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Il y avait au palais d’Alcantara une vaste salle qui, du vivant de Jean IV, avait servi aux conseils et séances des ministres État, réunis, pour les cas d’urgence, aux Titulaires et à la cour des Vingt-Quatre. Depuis la régence, ces assemblées se tenant sous la présidence de la reine, au palais de Xabregas, la salle dont nous parlons avait été affectée à un autre usage. Elle servait aux réunions solennelles et bouffonnes à la fois des chevaliers du firmament.
On croit savoir que la création de cet ordre dérisoire eut pour prétexte la terreur inspirée au roi enfant par Conti qui lui montrait la ville toute hérissée des poignards dirigés contre sa poitrine. Au siècle suivant un favori plus infâme, le sinistre Pombal se servit des mêmes craintes chimériques pour entraîner un roi encore plus fou à des excès plus détestables encore. Conti était de sang italien, Pombal était protestant en secret et vendu aux Anglais. Comme production de rois imbéciles et de ministres coquins, cet illustre petit pays de Portugal fut, en vérité, plus riche qu’il n’est gros.
Alfonse et ses courtisans faisaient tous partie de cet ordre burlesque aussi bien que le dernier soldat de la patrouille. Il est probable que le recrutement d’une pareille milice, nécessitant au moins au commencement, une apparence de mystère, Conti ou quelque autre flatteur du malheureux Alfonse avait songé, pour le distraire, à donner à chaque nouvelle réception une forme imposante et théâtrale.
Les Fermes ou soldats à pied étaient reçus en assemblée de leurs camarades ; les Fanfarons ou cavaliers n’étaient admis que devant toute la milice réunie. Enfin, les gentilshommes, qui devaient recevoir l’accolade du roi et avoir un parrain de nom noble, étaient reçus par-devant le haut chapitre, composé des dignitaires de l’ordre, assistés d’une députation de simples chevaliers. Alfonse était de droit grand-maître, mais Conti était le chef réel de cette troupe nombreuse, effroi des bourgeois de Lisbonne. Quant aux commandeurs et autres dignitaires, c’étaient, les uns, en très-petit nombre, des seigneurs de naissance, qui avaient, par ambition ou par faiblesse, accepté cette ignominie, les autres, des fils de bourgeois déguisés, comme Vintimille, en gentilshommes.
Ce n’est pas sans beaucoup de répugnance que nous nous sommes déterminés à mettre sous les yeux du lecteur cette honteuse parodie d’une chose éminemment noble et belle en soi : la chevalerie ; mais cette peinture est comme le complément nécessaire du tableau de la cour d’Alfonse ; elle servira ! non seulement à éclairer certaines parties de cette histoire, mais aussi à faire comprendre comment 80 ans plus tard, cette même cour, complice des violences de Pombal, put effrayer Voltaire lui même qui plaignit un jour les Jésuites martyrisés et donner au monde 50 ans par avance une image du hideux rêve de 93.
Le peuple est étranger aux révolutions ; ce sont les Conti et les Pombal, tyrans mécréants qui engendrent le mécréant bourreau Robespierre !
Aujourd’hui la comédie commença dans la chambre du roi. À la nuit tombante, au moment où l’on apportait les lumières, tous les courtisans arrachèrent à la fois, et d’un commun mouvement, les décorations qui couvraient leur poitrine. Alfonse lui-même mit bas le cordon du Christ et l’ordre de la Toison d’Or, que lui avait envoyé le vieux roi Philippe d’Espagne, son courtois ennemi. Un de ses gentilshommes lui jeta au cou un cordon tout resplendissant de pierreries et composé d’étoiles à cinq flammes, reliées par des croissants demi-pleins.
À ce signal, on vit briller sur toutes les poitrines une décoration en forme d’étoile, surmontée d’un croissant les cornes en l’air. Un héraut, vêtu du costume nocturne de la patrouille, que nous avons décrit au commencement de ce récit, éleva une bannière portant sur champ d’azur les insignes de l’ordre et dit :
– Messeigneurs de l’Étoile et du Croissant, le Soleil est vaincu. À vous le monde !
– Comment trouves-tu cela petit comte ? demanda tout bas Alfonse à Castelmelhor, le nouveau chevalier, qui se tenait debout près de son fauteuil.
