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Dona Ximena et Inès de Cadaval, sa pupille, étaient seules dans un salon de l’hôtel de Souza. La noble veuve tenait entre ses mains un livre de prières, à fermoirs d’or, et interrompait de temps à autre sa lecture pour admirer les miniatures délicates dont quelque peintre excellent et inconnu avait chargé les marges. Inès brodait une écharpe de velours, aux couleurs de Vasconcellos. Elle était assise près d’une fenêtre, et son regard se tournait bien souvent vers la porte extérieure de l’hôtel, qui ouvrait ses deux battants au bout d’une vaste cour pavée en dalles de granit.
Le salon où se trouvaient les deux dames, avait comme le reste de l’hôtel, un aspect antique et tout seigneurial. On reconnaissait là cette fière maison qui prétendait faire remonter sa généalogie aux temps de la domination carthaginoise, et comptait parmi ses ancêtres, en remontant les siècles, des chefs ibères, des princes visigoths, des rois de Castille, d’Aragon et de Portugal.
Tout autour de la pièce régnait un cordon de ces portraits de famille, dont l’étrange beauté fut le secret des peintres de l’école espagnole. Au milieu, vis-à-vis de la porte d’entrée, s’élevait un trophée d’armes où la lance chevaleresque se croisait avec l’épée à deux mains, la zagaie et le cimeterre contourné des Maures de Grenade.
La tapisserie, en cuir de Cordoue, représentait, gravées, en or, sur un fond bleu obscur, des joutes, des fêtes et des batailles rangées. Au dessus de chaque personnage, on voyait son nom et son écu. Les panneaux de cette magnifique tenture étaient séparés par des colonnettes en demi-relief supportant alternativement la croix du Christ et celle qu’on voit aux armoiries de Bragance. Aux deux côtés de la pièce, deux larges cheminées, que surmontaient des glaces de Venise aux capricieux encadrements, étaient chargées de ces bizarres figures de porcelaine chinoise qui de nos jours, atteignent un prix fabuleux, et que l’immense commerce des Portugais leur permettait de se procurer aisément. Un grand lustre de Braga d’une couleur unique, mais éclatante, complétaient l’ornement de cette pièce.
Dona Ximena avait déposé son livre de prières et regardait Inès avec une tendresse de mère.
– En ce moment, dit-elle, comme si elle eût été sûre que la pensée d’Inès correspondait à la sienne, en ce moment ils sont auprès de sa Majesté.
– Dieu veuille que le roi les reçoive selon leurs mérites, murmura la jeune fille.
Puis elle ajouta plus bas encore :
– Dom Simon gagnera le cœur de Sa Majesté.
Dona Ximena l’entendit, et un sourire maternel dérida la tristesse accoutumée de son visage.
– Dom Simon ? répéta-t-elle en faisant un signe de caressante raillerie.
– Et dom Louis, s’empressa d’ajouter Inès, dont une délicate rougeur vint colorer la joue.
– Oh ! ne t’en défends pas, ma fille, reprit dona Ximena d’un ton grave et mélancolique ; que son nom vienne après celui de Dieu, le premier à ta lèvre : Je voudrais vous voir unis déjà. Le ciel a permis qu’un règne désastreux suivit en Portugal une ère de bonheur et de gloire : ceux qui sont jeunes auront sans doute une vie pleine d’amertume ; mais tu auras du moins, toi, le bras et le cœur d’un époux pour te protéger et t’aimer.
– Un bras vaillant, un cœur loyal, dit Inès en relevant la tête avec fierté ; vienne le malheur, je ne le craindrai pas, madame !
– J’étais ainsi autrefois, reprit encore dona Ximena ; nous nous aimions, Souza et moi, comme vous vous aimerez, mes enfants, d’une tendresse légitime et pure. Je fus heureuse… oh ! bien heureuse ! Maintenant Dieu m’a repris mon noble Castelmelhor, je suis veuve et je pleure.
Des larmes emplissaient en effet les yeux de Dona Ximena : mais bientôt sa force d’âme reprit le dessus, et ce fut d’un ton ferme qu’elle poursuivit :
– À cette heure, le marquis de Salhanda, notre cousin, doit les avoir présentés au roi. Je ne sais, mais je tremble. On fait de ce jeune prince de si déplorables portraits. Simon est impétueux…
– Ne craignez rien pour lui, ma mère, interrompit Inès ; il est impétueux, mais il est si passionnément dévoué à dom Alfonse de Portugal, son roi légitime ! Croyez-moi, mon cœur ne peut me tromper : nous allons le revoir heureux et fier…
Elle n’acheva pas ; une pâleur mortelle couvrit tout à coup son front, et sa main se posa sur son cœur pour en comprimer les battements précipités.
