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Dom Simon de Vasconcellos, épuisé par les émotions du jour précédent, avait dormi d’un profond sommeil. Quand il s’éveilla, le soleil était levé déjà depuis longtemps. Il ouvrit les yeux et crut rêver encore.
Des poutres noires et sales se croisaient au-dessus de sa tête ; il apercevait le ciel à travers une crevasse de la toiture. Autour de lui se montraient des objets non moins faits pour exciter la surprise d’un homme élevé jusque là au sein d’une magnificence presque princière : une table de bois à peine dégrossi soutenait des pots de terre et les restes d’un grossier repas ; à dix pas de lui, suspendu à un clou, se balançait un tablier de cuir couvert de taches de sang, et de la besace duquel sortait la longue lame d’un coutelas.
– Où suis-je ? murmura le fils de Souza en se frottant les yeux.
– Vous êtes auprès d’un serviteur dévoué, seigneur, répondit la rude voix de Balthazar, qui se montra lui-même un instant après ; et c’est plus que ne peut dire Sa Majesté dom Alfonse, dans son royal palais.
Simon fit effort pour se retrouver lui-même, et les brouillards du sommeil se dissipant peu à peu dans son cerveau, lui rendirent le souvenir des événements de la veille.
– Ce n’est donc point un rêve, dit-il avec amertume ; et voilà la retraite que Castelmelhor m’a laissée !
– Plût à Dieu qu’il n’eût pas fait pis, seigneur…
– Oui… dona Inès, n’est-ce pas ? Oh ! il faut que je la voie, que je sache…
– Tranquillisez-vous : vous aurez de ses nouvelles sans sortir d’ici. Hier soir, je suis retourné à l’hôtel et j’ai su que votre noble mère a renvoyé sans réponse ce brigand d’Antunez et sa suite. Votre fiancée ne sait pas même jusqu’où votre frère a poussé la perfidie.
– Qu’elle ne le sache jamais ! s’écria Simon ; que personne au monde ne le sache, entends-tu !
– Seigneur, répliqua Balthazar, quelqu’un l’a deviné… Dona Ximena de Souza sait qu’elle n’a plus qu’un fils.
– Dieu m’est témoin que j’aurais voulu lui épargner cette douleur, dit Vasconcellos ; mais le temps s’écoule, Balthazar, et nul ne veille sur ma fiancée ; je vais sortir.
– Sous votre bon plaisir, vous allez rester seigneur.
– Prétendrais-tu me retenir malgré moi ?
– Pourquoi pas ? prononça flegmatiquement Balthazar.
– C’est trop d’audace aussi ! s’écria Vasconcellos ; tu m’as servi, je le sais, je t’en remercie : mais vouloir me retenir prisonnier…
– Prisonnier, interrompit Balthazar, c’est le mot. Seigneur, il faudra que vous me passiez votre épée au travers du corps, avant de franchir ce seuil.
– Écoute, dit Simon impatienté, hier tu as usé de violence à mon égard, ton intention était bonne, mais aujourd’hui…
– Aujourd’hui encore, seigneur, mon intention est bonne, et si la violence est nécessaire, je serai forcé de l’employer. Mais auparavant, j’essayerai de la prière.
Il croisa les bras sur sa poitrine et continua :
– Ne vous ai-je pas dit, seigneur, que je vous aime à la fois comme mon maître et comme mon fils ? Pour mon maître, je puis mourir, pour mon fils, je dois penser et avoir de la prudence. Ne croyez-vous donc pas à mon dévouement, Vasconcellos ?
– J’y crois, répondit le jeune homme, cachant son émotion sous l’apparence de la mauvaise humeur ton dévouement est grand, mais il est tyrannique, et…
– Et je ne veux pas que les gens du favori s’emparent de vous comme d’une proie facile ! Non, c’est vrai… Mais vous-même, dom Simon, êtes-vous donc en cette vie si libre de tout devoir que vous ayez le droit de jouer ainsi votre liberté pour un vain caprice ? N’avez-vous pas juré la ruine du traître qui fait de notre roi un tyran ?
– Silence ! dit impérieusement Vasconcellos. Pas un mot contre le roi ! Tu as raison, j’ai juré ; ce souvenir que tu me rappelles est plus puissant que tes violences ou tes prières : je resterai.
