Paul Féval
Les fanfarons du roi
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XV REINE ET MÈRE

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XV

REINE ET MÈRE

Revenons un instant sur nos pas. Une fois que Balthazar se fut débarrassé de la poursuite d’Ascanio Macarone à l’aide d’un coup du plat de son épée sur le crâne, il se demanda ce qu’il allait faire de dona Inès, et resta fort embarrassé de son précieux fardeau.

 

Ne pouvant savoir combien la puissance de Conti était désormais près de sa fin, il n’osa ramener Inès à l’hôtel de Souza, où elle serait plus exposée que partout ailleurs aux poursuites du favori. D’un autre côté, sa propre demeure, à part même la présence de Simon, n’était point une retraite convenable pour l’héritière de Cadaval. Il interrogea dona Inès, mais celle-ci n’avait pas la force de lui répondre ; elle prononça seulement, d’une voix faible et à plusieurs reprises, le nom de la comtesse Ximena.

 

Enfin Balthazar, à force de réfléchir, se souvint que Vasconcellos, la veille, lui avait dit que c’était le marquis de Saldanha qui devait le présenter à la cour. Il prit sur-le-champ la route de l’hôtel de ce seigneur, et remit Inès entre les mains de dona Eléonore de Mendoça, marquise de Saldanha.

 

Cela fait, il se hâta de gagner sa demeure, où il avait laissé Simon ; mais Simon n’y était plus. Il se rendit à l’hôtel de Souza. Là, au lieu de répondre à ses questions, on lui demanda des nouvelles d’Inès. Balthazar ne voulut point ouvrir la bouche sur ce sujet en présence de Castelmelhor. Ce qu’il apprit du départ subit et de la colère de Simon lui indiqua où il devait le chercher désormais, et il arriva au palais d’Alcantara au moment où la foule irritée essayait en vain de briser les fortes clôtures de l’appartement royal. Nous avons vu ce qui s’en suivit.

 

Ce fut seulement lorsque Simon, ayant quitté la chambre du roi, se retrouva seul avec Balthazar qu’il apprit la retraite d’Inès et l’heureux dénoûment des traverses de la nuit. Transporté de joie et plein de reconnaissance pour cet ami d’un jour qui semblait chercher sans cesse les occasions de se dévouer pour lui, Simon le serra dans ses bras et lui demanda quelle récompense pourrait payer tant de services.

 

Balthazar avait reçu l’accolade de son jeune maître sans trop s’émouvoir, du moins en apparence ; mais quand Simon parla de payement, le sourcil du géant se fronça.

 

– C’est un mot semblable, dit-il, qui me fit reconnaître l’autre jour que j’avais affaire à Castelmelhor et non pas à Vasconcellos

 

Il y avait dans ces paroles et dans le ton dont elles furent prononcées une dignité simple et sans emphase qui alla droit au cœur de Simon.

 

– Balthazar, dit-il, tu n’es pas, en effet, de ceux qu’on paie, mais de ceux qu’on aime et qu’on honore.

 

Il lui prit la main.

 

– Touche là, continua-t-il ; je te tiens pour un gentilhomme par le cœur. Que Vasconcellos soit heureux ou malheureux, tu seras son frère et son ami.

 

L’ancien trompette redressa sa haute taille et fit des efforts désespérés pour garder son impassibilité habituelle ; il n’y put réussir : deux grosses larmes jaillirent de ses yeux et roulèrent lentement sur sa joue. Il se pencha sur la main de Simon, qu’il baisa.

 

– Votre ami, murmura-t-il, votre frère ! non, oh ! non, seigneur, c’est trop… Mais votre serviteur, par exemple ! continua-t-il en se redressant tout à coup et avec un sorte d’exaltation ; mais votre garde du corps, le bouclier que la mort trouvera toujours entre sa main et votre poitrine… Oh ! oui, Vasconcellos, je veux être cela !

 

Quelques heures après, quand l’horloge du palais de Xabregas sonna midi, les huissiers de la chambre du conseil ouvrirent les deux battants de la grande porte, et ceux qui avaient droit d’entrer furent introduits.

