Paul Féval
Les fanfarons du roi
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VIII L’ENTREVUE

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VIII

L’ENTREVUE

Le comte de Castelmelhor eût désiré avoir quelques instants pour se recueillir après ce rude assaut ; mais il ne put faire autre chose que d’aller à la rencontre de Conti qui s’approchait rapidement. Le favori venait de passer une demi-heure avec le roi ; il avait pu voir qu’Alfonse était plus soumis que jamais à son influence, et ce fut d’un air dédaigneux et plein de suffisance qu’il aborda l’aîné de Souza.

 

– Mon jeune seigneur, lui dit-il, bien que je donne communément audience à ceux qui veulent m’entretenir dans mes appartements, et non ailleurs, il m’est venu fantaisie de ne point refuser cette entrevue que vous m’avez demandée assez cavalièrement ce matin. Parlez donc, mais soyez bref ; je vous écoute.

 

– Seigneur de Vintimille, répondit Castelmelhor du même ton, bien que j’aie pour coutume de ne point m’aboucher, avec d’autres gens que ceux de ma sorte, il m’est venu fantaisie de vous assigner cette entrevue que vous avez failli refuser ce matin. Soyez en repos, je serai bref, parce que je n’ai pas de temps à perdre.

 

– C’est une gageure ? s’écria Conti en riant ; vous avez voulu voir jusqu’où pouvait aller ma patience.

 

– J’ai voulu vous dire, seigneur, que vous marchiez sur une planche suspendue au-dessus d’un précipice, et qu’un geste de moi, (Castelmelhor frappa du pied,) pourrait briser la planche et vous lancer dans l’abîme.

 

– Est-ce tout mon jeune maître ? demanda Conti, qui ne put s’empêcher de frémir derrière son calme affecté.

 

Castelmelhor garda un instant le silence. Il avait rapidement changé dans sa tête son ordre de bataille. Le secret qu’il venait de découvrir lui fournissait une réserve puissante, et c’était maintenant par la crainte qu’il voulait agir sur le favori.

 

– Non, ce n’est pas tout, dit-il froidement. Ce que j’ai à vous communiquer, nulle autre oreille que la vôtre ne doit l’entendre. Faites éloigner ces hommes.

 

– Je crois savoir, comte de Castelmelhor, répondit Vintimille, qui le confondait toujours avec son frère, et voulait faire allusion à la scène de la place ; je crois savoir que votre épée est leste à sortir du fourreau. Ces hommes ne me quitteront pas.

 

Dom Louis laissa errer sur sa lèvre un sourire de mépris et dénoua le ceinturon de son épée, qu’il jeta au loin dans le parterre.

 

– Faites éloigner vos hommes, répéta-t-il.

 

Sur un geste de Conti, les Fanfarons du roi se retirèrent à distance.

 

– Maintenant, écoutez, reprit Castelmelhor, et n’interrompez pas. Vous avez pour vous l’aveugle affection d’Alfonse VI, c’est beaucoup ; mais vous avez contre vous la haine de la noblesse et du peuple : c’est davantage. Un mot prononcé devant la reine mère peut vous perdre, parce que la reine mère a l’amour du peuple et le respect des nobles ; ma mère, dona Ximena, est l’amie de Louise de Guzman : ce mot, si je veux, sera prononcé demain.

 

– Et si je veux, moi, dit Conti, dans une heure !…

 

– Je vous avais dit de ne me point interrompre : tâchez, désormais, de vous en souvenir. La noblesse, de son côté, n’attend qu’un signal pour se ruer sur vous. Ce signal, s’il est donné par moi, sera entendu ; car tout bon gentilhomme aime et respecte le sang de Souza à l’égal de celui de Bragance. D’un autre côté encore, le peuple… ne souriez pas, seigneur de Vintimille, c’est ici que le danger est menaçant et certain : le peuple conspire.

 

– Je le sais.

 

– Vous croyez le savoir. Vous pensez qu’il s’agit ici de quelque tumultueuse assemblée où une centaine de bourgeois couards se cotisent pour mettre en action la fable d’Ésope et crient : À mort le tyran ! sans qu’il se trouve un seul conjuré assez brave pour exécuter cette dérisoire sentence ? Vous vous trompez, seigneur de Vintimille. Le fabuliste n’aurait point trouvé matière à raillerie dans la conspiration dont je vous parle, car cette conspiration a une tête pour délibérer, et un bras pour agir. La tête

 

– C’est vous, interrompit Conti.

 

– Non, pas moi, dit avec calme Castelmelhor, mais un plus redoutable. Le bras, c’est un bras robuste, seigneur de Vintimille ; et quand ce bras tiendra le poignard levé sur vous, comme tout à l’heure il le tenait sur moi, un décuple rang de vos grotesques chevaliers ne saurait pas garder votre poitrine !