– À la bonne heure ! moi, je vais laisser là pour aujourd’hui mon tablier de boucher et reprendre mon ancien uniforme de trompette de la patrouille royale. Soyez tranquille, seigneur, s’il se machine quelque trahison nouvelle contre vous ou dona Inès de Cadaval, je la découvrirai, et ce qu’un homme peut faire, je le ferai pour la déjouer.
Balthazar se disposa à sortir.
– Que font les bourgeois de Lisbonne ? demanda tout à coup Simon.
– S’ils sont dix contre un, ils auront peur, mais ils frapperont.
– Je suis exilé, dit-il après un silence ; je veux obéir à la sentence du roi : mais j’ai fait un serment, et je veux aussi l’accomplir. Que les bourgeois de Lisbonne se tiennent prêts. Cette nuit, s’ils me secondent, ils seront délivrés du tyran subalterne qui les a si souvent abreuvés d’outrages ; cette nuit, nous attaquerons cette garde honteuse qui déshonore et souille la demeure du Souverain… Veux-tu porter mes ordres aux chefs de quartier ?
Simon tira ses tablettes et écrivit plusieurs billets qu’il remit à Balthazar.
– Et maintenant, seigneur, au revoir, dit celui-ci ; je prévois que ma journée ne sera pas oisive, et je me hâte de la commencer.
À peine Balthazar, sortant de chez lui, mettait-il le pied dans la rue, qu’il aperçut de loin Ascanio Macarone. Celui-ci le vit également, et tous deux eurent à la fois la même pensée.
– Voilà l’homme qu’il me faut ! se dirent-ils.
Balthazar cherchait en effet un valet du palais, un de ces personnages habitués à tremper dans toutes les intrigues de haut et bas étage, car il avait besoin d’apprendre les nouvelles courantes, dans l’intérêt de Vasconcellos et de dona Inès. Ascanio Macarone, de son côté, était en quête d’un homme en même temps robuste et intrépide, osant tout, capable de tout exécuter ; ils ne pouvaient mieux rencontrer l’un et l’autre.
L’Italien continua de s’avancer d’un air indifférent, la tête au vent, la main sur la garde de son épée et le feutre sur l’oreille ; il fredonnait quelque refrain de ballet de maître Jean-Baptiste Lulli, surintendant de la musique du roi de France, et semblait penser à toute autre chose qu’à aborder Balthazar. Celui-ci lui donna en passant le salut qu’un militaire accorde à son camarade, et poursuivit son chemin.
– Par le violon de ce cher monsieur de Lulli, dont je chantais tout à l’heure une courante ! s’écria le Padouan, n’est-ce pas là mon bon compagnon le trompette Balthazar ?
– En conscience, on pourrait ne te point reconnaître il y a si longtemps qu’on ne t’a vu !
– J’étais avant-hier sur la grande place, dit Balthazar, en montrant sur sa joue la blessure que lui avait faite l’épée du favori.
– Et c’est cette égratignure qui t’a fait garder la chambre depuis, deux jours ? Peste ! auriez-vous fait un héritage, seigneur dom Balthazar, que vous puissiez prendre ainsi du loisir ?
– Et que s’est-il passé pendant ce temps au palais ? demanda Balthazar, au lieu de répondre.
Le Padouan frappa sur son gousset plein de pièces d’or.
– Bien des choses, mon brave, bien des choses ! répondit-il.
– Contez-moi donc cela, seigneur Ascanio, reprit Balthazar.
– Mon ami, tu me donnes l’occasion de faire ce que nous autres gentilshommes de la cour de France appelons un calembour… cela ne se conte pas, ajouta-t-il d’un ton précieux, en tirant une vingtaine de pistoles de sa poche : cela se compte ! M. de Voiture m’aurait envié celui-là.
– De l’or ! dit Balthazar, vous avez dû beaucoup travailler pour gagner tout cela ?
– Peuh ! une misère ! J’ai prêté un peu l’épaule à Vintimille, qui m’a mis à même, en retour, de faire une figure convenable à ma naissance… et toi, tu as toujours le diable dans ta bourse, mon pauvre compagnon ?
– J’ai cinq réaux, seigneur Ascanio, mais j’en dois six.
– J’ai su ce que c’était qu’un réal ; je l’ai oublié. Veux-tu gagner cinq quadruples ?
