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L’homme que jusqu’ici nous avons appelé le moine, et qui n’était point connu à Lisbonne sous un autre nom, se trouvait seul dans une pièce de moyenne grandeur et presque nue, qui dépendait de l’appartement de Ruy de Souza de Macedo, abbé mitre des bénédictins de Lisbonne.
Par la faveur spéciale du Seigneur abbé, il ne menait point la vie des autres religieux. Il n’y avait point à la chapelle de confessionnal qui portât son nom écrit en lettres gothiques sur le chêne noirci de l’étroit frontispice. Jamais on ne l’avait vu célébrer le saint sacrifice de la messe ; et quand sonnaient vêpres ou matines, sa place au chœur restait vide bien souvent.
Il se promenait lentement et de long en large dans sa cellule au moment où nous y entrons. Sa bouche murmurait de temps à autre des mots inarticulés. Était-ce une prière à Dieu ? était-ce le résultat d’une préoccupation mondaine ?
Bien que le Moine fût un bon chrétien et servit Dieu comme il faut, nous penchons pour la seconde hypothèse, et le lecteur sera de notre avis, quand il saura que le révérend père, depuis sa visite à Fanshowe, avait rendu ses devoirs au roi, entretenu l’infant, et passé une heure en secrète conférence avec le comte de Castelmelhor.
Chez ces trois personnages, si haut placés, quoique diversement, il avait été accueilli avec un égal respect. Ce pauvre Alfonse lui-même avait fait trêve à ses imbéciles passe-temps pour lui demander sa bénédiction.
En quelque lieu que ce fût, en présence du roi lui-même, le Moine gardait l’énorme capuchon qui couvrait entièrement son visage. Nul ne pouvait se vanter d’avoir jamais distingué ses traits. On apercevait seulement, au fond du sombre entonnoir formé par sa cagoule, l’éclair ardent et dominateur de son œil noir et les mèches ondées de sa barbe blanche.
Quand il passait dans les rues, les gentilshommes s’inclinaient, les bourgeois portaient la main à leur feutre, et le peuple baisait le bas de son froc : les gentilshommes le craignaient ; il intriguait les bourgeois ; sur un geste de sa main, le peuple eût mis le feu à Lisbonne.
Or, le peuple avait singulièrement grandi en force et en audace pendant les sept années qui venaient de s’écouler.
Il était arrivé à Lisbonne ce qui arrive en toute cité aux jours de misère. La noblesse était restée debout ou s’était retirée dans ses domaines ; mais la bourgeoisie, décimée par la détresse, avait grossi la masse du peuple. Tel qui naguère faisait l’aumône, vivait à présent de charité.
La cour, dont les finances étaient au pillage, ne pouvait venir en aide au malheur public. Les couvents quêtaient beaucoup, donnaient davantage sans combler le trou de misère. Les grandes familles avaient peine à soutenir leur rang, et d’ailleurs, la plupart d’entre elles, froissées par le favori et mal en cour qu’elles étaient, avaient intérêt à précipiter le moment de la crise.
Aussi c’était pitié de voir le dénûment absolu où languissaient non-seulement les gens sans aveu, mais les petits marchands et les corps de métiers. Chacun, parmi ce qui restait de riches bourgeois, avait condamné la serrure de son coffre-fort. Les plus égoïstes, qui se proclamaient les plus prudents, avaient fermé la porte de leur boutique et congédié leurs ouvriers.
De ce nombre était, bien entendu, l’honnête Gaspard Orta Vaz, doyen de la corporation des tanneurs, apprêteurs, corroyeurs, peaussiers et mégissiers de Lisbonne. Ses ouvriers, réunis à ceux d’une foule de ses confrères, formaient d’innombrables troupes de vagabonds qui étaient de fait les maîtres de la ville. Leur maître, à eux, était le Moine.
