Paul Féval
Les fanfarons du roi
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XXXV LE MOINE

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XXXV

LE MOINE

Le Moine avait eu grand tort de ne point compter sur la fidélité d’Ascanio Macarone. C’était précisément là le messager qu’il lui fallait.

 

Un Portugais, en effet, se fût contenté de remettre religieusement la bague à qui de droit sans mot dire ; mais le beau cavalier de Padoue, outre une multitude d’autres qualités, pouvait se vanter d’être le personnage le plus loquace qui fût sous le ciel.

 

Il n’attendit point les questions de Balthazar pour lui raconter comme quoi il avait arrêté le Moine, ce qui, eut-il soin d’ajouter, était un secret État, comme quoi le Moine l’avait fait son héritier, etc. ; etc.

 

Il fut excessivement surpris et mortifié lorsque, au beau milieu de son récit, Balthazar, le poussant rudement de côté, partit avec la rapidité d’une flèche, en grommelant ces mots étranges :

 

– Numéro treize !

 

– Le pauvre diable est fou, pensa le Padouan.

 

Balthazar cependant atteignit en quelques minutes les abords de la prison. Au nom du Moine, les verrous tombèrent devant lui, mais toutes ses questions demeurèrent sans réponse. Nul n’avait vu le Moine.

 

Alors Balthazar se fit indiquer le numéro treize. Le geôlier lui donna une lanterne et lui souhaita bon voyage, disant que de mémoire d’homme ce cachot n’avait point servi.

 

Il était temps que Balthazar arrivât. Le jet de sa lanterne lui montra le terrible groupe que nous avons décrit au chapitre qui précède : le Moine étendu sur le sol, et un homme les deux mains sur la garde de son épée dont la pointe s’appuyait au cœur du Moine.

 

Balthazar bondit en avant. Un seul élan de ses robustes jarrets le porta auprès de l’homme masqué. Celui-ci se retourna, l’épée haute ; Balthazar était sans armes.

 

Mais Balthazar n’avait pas besoin d’armes. Il para d’un revers de sa rude main le coup que lui portait son adversaire, et lui jeta autour du cou ses longs bras, qui avaient l’élastique dureté de l’acier. L’homme masqué jeta un cri ; un seul ; puis on entendit comme un craquement d’os brisés.

 

Puis Balthazar lâcha prise, et un cadavre tomba pesamment sur le sol.

 

Le brave géant respira. Par un instinct fort naturel, il voulut voir quelle sorte de reptile il venait d’écraser. En conséquence, il arracha le masque.

 

Le visage qu’il découvrit était horriblement contracté par la mort ; il le reconnut néanmoins, et repoussa du pied le cadavre avec dédain.

 

– Antoine Conti ! murmura-t-il, c’est autant de pris sur la besogne du bourreau !

 

Derrière le mur, la scène de la chambre royale se poursuivait cependant, malgré la réponse héroïque d’Isabelle. Castelmelhor voulait éviter un meurtre. Il plaidait. À bout d’arguments, il dit enfin :

 

– Altesse, j’ai fait avec vous de mon mieux, il faut en finir. Derrière cette porte sont des gens qui me dispenseront de votre signature, voyez !

 

Il avait placé dans le corridor les coupe-jarrets les plus déterminés de la patrouille. Étant donc ainsi bien sûr de son fait, il ouvrit la porte d’un geste brusque, et répéta emphatiquement :

 

– Voyez !

 

L’infant et la reine tournèrent vers la porte ouverte un morne regard ; mais un étonnement inexprimable se peignit sur leur physionomie. Castelmelhor regarda à son tour ; une sourde malédiction s’échappa de ses lèvres.

 

Au lieu des gens armés qu’il avait postés à la porte, il vit le Moine debout sur le seuil, la tête haute et les bras croisés sur sa poitrine. Derrière lui apparaissait l’herculéenne carrure du brave Balthazar.

 

– C’est vous qui êtes en mon pouvoir, seigneur comte ! dit le Moine en marchant sur lui lentement.

 

– Toi ! s’écria Castelmelhor, écumant de rage ! encore toi !

 

Il tira son épée et fit un pas vers le Moine ; mais, sur un signe de celui-ci, Balthazar s’élança dans la chambre à la tête d’une douzaine d’hommes armés, commandés par le geôlier dom Pio Mata Cerdo lui-même.

 

Castelmelhor courba la tête ; il se sentit perdu.

 

– Je vous avais bien dit, Louis de Souza, reprit le Moine que vous deviendriez un assassin. Mon aspect vous étonne, n’est-ce pas ? Vos mesures étaient prises. À cette heure, je devrais être mort… mais Dieu protège le sang des rois, seigneur comte. Il ne reste qu’un cadavre de l’homme que vous aviez envoyé pour me tuer. Vous-même, vous êtes captif et vaincu. Dans une heure, par les fenêtres de cette prison, vous pourrez entendre la voix du peuple crier : Longue vie au roi dom Pedro de Bragance !