– Je n’ai jamais su ce que c’était qu’une quadruple, je l’apprendrai ; je veux bien.
– Sans savoir ce qu’il te faut faire en échange ?
– Combien font cinq quadruples !
– Sans savoir.
– Voilà qui est parlé ! s’écria Macarone en riant.
Balthazar garda son imperturbable sérieux. Il était simple et ne connaissait point la ruse ; mais dans cette lutte de paroles, son sang-froid lui donnait un avantage évident sur l’Italien, bavard et étourdi. Depuis le commencement de l’entretien, il avait deviné qu’Ascanio avait en tête quelque projet patibulaire et devant se rapporter à l’homme que son dévouement, à lui, voulait couvrir.
Ascanio n’avait pas compté réussir aussi facilement ; il connaissait Balthazar et s’était souvent moqué de ce qu’il appelait ses préjugés ; néanmoins, il ne prit point de défiance. Profondément corrompu lui-même, il ne pouvait s’étonner de la corruption d’autrui. Seulement ce facile succès lui donna à réfléchir, et il pensa que Balthazar, moins dépourvu d’astuce qu’il n’en avait l’air, avait caché son jeu jusque-là. C’était un titre à son estime.
– Touche là, reprit-il. Je voudrais te prendre au mot et te mener les yeux bandés, comme dans les beaux récits de M. de la Culprenède, aux lieux où tu devras agir ; mais c’est impossible. Il faut que je te mette au fait. Il y a de par le monde une jeune senhorita qui a nom Inès de Cadaval… Écoute bien.
Cette recommandation était complètement superflue.
– Elle est jolie, poursuivit Ascanio, plus jolie que la rose à peine éclose, comme eût dit le charmant auteur de la Sylvie, un nourrisson des muses que j’ai fréquenté à l’hôtel de Soubise ; elle est pure et candide… je veux l’enlever.
– Tu veux l’enlever ? répéta froidement Balthazar.
L’Italien prit le bout de sa moustache entre l’index et le pouce, et le tordit en souriant d’un air de suprême impertinence.
– Mon brave, dit-il, je te paye, ne me tutoie pas. Oui, je veux l’enlever.
– Ah ! fit Balthazar, et c’est moi qui ?…
– Comme tu dis, c’est toi qui… Cela te convient-il ?
– Pourquoi pas ?
En prononçant ce mot favori avec son calme habituel, Balthazar releva son regard sur Ascanio. Il faut croire qu’il y avait dans ce regard quelque chose qui ne plut pas au beau cavalier de Padoue, car il fit un pas en arrière et prit un air soupçonneux.
– Veux-tu des arrhes ? demanda-t-il.
– Sans doute ; mais je veux aussi une explication. Il ne faut rien dire ou tout dire, seigneur Ascanio : il n’y a pas de milieu. Vous avez commencé, finissez.
– Tu n’espères pas, je pense, que je te dise le nom de mon puissant et très noble patron ?
– Si fait : on aime à savoir pour qui l’on travaille.
– Alors, seigneur Ascanio, je vais au palais de ce pas trouver Louis de Souza, comte de Castelmelhor, et lui dire que certain Padouan, valet de Conti, projette d’enlever la femme que ce même Conti a promise à ce même Louis de Souza, hier au bosquet d’Apollon.
– Comment ! balbutia Macarone au comble de la surprise, tu sais cela ?
– Ne pensez-vous pas que Conti, pour se disculper fera pendre le Padouan dont je parle, et que le pauvre Balthazar recevra plus de cinq quadruples pour sa récompense ?
– Je t’en donnerai dix.
Balthazar retint une exclamation de mépris qui se pressait sur sa lèvre, et dit avec simplicité :
– Vous avez, seigneur Ascanio, des arguments sans réplique. Où se fera le coup ?
– C’était pour marchander, pensa l’Italien ; il est plus intelligent qu’il n’en a l’air… Le lieu est incertain, ajouta-t-il tout haut, mais c’est pour cette nuit, pendant la chasse royale.
– Ah ! il y a chasse royale ? prononça lentement Balthazar ; alors nous travaillerons ce soir pour le roi ?
Le visage du Padouan prit une expression équivoque, tandis qu’il répondait :
– Tu as été bien longtemps à deviner cela, mon brave.
