pourquoi un misérable ver naît boiteux ? Allons, plongeurs qui sondez les mystères de la vie, descendez assez avant dans les abîmes, et rapportez-nous au moins cette modeste perle, la réponse aux questions du Géotrupe et du Scarabée.

 

Dans l’alcôve qu’elle s’est ménagée au bout inférieur de son étui, que devient la larve lorsque l’hiver est rigoureux ? Les froids extraordinaires de janvier et février 1895 nous renseigneront sur ce point. Mes volières, toujours restées en plein air, avaient, à diverses reprises, subi un abaissement de température d’une dizaine de degrés au-dessous de zéro. Par ces temps sibériens, le désir me vint d’aller aux informations et de constater comment les choses se passaient dans mes cages si mal défendues.

 

Je ne pus y parvenir. La couche de terre, humectée par les pluies antérieures, était devenue, dans toute son épaisseur, bloc compact qu’il eût fallu débiter, ainsi qu’une pierre, avec le pic et le ciseau. L’extraction violente n’était pas praticable, j’aurais tout mis en péril sous les commotions du pic. D’ailleurs, si quelque vie restait dans la masse du glaçon, je la compromettais par des changements de température trop brusques. Il convenait d’attendre le dégel naturel, très lentement effectué.

 

Au commencement de mars, nouvelle visite aux volières. Cette fois plus de glace. La terre est souple, de fouille aisée. Tous les Géotrupes adultes sont morts en me léguant une autre provision de saucisses presque aussi copieuse que celle que j’avais cueillie et mise en sûreté en octobre. Du premier au dernier, ils ont péri, sans une seule exception. Est-ce de froid ? est-ce de vieillesse ?

 

En ce moment, et plus tard, en avril-mai, alors que la nouvelle génération est toute à l’état de larve ou au plus de nymphe, je rencontre fréquemment des Géotrupes adultes livrés à leur besogne de vidangeurs. Les vieux voient donc un second printemps ; ils vivent assez pour connaître leur descendance et travailler avec elle, comme le font les Scarabées, les Copris et les autres.

 

Ces précoces sont des vétérans. Ils ont échappé aux rudesses de l’hiver, parce qu’ils ont pu s’enfoncer assez profondément en terre. Les miens, captifs entre quelques planches, ont péri faute d’un puits suffisamment prolongé. Lorsque, pour se mettre à l’abri, il leur fallait un mètre de terre, ils n’en ont eu qu’un empan. Le froid les a donc tués plutôt que l’âge.

 

La basse température, mortelle pour l’adulte, a respecté la larve. Les quelques saucissons laissés en place lors de mes fouilles d’octobre contiennent le ver en excellent état. L’étui protecteur a parfaitement rempli son office ; il a préservé les fils de la catastrophe fatale aux parents.

 

Les autres cylindres, façonnés dans le courant de novembre, contiennent quelque chose de plus remarquable encore. Dans leur loge d’éclosion, au bout inférieur, ils renferment un œuf, tout rebondi, tout luisant, d’aussi bon aspect que s’il était du jour même. La vie serait-elle encore là ? Est-ce possible après avoir passé la majeure partie de l’hiver dans un bloc de glace ? Je n’ose le croire. Le saucisson, de son côté, n’a pas bonne tournure. Rembruni par la fermentation, sentant le moisi, cela ne paraît pas victuaille acceptable.

 

À tout hasard, je mis les piteux boudins dans des flacons, après avoir constaté la présence de l’œuf. La précaution fut bonne. La fraîche apparence des germes, ayant hiverné dans des conditions si rudes, ne mentait pas. L’éclosion eut bientôt lieu, et vers les premiers jours de mai les larves tardives avaient presque le développement de leurs aînées, écloses en automne.

 

De cette observation quelques faits intéressants se dégagent.

 

Et d’abord, la ponte des Géotrupes, commencée en septembre, se continue assez tard, jusque dans le courant de novembre. À cette époque des premiers frimas, la chaleur du sol est insuffisante pour l’incubation, et les œufs tardifs, incapables d’éclore avec la rapidité de leurs aînés, attendent le retour de la belle saison. Il suffit de quelques tièdes journées d’avril pour réveiller leur vitalité suspendue. Alors l’évolution habituelle se poursuit, et si rapidement que, malgré cinq à six mois d’arrêt, les larves retardataires ont, de peu s’en faut, la taille des autres quand se montrent, en mai, les premières nymphes.

