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Le lendemain matin, Ascanio Macarone, le beau cavalier de Padoue, avait mis la main sur l’expédient qu’il cherchait. Il en fit part à Conti, lequel accueillit son idée et lui donna non pas son pesant d’or, mais un très-notable à compte ; puis le Padouan sortit du palais et gagna la ville afin de prendre les mesures préliminaires qu’exigeait la mise à exécution de son plan.
– Votre Excellence, dit-il à Conti en le quittant, sera, grâce à moi, l’époux de dona Inès et duc de Cadaval, par-dessus le marché, ce qui vous fera cousin de Sa Majesté.
Nous retrouverons plus tard l’Italien, et le lecteur saura ce que c’était que son expédient.
En attendant, il nous faudra assister au lever de ce roi, plus malheureux encore que pervers, Alfonse VI, de Portugal, qui sans s’en douter, devait jouer un si grand rôle dans la réussite des desseins du rusé Padouan.
Il n’y avait, suivant le cérémonial de la cour de Lisbonne, personne dans la pièce où couchait le roi ; mais cette pièce donnait sur une vaste antichambre, dont la porte de communication restait toujours ouverte, et où veillait chaque nuit un des gentilshommes ordinaires. La porte extérieure était close ; au dedans et au dehors étaient couchés, en travers deux gardes du palais. Cette coutume avait été introduite par Jean IV, qui soupçonnait les Espagnols de le vouloir faire assassiner. Au delà de cette porte régnait une salle d’armes, dont les Fanfarons du roi faisaient le service.
Alfonse VI dormait ; il faisait nuit encore. Le hasard avait voulu que ce fut le tour de veille de dom Pedro da Gunha, et Castelmelhor, son successeur, avait dû le remplacer. Le jeune comte se promenait de long en large et à pas lents dans l’antichambre. Il était pâle et défait, comme on l’est au sortir d’une longue maladie. Était-ce la joie immodérée du succès, était-ce le remords qui avait ainsi pesé sur lui durant cette première nuit de veille ? Pas un instant le sommeil n’était venu solliciter sa paupière ; eût-il été dans son lit, il n’aurait point fermé l’œil. La fièvre le brûlait et il rêvait tout haut comme un homme en délire.
– Attends pour méjuger, mon père, murmurait-il en jetant autour de lui ses regards égarés, ne me condamne pas sans m’entendre. J’ai fait un serment, je m’en souviens ; je le tiendrai ! Qu’importe la manière dont je m’y prends pour le tenir ? Tu as dit : Veillez sur le roi, combattez le favori ; me voilà veillant au chevet du roi, et quant au favori, je l’ai combattu et vaincu déjà… Je le combattrai encore, je le vaincrai de nouveau… La ruse, dis-tu, n’est pas l’arme d’un gentilhomme ? La meilleure arme, mon père, est celle qui remporte la victoire… Tu prononces le nom de mon frère !
Ici Castelmelhor s’arrêta et tendit les deux mains en avant, comme pour repousser une vision obsédante.
– Mon frère ! continua-t-il, oui, je lui prends sa fiancée, c’est vrai, mais je lui rendrai sa fortune… Seigneur je vous en donne ma foi ; quand je serai grand et puissant, le plus grand et le plus puissant de tous, j’appellerai Simon près de moi, car je l’aime, et je veux qu’il soit un jour si près du trône qu’il n’y ait que moi entre le trône et lui.
– Qui ose parler dans l’antichambre royale ? demanda tout à coup la voix grondeuse et cassée d’Alfonse VI.
Castelmelhor s’éveilla violemment. La vision disparut, mais il resta au jeune comte une accablante fatigue de corps et d’âme.
– Gunha ! poursuivit le roi, Pedro da Gunha, vieux boiteux ! j’ai failli être assassiné par les Maures de Tanger, et tu seras pendu mon ami !
Castelmelhor n’osait répondre. Ce nom de Cunha était comme une suite de ce rêve plein de remords qu’il venait de subir, car c’était encore le nom d’une victime de son ambition. Le roi s’agita dans son lit, et reprit d’une voix courroucée :
– Sommes-nous trahi, abandonné, jeté dans quelque palais désert et sans issue, ou bien courons-nous le monde en mendiant notre pain comme fit, dit-on, le bon roi dom Sébastien, notre prédécesseur ?… Holà ! Pedro je vais lâcher sur toi mon seul fidèle serviteur, le chien Rodrigo, qui t’étranglera comme un mécréant que tu es !