 

Au fond de la salle, sous un dais aux armes de Bragance, était le trône royal, que dominait, dans sa niche tapissée de velours, un colossal crucifix d’argent massif. À côté du trône, et aussi sous le dais, était le fauteuil d’Alfonse ; à droite, en dehors du dais, le siège de l’infant dom Pedro, et le banc destiné aux seigneurs du sang royal ; à gauche, sur la même ligne que le siège de l’infant, le siège du principal ministre État (c’était alors dom César de Ménèses), et au-dessous le banc de ses collègues.

 

Des deux côtés de la salle, et formant angle droit avec les sièges et bancs que nous venons de nommer, s’élevaient, à droite, l’estrade ecclésiastique, où piégeaient les prélats, inquisiteurs, chefs d’ordres, titulaires, etc. ; à gauche, le banc noble, rempli par les seigneurs de terres, gouverneurs de châteaux et titulaires séculiers ; enfin, au milieu, les bancs de la bourgeoisie attendaient les prévôtés et élus du commerce de Lisbonne.

 

Tous ces sièges et bancs se remplirent successivement, et bientôt on n’attendit plus que les personnes royales.

 

Les huissiers frappèrent bruyamment leurs masses contre les dalles de marbre et annoncèrent le roi. Dona Louise de Guzman fit son entrée appuyée sur son fils aîné ; elle avait la couronne en tête. Derrière elle, le secrétaire d’État, Melchior de Rego de Andrade, portait les grand et petit sceaux dans une bourse, sur un coussin de velours. L’infant dom Pedro venait ensuite.

 

Alfonse était pâle encore des fatigues de la nuit, mais son visage exprimait l’insouciance la plus profonde ; il ne se souvenait point du blanc-seing qu’il avait donné la veille à Conti, et ignorait le but de cette solennelle assemblée.

 

– Seigneurs, dit dona Louise après avoir pris sa place au trône sous le crucifix ; nous vous avons convoqués en conseil général sur le désir manifesté par très-haut et très-puissant prince Alfonse de Portugal, le roi, notre bien-aimé fils.

 

Alfonse, qui s’était arrangé pour dormir, dressa l’oreille et regarda la reine avec étonnement.

 

– Ayant reconnu, poursuivit dona Louise, le bon droit de sa demande, et considérant qu’il a dépassé l’âge auquel notre loi fixe la majorité des héritiers du trône, nous allons remettre l’autorité entre ses mains.

 

– C’est très-plaisant, murmura le roi.

 

Miguel de Mello de Torres, confesseur de la reine et grand chantre de la cathédrale, qui siégeait aux bancs ecclésiastiques, se leva et salua profondément les personnes royales.

 

– Parlez, seigneur prêtre, dit la reine.

 

– S’il plaît à Votre Majesté, dit dom Miguel, le moment n’est peut-être pas favorable pour cet acte décisif. Le peuple n’est pas tranquille ; cette nuit même, une attaque séditieuse a été dirigée contre le palais d’Alcantara, résidence de Sa Majesté le roi.

 

– Je le sais : cette révolte est une des raisons qui me déterminent ; il faut la main d’un homme pour tenir le sceptre dans ces conjonctures difficiles.

 

– La main d’un homme !… murmura Mello de Torres en soupirant.

 

Mais il n’osa poursuivre et se rassit.

 

– Seigneurs, reprit la reine, quelqu’un de vous a-t-il des représentations à faire ?

 

Tout le monde se tut sur les bancs de la noblesse et du clergé.

 

– Et vous ? demanda encore la reine en s’adressant aux bourgeois.

 

– Que Dieu et la Vierge bénissent Votre Majesté, répondit une voix soumise, le roi, notre maître, et l’infant dom Pedro ! les bourgeois de Lisbonne ont-ils d’autres désirs que la volonté de leurs souverains ?

 

Celui qui parlait ainsi était le vieux Gaspard Orta Vaz, doyen des tanneurs, corroyeurs, peaussiers, apprêteurs, fourreurs, gantiers et mégissiers de Lisbonne.

 

– Je connais cette voix-là, dit brusquement Alfonse.

 

Gaspard se crut perdu ; il songea à l’échauffourée de la nuit et vit une accusation de haute trahison suspendue sur sa tête chauve ; mais le roi reprit aussitôt :

 

– Pardon, madame et très-honorée mère, quand ce bonhomme a parlé, j’ai cru entendre la voix du vieux Martin Cruz, qui est chargé d’affamer mes dogues pour les combats d’ours.