– Le voici, murmura-t-elle.
La comtesse se leva aussitôt et se pencha à la fenêtre.
Simon de Vasconcellos venait de passer le seuil de l’hôtel. Il traversait la cour à pas lents et la tête baissée. Un désespoir morne se lisait dans sa contenance. Les deux dames le regardèrent en silence : la comtesse fronça le sourcil ; Inès joignit les mains et leva les yeux au ciel. Après une minute d’attente, la porte du salon s’ouvrit, et Simon entra.
– Pourquoi ce retour si prompt, Vasconcellos ? demanda la comtesse.
– Madame, répondit Simon d’une voix étouffée, pour soutenir l’honneur du nom de Souza, il ne vous reste plus qu’un fils : j’ai encouru la disgrâce du roi.
– En effet, dit-elle, celui-là seul sera mon fils qui gardera pour son souverain respect et amour.
– Ma mère, ne voyez-vous pas qu’il souffre ? voulut dire Inès.
Mais la comtesse lui imposa silence d’un geste, et continua d’une voix solennelle :
– En l’absence de l’aîné de Souza, j’ai le droit de vous interroger et je suis votre juge. Quelle faute avez-vous commise, Simon de Vasconcellos ?
Le jeune homme se recueillit un instant et raconta la scène d’Alcantara, en atténuant autant que possible les torts du roi. Les deux dames l’interrompirent plusieurs fois par des exclamations de surprise et de douleur. Quand il eut fini, Inès prit la main de dona Ximena.
– Je savais bien, moi, dit-elle, qu’il n’était que malheureux !
Simon tourna vers elle un regard plein de reconnaissance et de tendresse. La comtesse gardait le silence.
– Et Castelmelhor, demanda-t-elle enfin tout à coup, qu’a-t-il dit ?
– Mon frère a suivi le roi au palais, répondit Simon.
– Peut-être a-t-il bien fait, pensa tout haut la comtesse, et pourtant, à son âge, baiser la main de l’homme qui vient d’insulter un frère !
– Cet homme est le roi, madame, interrompit Vasconcellos.
– Tu as raison ; j’ai tort… mais, vous-même, dom Simon, pourriez-vous pardonner à Sa Majesté ?
– Pardonner au roi ! s’écria Vasconcellos avec un étonnement qui peignait mieux que toute parole sa loyauté naïve et sans borne ; pardonner au roi, dites-vous ? Je suis à lui, madame, à lui jusqu’à la mort !
Inès regardait son fiancé avec admiration ; un subit enthousiasme éclaira le visage de la comtesse.
– Oh ! tu es bien son fils, toi ! dit-elle en ouvrant ses bras, et que Jean, mon époux, serait fier de t’entendre !
Simon tomba dans les bras de sa mère. Ce souvenir soudain de son père mort, jeté au travers de sa douleur récente, amollit son cœur et amena une larme à ses yeux.
– Senhora, dit-il à Inès en se relevant, ce matin j’avais un brillant avenir ; la vie se montrait à moi pleine de promesses de gloire et de fortune ; j’étais digne peut-être de prétendre à votre main. Ce soir, je suis un pauvre gentilhomme destiné à traîner loin de la cour une existence obscure et inutile. Je suis moins que cela, car j’ai fait un serment, et, pour moi, le jour du péril approche. Vous aviez promis d’être, la femme du brillant seigneur : le pauvre gentilhomme n’aura point la lâcheté de se prévaloir de cette promesse.
Vasconcellos s’arrêta ; il sentait sa force l’abandonner, et s’appuya au dossier d’un siège pour attendre la réponse d’Inès.
– Madame !… ma mère ! s’écria celle-ci dont la voix s’étouffait sous ses sanglots, vous l’avez entendu ! Suis-je donc si bas tombée à vos yeux, Vasconcellos ? Que vous ai-je fait pour m’attirer cet outrage ? Oh ! savais-je moi, ce que c’était que cet avenir dont vous me parlez ? et si parfois j’y pensais, était-ce pour un autre que pour vous ?… Mais parlez-lui donc, madame ! Dites-lui qu’il est injuste et cruel : dites-lui que s’il voulait repousser ma main, il fallait qu’il le fît hier ; et qu’aujourd’hui, en le voyant souffrir, j’ai le droit de refuser la parole qu’il veut me rendre, et de rester malgré lui sa fiancée !