Le Moine était roi de tout ce peuple, parce que tout ce peuple vivait par lui, par lui seul. Il l’avait acheté. Ses bienfaits de tous les jours remplaçaient la prospérité passée. Ses émissaires, qui étaient nombreux et infatigables, avaient des consolations pour toutes les infortunes, des soulagements pour toutes les misères.
Et quand ils avaient changé les larmes en joie, ils disaient :
– Cet or qui apaise votre faim, qui guérit vos blessures, qui sèche les pleurs de vos femmes, qui couvre la nudité de vos enfants, cet or appartient à notre seigneur qui est le moine. Soyez reconnaissants et attendez l’heure où il aura besoin de vous.
Et ce peuple, sans cesse désespéré et sans cesse rendu à la vie, se prenait d’un fougueux dévouement pour la main, toujours la même, qui s’ouvrait, bienfaisante, entre lui et la misère. Il aimait d’autant plus ici qu’il haïssait davantage ailleurs, et ne savait trouver, si loin que pussent porter ses regards, aucun autre objet à respecter ou à chérir.
Le roi était fou et cruel dans sa folie ; l’infant, retiré dans son palais, passait pour un noble jeune homme, mais n’avait point su s’entourer de ce prestige que donne d’ordinaire une infortune fièrement supportée. Il gardait un silence chagrin, opposait une froide apathie aux insultes continuelles du favori, et semblait absorbé dans l’admiration, pleine de tendresse chevaleresque et de profond respect qu’il portait à la jeune reine.
Cette malheureuse princesse elle-même, si vertueuse, si accomplie, était peu connue de la multitude. On maudissait Alfonse pour les indignes traitements qu’il lui faisait subir, mais après tout, elle s’était dépourvue en cour de Rome pour faire déclarer nul son mariage, et les respects de la noblesse avaient de quoi la consoler.
Enfin, Castelmelhor, le favori, était odieux au peuple comme l’est tout tyran subalterne. On avait oublié sa magnifique naissance ; on ne lui tenait point compte de ses brillantes qualités ; on ne voyait en lui que le favori, et c’est à peine si Vintimille lui-même, au temps de sa puissance, avait été aussi universellement détesté.
Aussi le peuple attendait, il attendait impatiemment que l’heure fût venue. Et alors, quel que pût être l’ordre émané de la bouche du Moine, le peuple comptait l’exécuter.
Cet étrange et absolu pouvoir s’augmentait encore de tout le mystère qui entourait le Moine. Nul n’avait vu son visage. Quand il répandait des bienfaits par lui-même, il entrait, consolait et disparaissait ; on connaissait seulement la forme de son froc ; on se souvenait des sons graves et pénétrants de sa voix ; on gravait ses paroles au fond du cœur, et le pacte mystérieux se trouvait resserré. Comment les divers partis qui divisaient le Portugal n’auraient-ils pas redouté un pareil homme ? Cependant aucun de ces partis ne lui était précisément hostile. Quelques-uns même servaient, sans s’en douter, son influence, et tous le ménageaient.
Nous avons vu Fanshowe lui ouvrir bénévolement ses coffres, et nous pouvons dire tout de suite que l’or de l’Angleterre formait la meilleure part de la somme presque incroyable qu’il fallait réaliser chaque jour pour nourrir ainsi tout un peuple.
Fanshowe avait, comme nous pourrons le voir, une entière confiance dans le Moine, qu’il croyait intéressé au succès de l’Angleterre. Castelmelhor, au contraire, qui, reprochable en plusieurs points, gardait du moins le mérite de vouloir, à tout prix, affranchir le Portugal de la domination anglaise avait ses raisons pour penser que le Moine haïssait autant que lui les Anglais et leur politique pestiférante. Cette aversion commune les rapprochait.
D’ailleurs, on ne connaissait pas plus la pensée du Moine que son visage. C’était un homme de paix, prêchant la concorde sans relâche, mais prévoyant la guerre et s’y préparant de longue main. Une fois la guerre allumée entre ces factions rivales, à qui porterait-il son secours ? chacun espérait pour soi ; mais, en définitive, nul ne savait.