 

Et Alfonse se renversa sur son siège avec un parfait contentement de lui-même.

 

Une légère rougeur monta au visage de la reine, dont le regard parcourut furtivement l’assemblée, pour voir l’effet produit par cette indécente sortie. Toutes ces figures de courtisans restèrent impassibles. La reine se leva et prit des mains du secrétaire la bourse qui contenait les sceaux.

 

– Voilà, dit-elle en se tournant vers son fils, les sceaux dont j’ai été chargée par les états du royaume, en vertu du testament du roi, mon seigneur, qui est devant Dieu. Je les remets entre les mains de Votre Majesté et en même temps le gouvernement, que j’ai reçu avec eux des mêmes états. Dieu veuille que toute chose prospère sous votre conduite, comme je le souhaite.

 

Dona Louise prononça ces mots d’un ton ferme et grave. L’assemblée entière fut émue, et il n’y eut personne qui ne regrettât de voir le sceptre passer des mains de cette noble femme dans celles d’un enfant privé d’intelligence et entouré de conseillers pervers. Le vieux Gaspard Orta Vaz, croyant devoir enchérir sur la tristesse générale, poussa un sourd gémissement et essuya ses yeux secs à plusieurs reprises.

 

Alfonse avait écouté le discours de sa mère d’un air indécis et confus. D’ordinaire, dans toute occasion où il devait parler en public, Conti lui faisait sa leçon d’avance ; mais cette fois il fut pris au dépourvu.

 

– Je veux mourir, madame, dit-il enfin, s’il était besoin de me faire venir d’Alcantara et de déranger tous ces honnêtes seigneurs pour me donner cette bourse de velours cramoisi et les joujoux qu’elle semble contenir. Nonobstant cela, je vous rends grâce et me déclare votre respectueux fils.

 

– Dieu protège le Portugal ! murmura Miguel de Mello de Torres.

 

La reine crut devoir passer outre. Elle ôta de son front la couronne royale et la tint suspendue sur la tête de son fils. C’était le dernier acte de la cérémonie. Une fois la couronne mise sur la tête d’Alfonse, il était roi, et dona Louise perdait en même temps ses droits de tutrice et de régente.

 

Mais au moment où sa main levée s’abaissait, un bruit subit se fit entendre à la porte, et une voix de femme, une voix bien connue, parvint aux oreilles de la reine.

 

– Je veux voir Sa Majesté sur-le-champ, disait-elle.

 

Les gardes de la porte refusaient de livrer passage.

 

– Au nom de Dieu et du salut de votre peuple, reine, reprit la voix, qui arriva vibrante et sonore jusqu’au fond de la salle, je vous adjure de me donner entrée !

 

Dona Louise, inquiète, étonnée, fit un signe de la main et la porte s’ouvrit.

 

Une femme vêtue de deuil et la tête couverte d’un voile noir, traversa la salle d’un pas lent et ferme, et vint mettre un genou en terre sur la première marche du trône. Elle souleva son voile et le rejeta sur ses épaules. Le nom de la comtesse de Castelmelhor passa de bouche en bouche ; chacun fit silence dans l’attente de quelque événement extraordinaire.

 

– Relevez-vous, Ximena, dit la reine ; parlez vite si vous avez besoin d’implorer notre aide, car la dernière minute de notre puissance est venue, et voici la couronne qui va ceindre le front du roi notre fils.

 

La comtesse ne se releva point.

 

– Je n’ai pas besoin d’aide, madame, prononça-t-elle si bas que la reine eut peine à l’entendre. Je ne viens pas implorer, mais accuser

 

Puis, d’une voix sonore et forte comme celle d’un homme, elle ajouta :

 

– Reprends ta couronne, dona Louise de Guzman, car ton fils a forfait à tous ses devoirs de prince et de gentilhomme ; reprends ta couronne, car après avoir touché ton noble front, elle ne doit pas ceindre celui d’un lâche ravisseur et d’un assassin.