Inès s’était mise à genoux et pressait les mains de la comtesse. Celle-ci regardait alternativement la jeune fille et Simon, qui, succombant à son émotion, avait perdu la parole et semblait prêt à défaillir.
– Vous êtes faits l’un pour l’autre, dit-elle enfin ; Inès, je te remercie, chère fille. Depuis longtemps mon cœur n’avait point goûté tant de joie ; et toi, Vasconcellos, rends grâce à Dieu, car il t’a envoyé une grande consolation.
Simon s’approcha et porta la main d’Inès à ses lèvres. Celle-ci prit d’abord un visage irrité ; mais, souriant tout à coup à travers ses larmes, elle cacha sa rougeur dans le sein de dona Ximena.
– Il faut nous hâter, mes enfants, reprit cette dernière ; les mauvais jours commencent pour nous. Qui sait quels obstacles pourraient, plus tard, s’opposer à votre union ? Demain, vous serez mariés.
– Demain ! répéta Inès effrayée.
– Demain ! s’écria Vasconcellos avec transport.
– Demain, dit derrière lui une voix basse et rude, il sera trop tard !
Les deux dames poussèrent un cri de terreur, et Vasconcellos se retourna en portant la main sur son épée. Balthazar était debout, immobile sur le seuil de la porte.
– Toi, ici ! s’écria Simon qui le reconnut aussitôt. Qu’y a-t-il ?
– Il y a, répondit tristement Balthazar, que je vous ai trahi et je veux tâcher de vous sauver. Après, vous me tuerez si vous voulez.
– Quel est cet homme, et que veut-il dire ? demanda la comtesse.
– Madame, dit Vasconcellos, je vous ai confié naguère que je fis un serment au lit de mort de mon père. Ce serment, vous ne pouvez connaître son objet. Cet homme m’était étranger hier ; en échange d’un léger service, il m’a déjà sauvé la vie. Ce qu’il veut me dire doit être un secret pour tous.
La comtesse prit la main d’Inès et se dirigea vers la porte. Sur le seuil elle se retourna :
– Je prie Dieu qu’il favorise vos projets, Vasconcellos, dit-elle, car vos projets ne peuvent être que ceux d’un fidèle sujet du roi.
– Au nom du ciel, qu’est-il arrivé ! demanda Simon, dès qu’il fut seul avec Balthazar.
– Je vous l’ai dit, répondit celui-ci, Conti sait tout, et cela par ma faute ! Il sait que vous êtes notre chef, il sait que c’est vous qui l’avez insulté hier. Si j’en avais su moi-même davantage, Conti ne l’eût pas ignoré…
– Qui a pu te porter à me trahir ?
– Le hasard et l’envie que j’avais de vous servir. J’ai pris pour vous le comte de Castelmelhor, votre frère ; je lui ai parlé comme j’aurais fait à vous-même. Le comte est plus fin que moi : il me laissait dire, si bien que j’ai tout dit…
– C’est un malheur ; mais de Castelmelhor à Conti, il y a loin, mon brave, dit Simon avec confiance.
– Pas plus loin, mon jeune seigneur, que de ma bouche à votre oreille en ce moment.
– Oserais-tu prétendre ?…
– Oh ! votre frère a fait ses réserves… Vous ne serez pas tué, dom Simon. Votre frère a stipulé qu’on se contenterait de votre exil.
– Mais tu mens ou tu te trompes, Balthazar ! C’est folie à moi de t’écouter plus longtemps.
– Vous m’écouterez pourtant, Vasconcellos, dit Balthazar en se mettant entre la porte et le cadet de Souza ; dussé-je employer la force, vous m’écouterez ! et je réparerai le mal que j’ai fait.
Simon se résigna, il prit un siège ; Balthazar vint se poser devant lui.
– Vous l’aimez bien, n’est-ce pas, cette noble enfant qui était à la place où vous êtes assis maintenant ? reprit-il d’un ton timide et presque à voix basse. Oh ! c’est là en effet la femme que doit choisir un homme comme vous, seigneur ; son front pur reflète la pureté de son âme, et la douce fierté de son regard dit tout ce qu’il y a de vertu dans son cœur. Je la chéris dom Simon, parce que vous l’aimez, et je donnerais ma vie pour épargner une larme à ce grand œil noir qui tout à l’heure se reposait sur vous avec tendresse.
– C’est de l’enthousiasme, cela, dit Vasconcellos en souriant.