– C’est un beau spectacle et une ingénieuse allégorie, sire.
– L’idée est de moi. Mais ce n’est rien ; tu vas voir !
À ces mots, le roi se leva. Ce triste souverain, qui ne savait pas garder sur son trône le sérieux qui convient à un homme, trouvait dans ces sortes d’occasions une dignité bouffonne et déplacée.
– Bien que ce ne soit ni la première ni la centième victoire que nous remportons sur notre insolent compétiteur, le soleil, dit-il gravement, nous en éprouvons une joie vive et sincère. Or, maintenant que le monde est à nous, il s’agit de gouverner avec sagesse, et nous allons nous rendre dans la salle de nos délibérations.
Les courtisans se rangèrent en haie, et le roi traversa la chambre d’un pas solennel, appuyé sur le bras de Castelmelhor. Le héraut agitait devant lui sa bannière. Sur la première marche de l’escalier, le roi s’arrêta.
– Seigneurs, dit-il, quelqu’un de vous a-t-il vu notre très-cher Conti ?
– C’est que, reprit Alfonse, voici ce bambin de comte qui remplit sa place à merveille. Je veux mourir si je sais pourquoi Vintimille ne l’a pas fait assassiner…
– C’est un oubli qui se peut réparer, dit entre haut et bas le cadet de Castro.
– Entends-tu cela, petit comte ? C’est très-plaisant. À ta place, je remercierais Castro de son avis.
Le roi descendit les degrés et s’arrêta encore devant la porte grande ouverte de la salle des délibérations. Il lâcha le bras de Castelmelhor.
– Seigneur comte, lui dit-il, nos règlements ordonnent que vous restiez dehors. On vous introduira quand il en sera temps.
Alfonse entra suivi de son cortège, et Castelmelhor se trouva plongé subitement dans la plus complète obscurité. Les portes de la salle s’étaient refermées.
Le jeune comte éprouva un mouvement de vague inquiétude, et sentit battre violemment son cœur, lorsque deux mains vigoureuses saisissant les siennes dans l’ombre, les tinrent serrées comme si elles eussent été prises dans un étau.
– Traître ! lâche ! menteur ! dit une voix si près de lui qu’il sentit sur son visage le souffle d’une haleine.
Il fit un effort pour se dégager, mais le bras qui le retenait jouissait d’une force évidemment supérieure ; il se contint, pensant que c’était là une épreuve faisant partie de la grotesque cérémonie où il lui faudrait jouer un rôle.
– Ton frère souffre, reprit la voix ; ta mère pleure ; ton père te voit et te maudit… et la fortune d’Inès t’échappe !
– Qui es-tu ? s’écria Castelmelhor confus et effrayé.
– Je suis celui dont le poignard a effleuré ta poitrine au bosquet d’Apollon. Aujourd’hui comme alors, ta vie est entre mes mains, et j’ai de nouveaux forfaits à venger… Ne tremble pas ainsi, Castelmelhor. Aujourd’hui, comme alors, j’épargnerai ta vie. Pauvre insensé ! tu as stipulé un prix pour trahir ton frère, et l’on t’enlève le prix de ta trahison !
– Qui que tu sois, explique-toi !
– Ce soir, quand tu auras consommé ton déshonneur, quand l’étoile de la honte brillera sur ta poitrine, esquive-toi, seigneur comte ; va frapper à la porte de la maison de tes pères, et tu verras si la femme dont les titres et les richesses ont tenté ton cœur avide est encore en ton pouvoir.
– Inès enlevée ! s’écria dom Louis en proie à l’agitation la plus violente.
– Pas encore, et tu pourrais la sauver.
– Qu’on introduise le postulant ! dit à l’intérieur la voix éclatante du héraut.
– Vite ! reprit Castelmelhor, réponds ; comment la sauver ? comment faire ?
– Quitte le palais, rends toi sur l’heure à l’hôtel de Souza…
– Ouvrez les portes ! dit encore la voix du héraut.
– Va ! il est temps encore.
Castelmelhor hésita une seconde.
– Je ne te crois pas, murmura le comte ; prouve-moi…
Une clef joua bruyamment dans la serrure de la grand’porte, qui s’ouvrit aussitôt.