– Qu’importe, si j’ai fini par le deviner ? À ce soir, seigneur ; vous pouvez compter sur moi.
Balthazar tourna le dos et voulut se retirer, pensant qu’il n’aurait qu’un mot à dire à la comtesse pour prévenir le mal ; mais le Padouan lui saisit le bras :
– Halte-là, s’il vous plaît ! dit-il ; tu sais trop bien où trouver Castelmelhor, pour que je te quitte d’une semelle aujourd’hui.
Il appliqua un sifflet à sa lèvre et souffla de toute sa force. Aux deux extrémités de la rue parurent presque aussitôt des Fanfarons du roi.
– Ce n’est pas à ton intention, mon brave, que j’avais pris ces précautions, continua Macarone ; j’attendais ici un jeune gentilhomme que les espions de Conti ont suivi hier jusque dans cette rue, et que je suis chargé d’arrêter. C’est Simon de Vasconcellos, celui qui insulta Conti, tu sais ?
– Je sais… Mais prétendrais-tu me retenir prisonnier ?
– Quelque chose d’approchant, jusqu’à ce soir, pour que Castelmelhor ne se vienne point jeter entre nous et son frère.
Balthazar eut un instant l’idée de résister, mais le souvenir de Simon l’arrêta.
– Je succomberais sous le nombre, se dit-il, et je succomberais sans le sauver !
– Ne crains rien, reprit Ascanio, nous te ferons une agréable captivité. Tu auras pour prison la cantine des chevaliers du Firmament, et si cela peut t’être agréable, je t’enverrai ta femme pour te désennuyer.
– Tout cela change la question, dit Balthazar d’un air d’insouciance. Une journée est bientôt passée, et le bon vin a son prix. Je vous suis, seigneur Ascanio.
L’Italien ramena son captif au palais et tint sa promesse. Balthazar eut du bon vin et on lui envoya sa femme. On ne peut songer à tout, et le beau cavalier de Padoue oublia de défendre à cette dernière la sortie du palais. Aussi prit-elle bientôt le chemin de Lisbonne, chargée des lettres de Vasconcellos pour les chefs de quartier et d’un billet de Balthazar pour dona Ximena, comtesse de Castelmelhor.
Le premier soin d’Ascanio, en arrivant au palais, fut de se faire annoncer chez Conti, qui ordonna qu’on l’introduisît sur-le-champ.
– Votre Excellence, demanda le Padouan, a-t-elle fait sa part de besogne ? Aurons-nous chasse royale ce soir ?
– Ceci n’est pas une question, répondit le favori ; quand il y a une extravagance à faire, Alfonse est-il jamais en retard ? Mais toi, as-tu réussi ?
– Au-delà de mon espoir. J’ai trouvé un homme qui, lui tout seul, arracherait une proie défendue par dix combattants et qui saurait la garder quand dix combattants essayeraient de la lui ravir.
– C’est un phénix que cet homme.
– Vous le verrez à l’œuvre. Au milieu du tumulte, dona Inès disparaîtra. L’homme qui l’aura enlevée ne sera point un ravisseur, mais un libérateur qui l’amènera en sûreté sous la puissante protection de Votre Excellence…
– C’est merveilleusement combiné ! s’écria Conti. Je devine ton plan !
– Et le moins qu’elle puisse faire, dans sa reconnaissance pour son généreux sauveur qui n’exigera rien, mais qui laissera voir respectueusement sa flamme…
– Ce sera de lui donner sa main, dit Conti.
– Alors, salut à vous, seigneur duc de Cadaval ! s’écria emphatiquement le Padouan.
– J’en accepte l’augure, et tu n’auras pas à te repentir d’avoir prêté la main à ma fortune. La tienne est faite.
Ascanio se retira la joie au cœur, et se voyant déjà maître des richesses et dignités que la gratitude du favori ne pouvait manquer de faire pleuvoir sur lui.
Quand il fut sorti, Vintimille se prit à réfléchir. Voici quel fut le résultat de sa méditation :
– Cet aventurier de bas étage, murmura-t-il, tranche de l’indispensable ! Quand je serai duc de Cadaval, je l’embarquerai pour le Brésil, à moins que je ne trouve l’occasion de lui donner un logement à vie dans les cellules du Limoeïro. Voilà une affaire réglée.
Le Limoeïro était la Bastille de Lisbonne.