 

Un tumulte inexprimable suivit ces paroles. Les uns semblaient en voyant le trône ainsi ébranlé jusqu’en ses fondements, les autres prononçaient le mot de trahison. Tous parlaient à voix basse et gesticulaient avec feu. Alfonse seul, comme s’il n’eût point entendu, dardait ses yeux au plafond et bâillait à se démettre la mâchoire.

 

La reine était d’abord restée atterrée, mais bientôt le courroux lui rendit son énergie accoutumée. Elle imposa silence à tous d’un geste.

 

– Femme, dit-elle en prononçant chaque mot avec effort, ceux qui accusent le roi risquent leur vie ; tu prouveras ce que tu avances, ici, sur l’heure, ou, par la croix de Bragance, tu mourras.

 

– Je le prouverai ici, sur l’heureCelui-là n’est-il pas un lâche, madame, qui insulte une femme sans défense ! Celui-là n’est-il pas un ravisseur, qui enlève à main armée une enfant aux bras de sa mère ? Celui-là n’est-il pas un assassin, qui aposte ses émissaires dans l’ombre et qui met à mort d’inoffensifs serviteurs, coupables seulement de défendre leur maître ? Alfonse de Portugal a fait tout cela !

 

– Qui te l’a dit ?

 

– Si on me l’eût dit, je ne l’aurais pas cru. Mais ces serviteurs assassinés, ce sont les miens, dona Louise ; cette fille enlevée, c’est ma fille : cette femme lâchement outragée, c’est moi !

 

Une pâleur livide avait couvert le front de la reine ; ses lèvres remuaient sans produire aucun son ; chacun de ses membres tremblait.

 

– Madame et très-honorée mère, demanda le roi, est-il nécessaire que je reste ici ? J’aimerais, s’il vous plaît, prendre congé ; afin de me rendre à mon palais d’Alcantara, où j’attends deux coqs de combat

 

– Malheureux enfant ! dit la reine, qui se pencha jusqu’à son oreille, n’as-tu pas entendu ? Ne te défendras-tu point ?

 

– C’est la mère du petit comte, dit Alfonse sans s’émouvoir. Ses gentilshommes se sont bien défendus, et nous avons eu là un fort bel hallali.

 

– C’est donc vrai ! c’est donc vrai ! cria la reine hors d’elle-même, l’héritier de Bragance est donc un…

 

Elle n’acheva pas. Faisant sur elle-même un violent effort, elle parvint à reprendre sa contenance digne et hautaine.

 

– Seigneurs, dit-elle en remettant sur sa tête la couronne royale, nous sommes encore la reine, et justice sera faite.

 

– Nous supplions Votre Majesté, s’écrièrent en même temps plusieurs gentilshommes d’avoir égard

 

– Silence ! Sur votre vie ! interrompit dona Louise avec violence. Toi, Ximena, relève-toi, à moins que tu n’aies encore, ajouta-t-elle amèrement, quelque accusation à porter contre le sang de tes rois !

 

La comtesse se releva en silence.

 

– Et maintenant, dom Alfonse, reprit la reine, qu’avez-vous fait de cette jeune fille ?

 

– Quelle jeune fille ? demanda le roi.

 

D’un regard, dona Louise renvoya cette question à la comtesse.

 

– Inès de Cadaval, répondit celle-ci.

 

– La fiancée de ce bambin de comte, ajouta Alfonse froidement.

 

À ce moment, un irrévérencieux éclat de rire se fit entendre à l’autre bout de la chambre.

 

Ecclésiastiques, gentilshommes et bourgeois tressaillirent ; car dans les rares occasionsdona Louise se laissait emporter par son courroux, sa nature se transformait pour un instant : elle poussait la sévérité jusqu’à la cruauté. Tout le monde tourna les yeux vers le point de la salle d’où était parti le bruit. Il y avait près de la porte deux hommes portant le costume de la garde d’Alfonse. Le coupable était l’un deux, et loin d’être effrayé par la faute qu’il venait de commettre, il continuait de rire à la barbe de l’assemblée.

 

Contre l’attente générale, la reine ne s’emporta point, son cœur était trop profondément blessé pour qu’elle pût accorder la moindre attention à ce misérable incident.

 

– Faites sortir cet homme, dit-elle seulement.