Rodrigo, en entendant prononcer son nom, se mit à hurler d’une façon menaçante. Castelmelhor entra dans la chambre du roi.
– Enfin ! s’écria celui-ci ; tu as eu grand’peur, n’est-ce pas, vieux Pedro ?… Par la croix de Bragance ! il y a trahison ; vous n’êtes pas Pedro da Cunha.
Dom Louis s’arrêta et fléchit le genou.
– Il a plu à Votre Majesté, dit-il, de me nommer hier gentilhomme de sa chambre.
– Qui toi ?
– Louis de Souza, comte de Castelmelhor.
Le jour commençait à se faire. Alfonse mit sa main sur ses yeux, considéra un instant dom Louis, puis partit d’un bruyant éclat de rire.
– C’est ma foi vrai, dit-il, voilà ce bambin de comte, et Vintimille, notre ami de cœur, ne l’a pas encore fait assassiner. C’est très-plaisant… Eh bien, Castelmelhor, nous t’avions complètement oublié.
– Un an de plus que moi… tu n’es pas grand pour ton âge. Sais-tu piquer un taureau ?
– Je puis l’apprendre.
– Moi, je suis le plus brave picador de Lisbonne. Sais-tu te battre ?
– Sire, je suis gentilhomme.
– Moi aussi, petit comte, mais je ne le répète pas si souvent que vous autres… Il faut que je me batte avec toi, ce sera plaisant.
Et avant que Castelmelhor eût ouvert la bouche pour répondre, Alfonse avait passé son haut-de-chausses et saisi une paire d’épées courtoises suspendue à la muraille.
– En garde, seigneur comte, en garde ! s’écria-t-il bouillant d’une impatience enfantine. Une deux, parez !… à vous !
Et Alfonse, après avoir poussé trois bottes extravagantes coup sur coup, se mit à son tour en défense. Castelmelhor fournit ses trois passes, et eut le bon esprit de ne pas toucher le roi.
– On dirait que tu me ménages ! dit celui-ci en battant un appel de son pied nu ; attends ! Parez quarte, et forcez donc le flanc… Touché ! Cela s’appelle, bambin de comte, une flanconnade. Tu ne te frotteras plus à moi, n’est-ce pas ?
– Sans la rondelle, Votre Majesté m’eût traversé de part en part ! dit Castelmelhor.
– C’eût été plaisant.
Alfonse, grelottant de froid, se remit entre ses draps et comme le jour était levé tout à fait, il ordonna à dom Louis de faire ouvrir.
Les gentilshommes qui avaient licence d’assister au lever du roi entrèrent aussitôt. Conti marchait en tête. Tous s’arrêtèrent à distance ; le favori seul marcha jusqu’au lit du souverain, dont il porta la main à ses lèvres.
Il ne faut point s’attendre à ce que nous nommions ici les représentants de cette belle noblesse portugaise du dix-septième siècle, qui ne le cédait à la noblesse d’aucun pays. Tout ce qu’il y avait de grands seigneurs était pour ainsi dire exclu de la familiarité d’Alfonse VI. On ne voyait à sa cour ni Soto-Mayor, ni le chef de la maison de Castro, ni Vieyra da Sylva, ni Mello, ni Soure, ni Abrantès, ni da Costa, ni Saint-Vincent.
Ses courtisans étaient des bourgeois anoblis ou des faux nobles, comme Conti, ou bien encore quelques petits hidalgos faméliques qu’avait attirés l’espoir d’une fortune facile.
Le cadet de Castro, celui de Ménèses et une demi-douzaine d’autres auraient eu seuls le droit de figurer comme gentilshommes, au lever du fils de Jean IV.
Alfonse sentait fort bien cela, car il avait des éclairs de sagacité dans sa folie, et son esprit extravagant n’était pas dépourvu de finesse. Aussi n’épargnait-il point les brocarts à cette foule de seigneurs de contrebande, et il en était venu, par habitude, à mépriser souverainement les titres de noblesse.
Conti, suivant sa coutume, accapara tout d’abord le roi et s’asseyant à son chevet, se mit à l’entretenir à voix basse.