 

Conti répliqua :

 

– Vous avez dit vrai, seigneur comte, sauf en un point. C’est vous qui êtes le chef de cette conspiration : comme tel, vous méritez de mourir et vous mourrez. Quand vous serez mort, la conspiration tombera d’elle-même, car le bras ne frappe plus quand la tête a été tranchée.

 

Castelmelhor hésita. L’erreur de Conti était évidente ; mais comment la lui faire apercevoir ?

 

– Vous ne dites plus rien ? reprit le favori. Croyez-moi, ce n’est pas à votre âge qu’il faut jouer sa tête sur ces chances compliquées des intrigues de cour où se perd l’expérience des vieillards.

 

– Je me tais, repartit enfin l’aîné de Souza, parce que je réfléchis que l’erreur ou l’entêtement d’un homme peut déjouer les plans les mieux combinés. Je vous tiens, seigneur de Vintimille ; vous ne pouvez m’échapper qu’en vous perdant vous-même, et vous allez vous perdre en croyant vous sauver. Je n’ai plus qu’un mot à dire, écoutez encore : cette conspiration, je l’ignorais il y a une heure ; je l’ai découverte, au péril de ma vie, ici même, car elle est vaste et ses agents vous entourent. Si je meurs, l’association verra en moi un martyr. Demain, ce soir peut-être, je serai vengé ; si vous m’aviez cru, au contraire, vous auriez vaincu la conspiration du peuple, dominé la noblesse et bravé le pouvoir de la reine mère.

 

Il y avait dans la voix du jeune comte une fermeté calme qui ne permettait pas de mettre en doute la vérité de ses paroles. Conti semblait indécis, Castelmelhor se sentit assuré de la victoire.

 

– Y aurait-il méprise ? pensait le favori, et ne serait-ce point lui qu’a suivi le Padouan ?… Seigneur comte, poursuivit-il tout haut, quel âge a Simon de Vasconcellos, votre frère !

 

– Mon âge.

 

– On dit que vous vous ressemblez de visage ?…

 

– Au point que vous avez pris, je le devine, Simon de Vasconcellos pour le comte de Castelmelhor, seigneur de Vintimille.

 

– C’est donc lui qui est le chef ?…

 

– Je puis vous le dire maintenant, car il ne restera point à votre merci. Enfin, nous nous entendons, n’est-ce pas ? faisons donc nos conditions. Vous êtes en mon pouvoir, vous le savez ; je pourrais vous demander la moitié de votre faveur et de vos honneurs pour rançon, ce ne serait pas trop… mais je tiens à sauver dom Simon, et n’exige de vous qu’un ordre du roi qui commande à dona Inès de Cadaval de me prendre pour époux.

 

– Et nous serons amis ? dit vivement Vintimille.

 

– Non pas… nous serons alliés. Vous pourrez vous appuyer sur moi pour regagner la noblesse, et vous tenir assuré que la reine mère n’entendra point parler de vous. Quant à la conspiration, je m’en charge, s’il vous plaît.

 

– Cependant…

 

– J’y tiens. Dom Simon sera envoyé sain et sauf au château de Vasconcellos, où il restera jusqu’à nouvel ordre en exil. Et maintenant, regagnons le palais, et vous me direz en chemin pourquoi vous m’avez forcé de quitter mon épée.

 

– Cher comte, s’écria le favori, vous m’y faites songer ; je vous dois à ce sujet réparation.

 

En tâchant de se donner les façons de la courtoisie chevaleresque, Conti détacha le ceinturon de sa riche épée et voulut l’attacher au côté de Castelmelhor ; mais celui-ci esquiva cet honneur douteux, et courant ramasser sa rapière, il boucla son ceinturon en disant :

 

– Il y a trois cents ans, seigneur de Vintimille, que Diego de Vasconcellos, mon aïeul, conquit cette arme sur les infidèles… Vous ne me dites pas ce que vous a fait l’épée de mon frère ?

 

Le front du favori se rembrunit.

 

– Votre frère, dit-il, m’a outragé publiquement.

 

– C’est un noble et audacieux enfant, pensa Castelmelhor dont un soupir souleva la poitrine. Il se souvient, lui, des dernières paroles de notre père ! Et comment vous a-t-il outragé ? ajouta-t-il tout haut.

 

– Par mes ancêtres ! s’écria Conti furieux, il m’a appelé fils de boucher.

 

– Il faut lui pardonner, seigneur de Vintimille, dit Castelmelhor avec un méchant sourire ; peut-être ne savait-il point les autres titres de ce digne homme.

 

Un éclair de haine illumina le regard de Conti, qui s’inclina cérémonieusement en murmurant :

 

– J’aurais sans doute mauvaise grâce, seigneur comte, à ne point accepter cette excuse, et je vous en suis reconnaissant autant que je le dois.