Le vestibule fut inondé de lumière. Castelmelhor put voir près de lui Balthazar, qui avait redressé sa grande taille et lui montrait la porte d’un geste plein de mépris.
– Entre, chevalier déloyal, dit-il, cœur dégénéré ! Un autre que toi veillera sur la fiancée de Vasconcellos !
Les trompettes de la patrouille firent entendre une fanfare, et deux chevaliers du Firmament vinrent prendre Castelmelhor, qui entra pâle et la mort au cœur. Balthazar entra, lui aussi ; il avait son costume de Fanfaron du Roi. Ascanio, qui se tenait au premier rang de la députation des cavaliers, lui fit un signe de bienveillante protection.
On se figurerait difficilement une décoration plus splendide que celle de la salle où fut ainsi introduit Castelmelhor. Alfonse, malgré la différence totale des mœurs, nous semble avoir eu quelques traits de ressemblance avec le bon roi René d’Anjou. S’il n’eût été constamment mal conseillé durant tout le temps de son règne, il aurait été, non pas un grand monarque ni même un monarque estimable, mais un de ces débonnaires et faibles souverains auxquels l’histoire, en les blâmant, accorde quelque sympathie.
Alfonse, comme René d’Anjou, avait en lui le sentiment intime du beau artistique. Il protégea chaudement les médiocres peintres qui florissaient alors à Lisbonne, et montra une intelligence remarquable dans la restauration qu’il fit des vieux monuments portugais. Sa musique, qu’il ne nommait point, comme les autres rois, sa chapelle, mais son bal, était composée d’exécutants choisis et appelés à grands frais de toutes les parties de l’Europe. Enfin, pour dernier trait de ressemblance, Alfonse faisait aussi des vers. Il est à peine besoin d’ajouter qu’il eût mieux fait de s’en abstenir.
Quoi qu’il en soit, des qu’il s’agissait de faire preuve de goût artistique, Alfonse devenait un autre homme. Trop étourdi pour songer à la dépense, il jetait l’or à pleines mains, et poursuivait sans sourciller l’exécution des plans les plus coûteux.
La salle où se tenait l’assemblée des chevaliers du Firmament semblait, en effet, le palais du dieu de la nuit. La voûte représentait le ciel, diapré de constellations diverses, et, immédiatement au-dessus du trône royal, un transparent, doucement illuminé, figurait un gigantesque croissant. Les insignes de l’ordre brillaient partout sur les tentures de velours azuré ; les meubles et les tapis offraient les mêmes représentations. Toutes ces étoiles, scintillant aux feux de cinq grands lustres et d’une multitude de candélabres, éblouissaient la vue. On se croyait transporté dans la retraite de quelque génie dont le pouvoir surpassait l’imagination de l’homme.
Au fond, un rideau de velours couvrait une niche où, en guise de saint, on avait placé Bacchus avec ses attributs païens. Ce rideau ne devait s’ouvrir que dans les circonstances solennelles.
Alfonse jouit quelque temps de l’étonnement de Castelmelhor à la vue de tant de magnificences ; puis, se renversant sur son fauteuil, placé au haut d’une estrade recouverte, comme tout le reste, de velours étoile, il dit :
– Approchez, seigneur comte, nous avons fait prévenir notre cher Conti, afin qu’il soit lui-même votre parrain… Mais comme tu es pâle ! À coup sûr, ce bambin a eu peur dans l’antichambre, où nous l’avons laissé sans lumière…
Un éclat de rire universel accueillit cette saillie d’Alfonse. Castelmelhor rougit d’indignation et ne répondit pas.
– Or çà, continua le roi, notre cher Vintimille prend les façons d’une tête couronnée : il se fait attendre. Qui de vous, seigneurs, veut être parrain à sa place ?
Personne ne bougea, tant on craignait la colère du favori. Mais le roi ayant répété sa demande, un simple chevalier sortit des rangs des Fanfarons et vint se placer au pied de l’estrade, où il exécuta une douzaine de courbettes consécutives avec un inimitable aplomb.
– S’il plaît à Votre majesté, dit-il en mettant son feutre sous le bras, je suis l’intime ami de ce très-cher seigneur Antoine Conti de Vintimille, et je me ferai un plaisir de le remplacer.