 

Le garde, au lieu de permettre aux huissiers d’exécuter cet ordre, s’échappa de leurs mains, et traversant lestement la salle, il ne s’arrêta qu’au pied du trône, devant lequel il s’inclina de cette façon galante que tout le monde, voire les laquais, possédait à la cour de France, mais qu’on ne savait point ailleurs.

 

– S’il m’était permis, dit-il avec emphase, d’élever la voix en présence de cette auguste assemblée, qu’on ne peut comparer qu’au conseil des dieux du paganisme, réuni sur le mont Olympe, et présidé, pendant l’absence du puissant Jupiter, par Junon, sa noble dame ; s’il était permis, dis-je, à un pauvre gentilhomme d’élever la voix

 

– Écoutez ce bon garçon, s’écria joyeusement Alfonse ; je le reconnais ; il a une histoire très-plaisante sur ses glorieux ascendantsParle, mon compagnon ; tu peux te vanter d’être le moins ennuyeux de nous tous, y compris la mère du petit comte, qui est pourtant, je parie, une respectable dame.

 

Par un instinct semblable à celui de l’homme qui se noie et qui s’accroche à des herbages capables à peine de supporter la centième partie de son poids, la reine se prit à espérer en ce mystérieux inconnu, et au lieu de réitérer son premier ordre, elle dit avec douceur :

 

– Nos moments sont précieux ; parlez si vous avez quelque chose à nous apprendre, mais soyez bref.

 

– Je tâcherai de me conformer aux volontés révérées de Votre très-illustre Majesté, répondit le beau cavalier de Padoue, qui salua de nouveau avec tout plein de grâce. Je n’ai qu’une chose à dire, mais elle est importante. La noble comtesse de Castelmelhor se trompe ; ce n’est point Sa Majesté le roi dom Alfonse qui a enlevé la jeune héritière de Cadaval.

 

– Dis-tu vrai ? s’écria la reine.

 

– Dieu m’est témoin que mon cœur est pur et sans artifice.

 

– Mais, dit Ximena, j’ai vu, j’ai entendu.

 

– Voilà justement le plaisant !… c’est-à-dire, – le ciel me préserve de prononcer en ce lieu, que je vénère à l’égal d’un temple des paroles inconsidérées ! – c’est-à-dire le surprenant ! Vous avez vu, noble comtesse, un homme portant la livrée royale enlever votre pupille ; vous l’avez entendu prononcer le nom du roi : c’était une ruse de cet infernal scélérat, de ce monstre vomi par la bouche la plus fétide du noir Tartare, d’Antoine Conti, en un mot.

 

– Ne me parlez plus de Conti, dit le roi, qui commençait à sommeiller : il m’ennuyait, voilà tout.

 

– Antoine Conti, reprit le Padouan, avait enlevé dona Inès pour lui-même, et j’en puis témoigner, puisqu’il avait voulu me contraindre, moi qui vais marquer d’un caillou blanc le jour où j’ai parlé à ma reine, à le seconder dans ses infâmes projets… Que mes glorieux ascendants lui pardonnent de m’avoir fait cette injure !

 

– Qu’on aille chercher ce Conti, dit la reine.

 

– S’il plaît à Votre majesté très-illustre, cet ordre ne sera point aisé à exécuter. Voici un honnête marchand, – il montrait Gaspard Orta Vaz, – qui s’est chargé, en bon citoyen qu’il est, d’embarquer Conti pour le Brésil, lui donnant, en guise de baiser d’adieu, un fort coup de sa vieille hallebarde sur les épaules.

 

Gaspard aurait voulu être à cent pieds sous terre ; il n’osait lever les yeux, se croyant l’objet de l’attention générale. Par le fait, personne ne songeait à lui.

 

La comtesse s’était agenouillée de nouveau.

 

– Je supplie Votre Majesté de me pardonner, dit-elle. C’est pour Inès que je suis venue. Mon insulte personnelle n’est rien, et la vie de mes serviteurs appartenait au roi de Portugal. Je rétracte, s’il est besoin, l’accusation que j’ai portée

 

– Pas un mot de plus, comtesse ! dit la reine.

 

– De cette façon, s’écria le Padouan ravi, tout s’arrange, et je remercie la fortune de m’avoir mis à même de rendre à mes souverains ce signalé service.

 

La reine avait froncé les sourcils et semblait plongée dans ses réflexions. Alfonse dormait tout de bon.