 

L’infant, à ces mots, s’approcha. Jusqu’alors la surprise et la joie l’avaient rendu muet.

 

– Seigneur Moine, dit-il, la couronne est à dom Alfonse, mon frère. Je n’y ai point de droits.

 

Le Moine arracha le parchemin que tenait encore Louis de Souza, et que ce dernier, accablé par sa défaite, ne chercha point à retenir.

 

– Alfonse a renoncé au trône, dit-il ; Dieu l’a permis. Vous êtes son légitime successeur, Altesse ; refuser serait reculer devant une tâche ardue : vous accepterez, parce que votre cœur est vaillant.

 

La reine, depuis le commencement de cette scène, couvrait le Moine d’un regard inquiet. Pendant que l’infant hésitait, combattu par l’attachement réel qu’il portait à son malheureux frère, Isabelle s’approcha du Moine et dit à voix basse :

 

– Est-il donc vrai que Vasconcellos est un traître, seigneur ?

 

– Sous peu d’instants, Votre Majesté ne conservera plus de doute à cet égard, répondit gravement le Moine.

 

Puis se tournant vers les hommes qui suivaient Balthazar.

 

– Le seigneur comte de Castelmelhor est prisonnier d’État, reprit-il. Sur votre tête, vous répondez de lui à Leurs MajestésSire, et vous, madame, ajouta-t-il, si votre bon plaisir est de vous rendre sur l’heure en votre palais, je me fais caution que nul danger ne menacera vos personnes royales.

 

Il s’inclina et sortit.

 

Faible encore par suite de la terrible nuit qu’il avait passée, il traversa néanmoins d’un pas rapide la distance qui séparait le Limoëiro du palais de Xabregas. Sur la place, entre le palais et le couvent de la Mère-de-Dieu, une foule immense ondulait et se pressait en murmurant. Elle attendait le Moine, qui manquait au rendez-vous donné.

 

Quand il parut enfin, une acclamation générale fit trembler le sol et crier les vitres des maisons environnantes.

 

– Le Moine ! le Moine ! criait-on ; place au Moine qui va faire justice et nous délivrer de nos oppresseurs !

 

– Castelmelhor est prisonnier, dit le Moine en se frayant péniblement un passage ; Alfonse a quitté le Portugal, et vous allez avoir un roi.

 

– Ce sera vous, n’est-ce pas, révérend père ? cria-t-on de toutes parts.

 

Et, à tout hasard, dix mille voix s’élevèrent en chœur pour clamer :

 

– Vive le roi.

 

Les Vingt-Quatre, les dignitaires et les députés de la bourgeoisie, convoqués par Castelmelhor, étaient rassemblés dans la salle des États depuis environ une heure.

 

L’inquiétude était peinte sur tous les visages. Par les fenêtres de la salle, les membres de l’assemblée voyaient la foule sur la place et tremblaient, car la foule était menaçante. C’étaient, pour la plupart, des créatures de Louis de Souza. Ils se sentaient sans force en l’absence de leur maître.

 

Au fond de la salle, une troupe nombreuse de chevaliers du Firmament, commandée par le seigneur dellAcquamonda, étalait la pompe de son costume. Le Padouan s’était muni d’un mouchoir, afin de s’agenouiller devant Castelmelhor, au moment où l’assemblée lui conférerait la dignité royale.

 

Dans un coin, lord Richard Fanshowe jouait le rôle d’observateur. Chaque fois que le murmure de la foule arrivait jusqu’à ses oreilles, il se frottait les mains avec enthousiasme et croyait entendre Lisbonne entier chanter le God save Charles king ! en portugais.

 

L’acclamation fulminante poussée par le peuple à la vue du Moine fit sauter sur son banc chaque membre de l’assemblée.

 

– Voici venir mon fidèle bénédictin, se dit Fanshowe.

 

Presque au même instant le Moine entra. Il traversa la salle d’un pas ferme, et ne s’arrêta que près de l’estrade, devant le siège du président. Il déplia l’acte d’abdication d’Alfonse, et en donna lecture à haute voix.

 

– Le nom de son successeur ? demanda l’assemblée.

 

Le Moine gagna l’une des fenêtres, et fit un signe. Une seconde clameur, universelle, étourdissante, partit de la place et secoua les vitres de la salle. Le Moine aperçut un carrosse qui traversait la foule. À cette vue, il apaisa le tumulte d’un geste, et revint vers l’estrade. Là il saisit une plume, et remplit le nom laissé en blanc sur l’acte d’abdication.

 

– Seigneurs, dit-il en montrant du doigt la foule qui s’agitait sous les fenêtres, je suis le plus fort, j’ai le droit d’ordonner ; voulez-vous m’obéir ?

 

– C’est un trésor que ce Moine ! pensa Fanshowe.

 

Les membres de l’assemblée se consultaient.

 

– Eh bien ! reprit le Moine d’une voix menaçante.

 

La foule, impatiente de ne plus voir son maître, éclata en murmures. L’hésitation de l’assemblée prit fin subitement.

 

– Nous vous écoutons, révérend père, dit le président des Vingt-Quatre.