– C’est de la démence, plutôt. Depuis hier, je me suis dit cela bien des fois, seigneur ; mais, que voulez-vous ! je vous aime comme si vous étiez à la fois, mon maître et mon fils. Votre frère souriait aussi quand, le prenant pour vous, je lui parlais de mon dévouement… Ne souriez plus dom Simon ; cela vous fait ressembler trop à ce Castelmelhor !
– Parlons sérieusement, en effet, dit le jeune homme, et souviens-toi de garder envers mon frère le respect convenable.
– Nous reviendrons tout à l’heure à votre frère, seigneur. Il s’agit maintenant de dona Inès de Cadaval qui, dans quelques heures, auparavant peut-être, va vous être enlevée.
– Inès enlevée ! s’écria Vasconcellos en pâlissant. Cet homme me rendra fou… Par pitié, Balthazar, explique-toi !
– Ne devinez-vous donc pas ce qui me reste à vous dire ? Votre frère convoite ardemment son immense fortune. Il a révélé votre nom à Conti.
– Mon frère, un Souza !… c’est impossible.
– Pour prix de sa trahison, poursuivit lentement Balthazar, Conti lui a promis un ordre du roi qui doit mettre entre ses mains l’héritière de Cadaval : j’étais présent au marché.
– Toi… tu as vu, tu as entendu cela !
– Je l’ai vu, je l’ai entendu.
Vasconcellos resta comme anéanti. Il voulait croire à l’innocence de son frère, mais l’assurance de Balthazar le confondait.
– Et maintenant, seigneur, reprit ce dernier, il n’y a pas de temps à perdre ; il faut, quand les gens du roi vont venir, qu’ils ne trouvent plus ici Inès de Cadaval, mais Inès de Vasconcellos y Cadaval, votre femme.
– Je te crois, je suis forcé de te croire, dit Simon en baissant la tête, car ce conseil est celui d’un ami… Oh ! Castelmelhor, Castelmelhor !
– Ce n’est pas le moment de gémir, seigneur ; vous avez, Dieu merci ! assez de besogne. Tout de suite, après la cérémonie, il vous faudra prendre la fuite.
– À quoi bon ?
– Ne vous ai-je pas dit que votre frère dans sa clémence a obtenu contre vous un ordre d’exil ? Or, vous savez comment les agents de Conti exécutent ces sortes de sentences, vous serez saisi et conduit à votre terre comme un criminel.
– Et il faut que je reste à Lisbonne, car j’y ai un devoir à remplir ! Tu as encore raison, Balthazar. Merci ! que Dieu pardonne à mon frère.
Une heure après cette entrevue, tout était en grand émoi à l’hôtel de Souza. Simon, sans révéler à sa mère la honteuse conduite de Castelmelhor, lui avait fait connaître qu’un péril prochain le menaçait lui-même et qu’il fallait que le mariage fut célébré sur-le-champ. Sa malheureuse aventure de la porte d’Alcantara et la folle colère du roi motivaient suffisamment d’ailleurs cette mesure. Inès avait consenti, et s’était retirée pour prier.
La comtesse, Balthazar, Vasconcellos et le chanoine-doyen de Notre-Dame de Grâce, qu’on avait mandé a cet effet, attendaient au salon. Dans la chapelle tout était disposé pour la cérémonie.
Inès parut enfin, appuyée sur ses femmes, pâle et si émue, que le bras de ses caméristes avait peine à la soutenir. À ce moment même, un grand bruit se fit dans la cour de l’hôtel qui, en un clin d’œil, fut remplie de cavaliers.
– Hâtons-nous ! s’écria Simon.
– Il n’est plus temps, dit Balthazar, et il faut fuir.
– Quoi !… l’abandonner ici, sans protection… Jamais !
– Il faut fuir, vous dis-je ; les coupe-jarrets du favori montent ; ils sont à vingt pas.
– Qu’ils viennent ! s’écria le jeune homme en tirant son épée.
On frappa à la porte du salon et une voix dit :
– Y a-t-il une autre sortie ? demanda Balthazar à la comtesse.
– Cette porte masquée donne sur les jardins de l’hôtel.
– Il faut fuir ! répéta une troisième fois Balthazar.
Et, saisissant Vasconcellos, il l’enleva de terre et l’emporta dans ses bras malgré sa résistance, comme si c’eût été un enfant.
Sur un ordre de la comtesse, la camériste d’Inès ouvrit la porte, et Manuel Antunez, l’âme damnée du favori, entra escorté de ses cavaliers. Il jeta son regard autour de la salle et parut déconcerté de n’y point voir Vasconcellos. Il n’y avait là qu’Inès évanouie, le prêtre de Notre-Dame de Grâce et dona Ximena de Souza.