Pendant ce temps, les courtisans, qui flairaient la faveur naissante de Castelmelhor, l’accablaient de prévenances et d’offres de service.
Ce jour-là, Conti avait plus d’une chose à obtenir du roi. Un mot l’avait frappé surtout, dans ce que lui avait dit la veille Castelmelhor : « Ce que le roi a fait, la reine peut le défaire. » C’était vrai, et c’était terrible pour un homme dont la précaire puissance reposait tout entière sur la faveur d’Alfonse.
– Que ferons-nous aujourd’hui, mon ami ? demanda ce dernier.
– Nous ferons un roi, sire, répondit Conti en souriant.
– Un roi ?… que veux-tu dire ?
– Votre Majesté est majeure, et pourtant le sceau de État n’est point entre ses mains. Une autre main porte, de fait, le sceptre, une autre tête, la couronne. Vos bons serviteurs, sire, s’affligent de cet état de choses.
Alfonse garda le silence et ébaucha un bâillement.
– Qui sait, continua le favori, ce qui peut résulter de tout ceci ? La reine est rigide et n’approuve guère les nobles passe-temps de Votre Majesté ; le prince dom Pierre, votre frère, se fait homme ; il a su se concilier l’amour du peuple…
– Seigneur de Vintimille, interrompit le roi avec une sorte de sévérité, nous aimons dom Pedro, notre frère, nous respectons dona Louise de Guzman, notre royale mère. Parlez d’autre chose, s’il vous plaît.
Conti poussa un soupir hypocrite.
– Soit faite la volonté de Votre Majesté, murmura-t-il. Quoi qu’il arrive, j’aurai du moins rempli le devoir d’un fidèle serviteur, et je saurai mourir en combattant le mal que je n’aurai pu prévenir.
– Penses-tu donc qu’il y ait véritablement péril ? dit le roi en se soulevant à demi.
Alfonse se laissa retomber et ferma les yeux.
– Pas moi, dit-il, mais tu m’ennuies. Apporte une feuille de parchemin et mon sceau privé. Je signerai en blanc, tu feras ce que tu voudras ; mais si la reine se plaint, tu seras pendu.
Conti leva sur le roi un regard étonné ; c’était la première fois qu’Alfonse lui faisait, à lui, cette menace, si banale dans sa bouche à l’égard de tout autre.
– Tu seras pendu, répéta le roi… Mais que ferons-nous aujourd’hui ?
– Il est arrivé hier soir quatre taureaux d’Espagne, sire.
– Bravo ! s’écria Alfonse en frappant dans ses mains ; voilà pour la journée. Et ce soir.
– Il y a longtemps que Votre Majesté n’a mené la grande chasse.
– Bravo, encore, bravo !… Entendez-vous ; messieurs ? Ce soir, grande chasse dans ma royale forêt de Lisbonne où les taillis sont des hautes et solides maisons de pierre, et le gibier de bons bourgeois et leurs bourgeoises. Mes habits, mes habits ! ce sera une belle journée, mes fidèles… Conti, quoi qu’il advienne, tu ne seras pas pendu, nous te permettons de baiser notre main. Où est ce bambin de comte ?
Castelmelhor fit un pas vers le lit du roi.
– Nous te nommons, pour cette nuit, notre grand veneur petit comte.
Un imperceptible sourire vint froncer à ces mots les lèvres de Conti.
– Par mes nobles ancêtres ! murmura-t-il ce nouveau grand veneur ne s’attend guère à la bête qu’il forcera ce soir ! S’il plaît à Votre Majesté, ajouta-t-il tout haut, le seigneur comte n’est pas chevalier du Firmament, et les règlements s’opposent…
– À cela ne tienne ! interrompit le roi. Sa réception aura lieu avant la chasse, et ce sera une joyeuse plaisanterie de plus.
Alfonse achevait de s’habiller. Conti sortit un instant et revint aussitôt, portant lui-même le sceau royal et une feuille de parchemin. Le roi signa et scella ; il est douteux qu’il se souvint de l’usage auquel son favori destinait ce blanc-seing : quatre taureaux d’Espagne, une dérisoire parodie des anciens us chevaleresques, et une équipée nocturne, c’était assez de joie pour lui faire perdre le peu de raison que la nature lui avait si parcimonieusement départi.