 

En second lieu, les œufs des Géotrupes sont aptes à supporter, indemnes, les épreuves d’un froid rigoureux. J’ignore quelle était précisément la température à l’intérieur du bloc congelé quand j’essayai de l’attaquer avec un ciseau de maçon. À l’extérieur, le thermomètre amenait parfois une dizaine de degrés au-dessous de zéro ; et comme la période froide persistait longtemps, il est à croire que la couche de terre de mes caisses se refroidissait au même point. Or dans la masse congelée, devenue bloc de pierre, étaient enchâssés les boudins des Géotrupes.

 

Une large part doit être faite, sans doute, à la mauvaise conductibilité de ces boudins, composés de matériaux filamenteux ; l’enceinte de crottin a garanti, dans une certaine mesure, la larve et l’œuf des morsures du froid, qui, éprouvées directement, auraient été meurtrières. N’importe : en un pareil milieu, les cylindres de bouse, humides au début, doivent avoir acquis à la longue la rigidité de la pierre. Dans leur chambre d’éclosion, dans leur galerie, ouvrage de la larve, la température, ce n’est pas douteux, a baissé au-dessous du point de congélation.

 

Le ver et l’œuf, que sont-ils alors devenus ? Se sont-ils réellement congelés ? Tout semble le dire. Cette chose si délicate parmi les plus délicates, un germe, une amorce de vie dans un globule de glaire, durcir, devenir grain de caillou, puis reprendre sa vitalité, poursuivre son évolution après dégel, cela dépasse l’admissible. Et pourtant les circonstances l’affirment. Il faudrait supposer aux saucissons des Géotrupes des propriétés athermanes comme n’en possède aucune substance, pour voir en eux des écrans suffisants contre réfrigération si forte et de si longue durée. Quel dommage que les renseignements thermométriques fassent ici défaut ! Après tout, si la congélation intégrale est douteuse, un point certain est acquis : le ver et l’œuf des Géotrupes peuvent, sans périr, supporter de très basses températures dans leur fourreau protecteur.

 

Puisque l’occasion s’en présente, encore quelques mots sur l’endurance de l’insecte contre le froid. Il y a quelques années, en recherchant dans un tas de terreau des cocons de Scolie, j’avais fait copieuse collection de larves de Cétoine dorée. Ma récolte fut mise dans un pot à fleurs avec quelques poignées de matières végétales pourries, juste de quoi couvrir l’échine de mes bêtes. Je devais puiser là pour certaines recherches qui m’occupaient alors. Le pot fut oublié en plein air, dans un coin du jardin. Survinrent des froids vifs, de fortes gelées, des neiges. Le souvenir me vint de mes Cétoines, si mal protégées contre pareil temps. Je trouvai le contenu du pot durci en un conglomérat de terre, de feuilles mortes, de glace, de neige et de vers ratatinés. C’était une sorte de nougat dont les larves représentaient les amandes. Si éprouvée par le froid, la population devait avoir péri. Eh bien, non : au dégel, les congelées ressuscitèrent et se mirent à grouiller comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé.

 

L’endurance de l’insecte parfait est moindre que celle de la larve. À mesure qu’elle s’affine, l’organisation perd en robusticité. Mes volières, mises à mal par l’hiver 1895, m’en donnent un exemple frappant. J’avais là, rassemblée en vue de mes études, population bousière fort variée. Quelques espèces, Scarabées, Copris, Pilulaires, Onthophages, étaient représentées à la fois par des nouveaux et par des vétérans.