 

Dona Louise de Guzman, dans toute l’assemblée, était peut-être la seule qu’eût surprise l’accusation de la comtesse. On lui avait caché avec soin, comme nous l’avons dit, les extravagances de son fils, et elle-même avait prolongé son erreur en refusant d’ajouter foi aux avis secrets qui lui arrivaient de toutes parts.

 

Aussi cette révélation la frappa au cœur. Les paroles de Macarone, qui d’abord avaient été une sorte de baume pour sa blessure, ne pouvaient lui laisser une impression durable.

 

Qu’importait, en effet, qu’Alfonse, eût ou non enlevé Inès de Cadaval ? Pour être innocent de ce rapt, en était-il plus capable d’être roi ? La question était de savoir si les rapports secrets qu’elle avait regardés jusque-là comme les produits de la malveillance ou de la trahison, étaient vrais ou faux, et le témoignage de dona Ximena, en qui elle avait une entière confiance, lui prouvait surabondamment leur vérité. La reine, aimait passionnément son fils ; peut-être par ce mystérieux et sublime instinct des mères, l’aima-t-elle davantage à ce moment où elle le découvrait plus misérable ; mais c’était une âme véritablement royale que la sienne, et la pensée de placer sur le trône de Jean IV un maniaque tour à tour imbécile et furieux, la révolta. Elle jeta sur Alfonse endormi un regard d’amer désespoir, et reprit la parole.

 

– Seigneurs, dit-elle, nous vous avions appelés pour assister au couronnement du roi notre fils ; Dieu qui nous a établie gardienne de son droit légitime, semble parler et conseille d’attendre. Nous vous donnons licence de vous séparer, en vous ajournant à l’époque où nous convoquerons les états généraux du royaume.

 

Personne n’osa répliquer, et l’assemblée se sépara dans un morne silence.

 

– Saldanha, dit encore la reine avant de sortir, vous nous répondez de la personne de dom Alfonse de Bragance. Qu’il ne puisse point quitter le palais de Xabregas.

 

Dona Louise reprit, appuyée sur le bras de l’infant, le chemin du couvent de la Mère de Dieu. Sur son ordre, Miguel de Mello de Torres et la comtesse de Castelmelhor la suivirent.

 

On doit penser que l’intention de la reine était en ce moment, de soumettre la question de succession aux états généraux assemblés ; peut-être cette mesure eût-elle épargné au Portugal le règne d’Alfonse VI. La Providence en avait décidé autrement.

 

À peine dona Louise fut-elle rentrée dans ses appartement du couvent de la Mère de Dieu, que sa force factice, résultat d’une volonté puissante, l’abandonna tout à coup. Seule avec son confesseur et celle que depuis bien longtemps elle nommait sa fille, elle laissa voir à nu la mortelle profondeur de sa blessure. Elle était tombée sur un siège en entrant, et l’œil fixe, les dents serrées, elle ne faisait pas un mouvement. Dona Ximena, debout, auprès d’elle, eût voulu calmer, au prix de sa vie, ce désespoir dont elle était la cause.

 

De temps à autre, Miguel de Mello tâtait le pouls de la reine et secouait la tête en silence.

 

Au bout d’une heure, l’œil de Louise de Guzman perdit un instant sa fixité et se tourna vers la comtesse. Un triste sourire parut alors sur ses lèvres.

 

– Ximena, dit-elle d’une voix si changée que le prêtre ne put retenir un geste d’effroi, te souviens-tu, ma fille ? Je t’avais dit un jour : Si jamais il manque à ses devoirs de roi et de gentilhomme

 

– Pitié ! pitié ! murmura la comtesse navrée.

 

– Si jamais il forfait à l’honneur, poursuivit la reine, dont la voix faiblissait de plus en plus, ne me le dis pas, Ximena, car je te croirais… et je mourrais !

 

La comtesse se tordait les mains et embrassait les genoux de la reine.

 

– Tu me l’as dit pourtant, reprit encore celle-cioui, tu me l’as dit… j’ai cruellement souffertAdieu, ma fille, je t’ai crue et je meurs !

 

Le prêtre et la comtesse s’agenouillèrent en pleurant, Dona Louise de Guzman n’était plus.

 


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