 

Le Moine monta les degrés de l’estrade, prit le coussin de veloursreposait la couronne royale que Castelmelhor avait eu la précaution de faire apporter, et la remis aux mains de Jean de Mello, président de la cour des Vingt-Quatre.

 

– Suivez-moi, seigneurs, dit-il ensuite.

 

L’assemblée se leva en masse et gagna les escaliers du palais.

 

– Que va-t-il faire ? se demanda Fanshowe avec un commencement d’inquiétude.

 

Au moment où le Moine, qui marchait en tête, arrivait au haut du perron du palais, l’infant et la reine descendaient de leur carrosse.

 

Le Moine déploya une seconde fois l’acte d’abdication et le lut au milieu d’un profond silence. Cette fois rien ne manquait : le blanc était rempli par le nom de dom Pedro de Bragance.

 

Lecture faite, le Moine prit la couronne des mains du président de la cour, et la posa sur la tête de l’infant.

 

– Longue vie au roi dom Pedro ! hurla la foule, enthousiasmée de cette pompe théâtrale.

 

– Sic vos non vobis !… murmura douloureusement milord, qui avait fait ses humanités.

 

– Seigneur Moine ! s’écria dom Pierre avec émotion, si vous n’étiez pas un serviteur de Dieu, le moins que je pusse faire pour récompenser votre dévouement serait de vous nommer mon premier ministre.

 

– À cela ne tienne, répondit le Moine.

 

Il dépouilla son froc et parut en brillant costume de gentilhomme.

 

– Vasconcellos ! dit le roi avec une surprise où il entrait quelque dépit.

 

– Dom Simon ! murmura Isabelle.

 

Lord Fanshowe exécuta une épouvantable grimace, et Macarone, fendant la presse, saisit le froc délaissé du Moine, qu’il baisa passionnément en disant :

 

– Corbac ! Excellence, si vous me permettez d’emporter ce saint habit, j’en ferai des reliques. Je me déclare le valet de leurs Majestés très-sacrées, et le vôtre avec un infini ravissement !

 

– Simon de Vasconcellos ; reprit dom Pierre après un silence, je ne retire point ma parole : vous êtes mon premier ministre.

 

– Je remercie Votre Majesté, et j’accepte, répondit le cadet de Souza. En conséquence, je déclare dissoute et licenciée la dérisoire milice appelée chevaliers du Firmament.

 

Le peuple battit des mains, Macarone jeta sa toque étoilée et la foula aux pieds en criant : Bravo !

 

– En outre, continua Vasconcellos, je notifie à lord Richard Fanshowe que j’ai écrit au ministre du roi son maître, pour exiger son rappel, motivé sur…

 

– Je partirai demain, seigneur, interrompit Fanshowe, qui se retira aussitôt à l’écart.

 

– Consolez-vous, milord, lui dit le Padouan. Nous partirons ensemble, vous, moi et mon épouse.

 

– Que m’importe ton épouse et toi ! s’écria Fanshowe d’un ton bourru.

 

– Père dénaturé ! répliqua le beau cavalier de Padoue. Mon épouse vous doit le jour !

 

– Arabelle ?… balbutia Fanshowe atterré.

 

– La sensible Arabelle, dont la tendresse m’a choisi entre mille, ce qui me procure l’honneur insigne d’entrer dans votre famille !

 

Milord ambassadeur laissa retomber ses deux bras le long de ses flancs ; ce dernier coup l’achevait.

 

Le roi avait donné en peu de mots son approbation aux mesures proposées par Vasconcellos. Celui-ci reprit :

 

– Je n’ai plus qu’une seule grâce à demander à Votre Majesté.

 

– Laquelle ? dit le roi.

 

– Le pardon de Louis de Souza, mon frère.

 

– Il aura la vie sauve.

 

– Merci ! Maintenant, sire, je remets entre vos mains la haute charge que vous avez daigné me confier. Mon devoir m’appelle ailleurs.

 

– Quoi ! vous nous quittez ! s’écria Isabelle.

 

Le roi lui-même parut surpris et affligé.

 

– Mon père me voit, madame, répondit Vasconcellos d’un ton de solennelle tristesse.

 

– Adieu, seigneur, murmura Isabelle, dont une larme vint mouiller la paupière.

 

– Adieu ! répondit Vasconcellos, qui fléchit le genou.

 

Il se releva, et, suivit du seul Balthazar, il traversa la foule, qui s’ouvrit silencieusement sur son passage.

 

Arrivé au bord du fleuve, il monta dans une barque qui le conduisit au navire où se trouvait Alfonse.

 

On leva l’ancre, Vasconcellos jeta un dernier regard sur Lisbonne.

 

Quand la ville disparut dans le lointain, il descendit à la cabinedormait le pauvre roi détrôné. Il s’assit à son chevet, et levant au ciel, un regard tranquille, il dit.

 

– Père, Dieu me jugera. J’ai fait selon ma conscience et je suis à mon poste, jusqu’à la mort !

 

FIN


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