 

Tous les Géotrupes, du premier au dernier, ont péri dans la couche terreuse devenue bloc de pierre ; ont succombé pareillement en totalité les Minotaures. Les uns et les autres cependant s’avancent dans le nord et ne redoutent pas les climats froids. Au contraire, les espèces méridionales, le Scarabée sacré, le Copris espagnol, le Pilulaire flagellé, tant les vétérans que les nouveaux, ont supporté l’hiver bien mieux que je n’osais l’espérer. Beaucoup sont morts, il est vrai ; ils forment la majorité ; mais enfin il y a des survivants que je suis émerveillé de voir revenir de leur raidissement frigide et trottiner aux premières caresses du soleil. En avril, ces échappés de la congélation reprennent leurs travaux. Ils m’apprennent qu’en liberté, Copris et Scarabées n’ont pas besoin de prendre leurs quartiers d’hiver à de grandes profondeurs. Un médiocre écran de terre, dans quelque recoin abrité, leur suffit. Excavateurs moins habiles que les Géotrupes, ils sont mieux doués en résistance à des froids temporaires.

 

Terminons cette digression en faisant remarquer, après bien d’autres, que l’agriculture n’a pas à compter sur le froid pour la débarrasser de l’insecte, son terrible ennemi. Des gelées très fortes, persistantes, à de grandes profondeurs, peuvent détruire diverses espèces qui ne savent pas descendre assez avant ; mais beaucoup survivent. D’ailleurs la larve, et l’œuf surtout, dans bien des cas, bravent nos hivers les plus rigoureux.

 

Les premiers beaux jours d’avril mettent fin à l’inertie des larves des deux Géotrupes, retirées à l’étage inférieur de leur cylindre dans une loge provisoire. L’activité revient, et avec elle un reste d’appétit. Les reliefs du festin d’automne sont copieux. Le ver les met à profit. Ce n’est plus maintenant consommation gloutonne, mais simple réveillon entre deux sommeils, celui de l’hiver et celui, plus profond, de la métamorphose. Les parois de l’étui sont donc attaquées de façon inégale. Des brèches bâillent, des pans de muraille s’écroulent, et l’édifice n’est bientôt plus qu’une ruine méconnaissable.

 

Du boudin primitif il reste cependant la partie inférieure, à parois intactes sur quelques travers de doigt de longueur. Là se sont amassées, en une couche épaisse, les déjections du ver, mises en réserve pour le travail final. Au centre de cet amas, une niche est creusée, soigneusement polie à l’intérieur. Avec les déblais se construit en dessus, non plus un simple ciel de lit comme celui dont s’abritait l’alcôve de l’hiver, mais un solide couvercle, extérieurement noduleux, assez semblable d’aspect au travail des Cétoines s’enveloppant d’une coque de terreau. Ce couvercle, avec le reste du boudin, forme un habitacle qui rappellerait assez celui du Hanneton, s’il n’était tronqué à la partie supérieure, où se dressent d’ailleurs le plus souvent quelques ruines du cylindre détruit.

 

Voilà le ver enclos pour la transformation, immobile et les flancs vides de toute scorie. En peu de jours, une ampoule apparaît à la face dorsale des derniers segments abdominaux. Elle se gonfle, gagne en étendue et remonte peu à peu jusque sur le thorax. C’est le travail d’excoriation qui commence. Distendue par un liquide incolore, l’ampoule laisse vaguement entrevoir une sorte de nuage laiteux, esquisse de l’organisation nouvelle.

 

Une rupture se fait sur l’avant du thorax, la dépouille est refoulée lentement en arrière, et voici enfin la nymphe, toute blanche, à demi opaque, à demi cristalline. C’est vers le commencement de mai que j’ai obtenu les premières nymphes.

 

Quatre à cinq semaines plus tard vient l’insecte parfait, blanc sur les élytres et le ventre, tandis que le reste du corps a déjà la coloration normale. L’évolution chromatique rapidement s’achève, et juin n’est pas terminé que le Géotrupe, mûr au degré voulu, émerge du sol au crépuscule du soir et prend l’essor pour aller commencer sans retard sa besogne de vidangeur. Les retardataires, dont l’œuf a passé l’hiver, sont encore à l’état de nymphe blanche quand se libèrent leurs aînés. Ce n’est qu’aux approches de septembre qu’ils fracturent la coque natale, et vont collaborer à leur tour à l’hygiène des champs.

 


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