– Comment vous nomme-t-on, l’ami ? demanda le roi.
– Ascanio Macarone dell’Acquamonda, sire, pour servir Votre Majesté sur terre, sur mer, ailleurs, aussi bien contre les Maures que contre les chrétiens, et tout prêt à passer sa propre épée au travers de son propre corps, à cette fin de montrer la dix-millième partie de son ardent et incommensurable dévouement pour le plus grand roi du monde !
Le beau cavalier de Padoue prononça cette période sans reprendre haleine.
– Voilà, dit Alfonse, un plaisant original, et il ne fallait rien moins que cela pour compenser l’expression lugubre de la physionomie du petit comte. Comte, veux-tu de cet homme pour ton parrain ? Il parle bien.
– Est-il noble ? balbutia Castelmelhor.
– Que mes glorieux ascendants vous pardonnent cette question, dom Louis de Souza ! s’écria le Padouan en levant les yeux vers le ciel. Ce fut mon trisaïeul qui fit le roi François de France prisonnier à la bataille de Pavie, et le frère de ce vaillant soldat était chevalier de Rhodes, à telles enseignes qu’il sauva le grand maître Philippe de Villiers de l’Isle-d’Adam, dont les illustres seigneurs qui m’entourent n’ont point été sans entendre parler quelquefois par hasard.
– Bien trouvé, sur ma parole ! s’écria le roi. Dites-moi, seigneur Ascagne, n’êtes-vous point parent, du pieux Énée et de son fils, qui portait le même nom que vous ?
– J’ai toujours pensé, sire, répondit sérieusement Macarone, que c’était là une grave lacune dans les titres de ma famille. Le fait est qu’ils ne remontent que jusqu’au temps de Tarquin l’Ancien, cinquième roi de Rome : c’est un malheur.
– Allons petit comte, dit Alfonse, dans toute la chrétienté tu ne trouverais pas un meilleur gentil homme. Donne-lui l’accolade, et commençons.
Macarone quitta aussitôt le pied de l’estrade et s’avança vers Castelmelhor en tendant le jarret et imitant de son mieux les allures de crânerie affectée qu’il avait admirées à la cour de France où il avait été réellement laquais de quelque grand seigneur.
Le beau cavalier de Padoue avait fait somptueuse toilette. Sa main ne s’agitait qu’en soulevant un flot de dentelles, et le panache démesurément long de son feutre balayait le parquet à chaque pas. Son visage était radieux. Sa fortune subite et le fonds qu’il faisait sur les promesses de Conti lui avaient littéralement tourné la tête. Castelmelhor, le toisa d’un regard hautain. À la vue de cette mine de bravache, son premier mouvement fut de tourner le dos avec mépris : mais, trop avancé pour reculer, il tendit sa joue avec une répugnance visible qui réjouit fort Sa Majesté. Macarone se pencha d’une façon toute galante et donna l’accolade.
En levant les yeux, Castelmelhor put voir de loin le regard de Balthazar attaché sur lui avec une expression de mépris et de pitié.
Nous passerons sous silence une multitude d’épreuves bizarres que le postulant fut obligé de subir, ainsi qu’un long et paternel discours d’Alfonse, qui obtint, comme de raison, les applaudissements de l’assemblée.
L’impatience dévorait Castelmelhor, une sueur froide découlait de son front. Non-seulement il souffrait de cette série d’humiliations qu’on lui imposait devant cette foule où pas un, excepté le roi, n’était son égal ; mais il songeait aux paroles de Balthazar, et tremblait que toute cette honte ne fût en pure perte.
Macarone, au contraire, se complaisait dans son office ; il ne faisait grâce ni d’une formule ni d’une formalité. Or, il y en avait beaucoup, car ces cérémonies, destinées, comme nous l’avons dit, à divertir le roi, travestissaient à la fois les us et coutumes des associations secrètes d’Allemagne, d’Angleterre et d’Italie, et les anciennes traditions chevaleresques. On avait mêlé à tout cela des pratiques qui rappelaient l’origine de l’ordre, c’est-à-dire des assauts d’escrime, de barre, de lutte corps à corps, etc. C’était, on s’en souvient, par leur habileté dans ces exercices que les frères Conti, véritables instigateurs de ces bouffonneries, s’étaient insinués auprès du roi.