 

Ils montaient le perron du palais.

 

L’étonnement des courtisans fut au comble en voyant l’aîné de Souza s’appuyer familièrement sur le bras du favori. Le roi lui-même fut un instant frappé de cette circonstance.

 

– Voici, dit-il, notre très-cher Conti qui prend son successeur en croupe de peur de le perdre en chemin. C’est très-plaisant.

 

Puis, s’adressant aux courtisans :

 

– Messieurs, je vous engage à gagner l’amitié de ce bambin de comte, il me plaît, et j’exilevoyons, qui exilerai-je ? j’exile dom Pedro da Cunha, qui boîte, pour nommer le petit comte gentilhomme de ma chambre. Séverin, vous en expédierez ce soir les provisions. Dom Louis de Souza, nous vous donnons licence de baiser notre main royale.

 

Conti s’efforça de sourire et complimenta gauchement le nouveau dignitaire. Les autres courtisans se confondirent en félicitations exagérées. Castelmelhor coucha au palais cette nuit.

 

En traversant l’antichambre pour gagner son appartement, Conti trouva le beau cavalier de Padoue qui l’attendait de pied ferme.

 

– Misérable coupe-jarret, lui dit-il, je te chasse !

 

– Je n’ai pas bien compris Votre Excellence, balbutia Macarone ; elle a dit ?…

 

– Je te chasse !

 

– Votre Excellence n’y songe pas… commençait Macarone.

 

Mais Conti ne l’entendait plus. Sans faire attention au lieu où il était, il se frappait le front avec un dépit désespéré.

 

– Qui donc me vengera de ce Castelmelhor ! murmurait-il.

 

Le Padouan s’approcha doucement.

 

– Est-il à l’épreuve de ceci ? demanda-t-il en montrant à demi un stylet italien d’une longueur démesurée.

 

– Le tuer ? dit Conti en se parlant à lui-même, non ; mais le tromper et me servir de lui…

 

– Je puis donner un bon conseil tout aussi bien que frapper un bon coup, insinua l’Italien, qui remit son stylet dans sa manche.

 

– Peut-être ! s’écria Conti : tu m’as l’air d’un coquin adroit ; tu vas penser pour moi cette nuit.

 

Et saisissant le bras du Padouan, il lui raconta son entrevue avec Castelmelhor et la promesse qu’il lui avait faite d’un ordre du roi pour forcer la jeune héritière de Cadaval à lui donner sa main.

 

– L’ordre est expédié déjà, continua-t-il, ainsi qu’un autre que Castelmelhor m’a également extorqué.

 

– Est-elle bien riche, cette belle enfant ? demanda Macarone.

 

– Assez riche pour acheter la moitié de Lisbonne.

 

– Alors, vous avez bien fait…

 

– Tu railles, je crois ! une fois possesseur de cette fortune, Castelmelhor sera tout puissant.

 

– Votre Excellence ne me laisse point finir. Vous avez bien fait de donner cet ordre, mais il faut en empêcher l’exécution.

 

– Comment ?

 

– Attendez donc !… Il y aurait mieux que cela !… Je veux mille pistoles pour le conseil que je vais donner à Votre Excellence.

 

– Tu les aurasparle.

 

– Avec les trois cent soixante-quinze que Votre Excellence me doit, cela fera treize cent soixante-quinze… ou quatorze cents, afin d’éviter les fractions.

 

– Ton conseil, drôle ! ton conseil !

 

– Voilà !… il faut épouser vous-même la jeune héritière de Cadaval.

 

Conti bondit sur son siège à cette idée. Ce mariage avec Inès Pereira lui donnait des droits au duché de Cadaval ; il devenait d’un même coup le plus haut seigneur et le plus riche gentilhomme de la cour de Portugal.

 

– Ascanio ! s’écria-t-il d’une voix tremblante ; si tu me donnes un moyen de réaliser cet espoir, je te promets ton poids en or !

 

– Marché conclu, dit Macarone. J’ai mon idée ; je vais y réfléchir… et me peser.

 

Il prit congé de Son Excellence pour se livrer à cette importante occupation.

 

Il est bon de dire au lecteur, avant de clore ce chapitre, qu’au momentfinissait l’entrevue de Castelmelhor et de Conti, dans le bosquet d’Apollon, Balthazar avait montré à demi sa large carrure derrière la statue du dieu. Il était parvenu à gagner ce poste en s’aidant des branches d’un chêne-liége qui projetait ses rameaux autour du groupe mythologique, et de là il avait assisté à l’entretien. Renonçant à voir sa femme ce jour là, il se précipita sur la route de Lisbonne, et ne s’arrêta qu’aux portes de l’hôtel de Souza.

 


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