– Qui vous amène ? demanda cette dernière, qui avait recouvré sa contenance hautaine et intrépide.
– Un ordre de Sa Majesté, répondit Antunez en dépliant un parchemin scellé du sceau d’Alfonse VI.
– S’il est un lieu où le bon plaisir de Sa Majesté soit une loi sacrée, dit la comtesse, c’est la demeure des Souza. Faites votre devoir, seigneur.
Antunez et ses chevaliers se regardèrent interdits.
– Senhora, reprit-il en hésitant, il s’agit de votre fils, dom Simon de Vasconcellos, ceci est une sentence d’exil…
– Mon fils n’est point ici, seigneur.
– On nous a devancés, murmura Antunez.
Et le dépit lui rendant son insolence, il se couvrit et prit un siège.
La camériste donnait ses soins à Inès de Cadaval, qui reprenait lentement.
– Seigneur, dit la comtesse avec un calme méprisant, il y a plus de serviteurs dans la maison de feu mon époux qu’il n’en faudrait pour vous faire tenir debout et découvert en présence de sa veuve, mais je respecte en vous le porteur d’un ordre de Sa Majesté. Au lieu de vous chasser, je me retire.
Dona Ximena prit à ces mots la main d’Inès, qui se leva chancelante et s’appuya sur le bras du prêtre ; tous trois traversèrent la salle, Antunez les laissa gagner la porte ; mais au moment où la comtesse allait disparaître, il se leva, se découvrit, et saluant avec une humilité moqueuse :
– À Dieu ne plaise, dit-il, que j’oublie mon devoir de cavalier envers vous, noble senhora ; mais puisque vous professez un si profond respect pour les ordres de Sa Majesté, veuillez prendre connaissance de celui-ci.
Il tendit un autre parchemin, également marqué du sceau du roi. C’était l’ordre intimé à dona Inès de Cadaval de donner sa main, dans le délai d’un mois, à Louis de Vasconcellos et Souza, comte de Castelmelhor.
Dona Ximena pâlit en lisant les premières lignes : quand elle arriva au nom de son fils aîné, le rouge de l’indignation lui monta au visage.
– Dieu sauve le roi ! dit-elle en repliant le parchemin. Je pense, seigneur, que votre mission est accomplie ?
Antunez, subjugué par cette dignité calme et à l’épreuve s’inclina sans mot dire et sortit.
– Allez, ma fille, allez, dit la comtesse, d’une voix entrecoupée ; suivez-la, mon père, je veux être seule.
Dès que dona Ximena fut seule, deux larmes, longtemps contenues, jaillirent de ses yeux. Elle se traîna, chancelante et s’appuyant aux meubles, jusqu’au portrait de Jean de Souza, qui était un de ceux qui pendaient aux lambris, et tomba sans force sur ses genoux.
– Mon Dieu ! dit-elle, faites que je me sois trompée ! faites que le soupçon qui torture et brise mon âme n’ait d’autre fondement que mes inquiétudes de mère ! Mais non ! oh ! non, ce n’est que trop vrai ! les réticences de Vasconcellos, lorsqu’il voulait hâter ce mariage, son embarras lorsque j’ai voulu l’interroger, tout me dit que Castelmelhor est indigne ! Simon n’osait m’apprendre cette honte ; son cœur généreux répugnait à accuser son frère !… son frère ! Ton fils, Jean de Souza, ajouta-t-elle avec violence en regardant le portrait de son mari, celui qui porte ton nom et attache à son flanc ta noble épée ! ton fils est un mauvais frère et un déloyal gentilhomme !
Elle se leva et parcourut la salle à grands pas.
– Et cet ordre du roi ! reprit-elle. Désobéir !… la veuve de Souza désobéir au fils de Jean de Bragance ! et cependant dois-je dépouiller Vasconcellos, le seul enfant qui me reste, de sa part de bonheur sur cette terre ! Dois-je souffrir que ma pupille soit sacrifiée ! Ils étaient si heureux ce matin ! Elle est si pure, lui, si noble ! leur union eût été si fortunée !… Que faire, mon Dieu ! prenez pitié !
Tout à coup elle s’arrêta, et comme si sa prière eût été soudain exaucée, une expression de radieux espoir éclaira la pâleur de son visage.
– La reine ! dit-elle ; dona Louise gouverne encore, dona Louise a le sceau de État et porte la couronne ! Cet ordre peut être révoqué par son ordre… Je vais aller me jeter aux genoux de la reine qui m’aime et qui nous sauvera !