Castelmelhor, à bout de patience, contenait à grand’peine son dégoût, lorsqu’un incident vint mettre un terme à son martyre et lui épargner les dernières épreuves. Conti entra tout à coup dans la salle, traversa précipitamment la foule et s’élança vers l’estrade royale.
– Tout va bien, murmura-t-il en passant à l’oreille d’Ascanio.
Puis, franchissant les degrés, il mit un genou en terre et parla au roi à voix basse.
Alfonse le reçut d’abord d’un visage sévère, mais il paraît que le favori sut expliquer son absence d’une manière satisfaisante, car le front d’Alfonse se dérida tout à coup.
– Ainsi, tu as fait une battue préparatoire ? demanda-t-il en se frottant les mains.
– Que votre majesté me permette de lui parler en quelques mots de mon entrevue avec la reine sa mère, répliqua le favori.
– Demain, Vintimille, demain, tu me parleras de cela. Ce soir, il s’agit de la chasse ; y aura-t-il du gibier ?
– Le gibier est trouvé, sire, et je sais où le relancer.
– Quelle ramure ?
– Un cerf dix cors : la perle de Lisbonne, la perle du Portugal peut-être, mais il faut se hâter.
– Au diable la réception, alors !… Comte, nous te faisons grâce de la coupe des goinfres du roi, qui contient six pintes de France, et du saut de l’épée, que nous seul, en l’univers, savons fournir d’une façon passable. Avance ici !
Castelmelhor monta les degrés, toujours suivi du cavalier de Padoue, son parrain. Alfonse se leva et fit un signe à Conti, qui tira le rideau de velours dont nous avons parlé. La statue de Bacchus apparut splendidement illuminée.
– Seigneur comte, reprit le roi, vous jurez fidélité à Bacchus, fils de Jupiter et de Sémélé, notre joyeux patron ?
– Je le jure, dit dom Louis en essayant de sourire.
– Vous jurez de garder un secret inviolable sur tout ce que vous venez de voir et d’entendre.
– Je le jure, dit encore dom Louis.
– Vous jurez, et c’est le principal, de refuser le secours de votre épée à toute créature inférieure c’est-à-dire au sexe féminin que l’ancienne chevalerie n’avait pas honte de servir : c’est à savoir, dames, demoiselles, duègnes, bourgeoises, sans distinction de noblesse ou de roture, en tant qu’elle sera poursuivie dans la forêt de Lisbonne par vos frères, les chevaliers du firmament, fût cette femme votre mère ou votre fiancée ?
Conti attacha sur le malheureux jeune homme un regard sardonique. Castelmelhor recula et garda le silence.
– Jure pour lui, seigneur Turnus, Diomède ou tout autre nom héroïque : j’ai oublié le tien.
Ascanio se hâta de faire le serment demandé.
– Écrivez qu’il a juré, dit le roi au greffier chargé de rédiger procès-verbal de toutes ces misères.
Puis, saisissant l’épée d’Ascanio, il en déchargea un grand coup sur l’épaule de Castelmelhor, en riant à gorge déployée, et s’écria :
– Au nom de Bacchus, et de par monseigneur Silène, bambin de comte, je te fais chevalier !… En chasse seigneurs, tayaut ! tayaut !
Les trompettes exécutèrent un bruyant départ et la foule, le roi en tête s’écoula tumultueusement. Ascanio courut rejoindre Balthazar.
– Voici le moment d’agir, mon brave, dit-il ; suis-moi et tiens-toi prêt.
Balthazar le suivit en silence.
Castelmelhor était resté agenouillé sur l’estrade, étourdi, affolé, par ce qui venait de se passer. Mais lorsque les derniers sons de la fanfare eurent cessé de retentir à son oreille, il s’éveilla brusquement.
– Est-ce trop d’un trône, murmura-t-il, pour payer tant d’ignominies ! Alfonse ! Alfonse ! je serai ton favori d’abord, puis…
Il n’acheva pas, mais l’éclair d’orgueil qui brilla dans son regard eût été, pour un tiers, une traduction suffisante de sa pensée ambitieuse.
Au lieu de suivre la chasse royale, il fit seller un cheval et prit au grand galop le chemin de l’hôtel de Souza.