Un seul n’espérait point en lui : c’était Alfonse de Bragance, qui n’espérait en personne, parce qu’il n’avait garde de se croire menacé. Ce malheureux prince avait considérablement fléchi depuis quelques années. Sa folie avait pris un caractère de tristesse profonde. S’il se réveillait parfois, c’était pour accomplir quelque extravagance perfidement conseillée. Ses chevaliers du Firmament étaient devenus une sorte de garde prétorienne qui joignait l’insolence à la trahison. Dans l’opinion de tous, il était notoire qu’Alfonse n’avait pas un seul sujet fidèle, disposé à le défendre au jour du péril.
L’opinion se trompait. Alfonse avait un adhérent, un seul, mais celui-là en valait mille et des milliers : c’était le Moine.
Ceux qui auraient été à même d’observer de près ce mystérieux personnage eussent vu que le lien qui l’attachait au roi ne partait point du cœur et avait toute l’inflexibilité d’un rigoureux devoir. Ils auraient découvert en même temps que ce devoir était sans cesse combattu dans son accomplissement par un sentiment difficile à vaincre, impossible peut-être. La vie du Moine était en effet un long combat, sans trêve ni relâche. Son cœur, d’accord avec sa raison, battait en brèche sa conscience. Il luttait franchement et de tout son pouvoir, mais désirait à peine remporter la victoire. C’était un dévouement imposé, fatal. On eût dit, que contre son gré, par excès d’honneur, il accomplissait la lettre insensée d’un serment qu’il aurait voulu mettre en oubli.
Car servir le roi, ce n’était point peut-être, à cette triste époque, servir le Portugal. Le Moine savait cela ; mais il demeurait ferme dans son silencieux et obstiné dévouement. Il espérait peut-être qu’Alfonse se redresserait quelque jours et s’appuyant sur lui chasserait de Lisbonne et du Portugal tous ces factieux qu’encourageait la faiblesse royale. Alors il eût appelé le peuple, son peuple à lui, le peuple qu’il s’était inféodé par ses bienfaits. Il lui eût montré l’ennemi comme on montre au dogue le sanglier qu’il doit terrasser. Il lui eût dit :
– L’heure est venue, faites la place au roi !
Mais à une proposition semblable, Alfonse, le valétudinaire enfant, eût frémi de tous ses membres. Il n’avait parlé haut qu’à la reine.
Le Moine savait encore cela ; il le savait mieux que toute autre chose ; car lorsqu’il venait à songer aux outrages qu’Isabelle de Savoie-Nemours avait reçus, un éclair d’indignation scintillait sous son froc, et il maudissait en frémissant le frein qui le retenait.
Deux choses pouvaient sauver le Portugal : l’avénement légitime de l’infant ou la dictature de Castelmelhor. Le Moine avait songé souvent à réaliser la première hypothèse. Il voyait alors la reine, débarrassée par la cour de Rome des liens qui l’unissaient à Alfonse, s’asseoir, reine par un nouveau choix, aux côtés de dom Pierre de Portugal.
Cette pensée remplissait son cœur de joie, mais aussi de tristesse, et si la joie l’emportait enfin, c’est qu’il se disait :
– Elle serait heureuse…
C’étaient là ses réflexions de toutes les heures. Elles l’occupaient encore au moment où nous le retrouvons parcourant à grands pas sa cellule.
Seul, et ne craignant point les regards indiscrets, il avait jeté en arrière sa cagoule.
C’était un jeune homme. La barbe blanche qui couvrait sa lèvre supérieure et son menton contrastait étrangement avec la chevelure noire qui tombait en boucles larges et lustrées sur ses épaules. Il y avait à son front quelques rides, mais ce n’étaient point de celles que creuse l’âge, et le feu tout juvénile de son regard disait assez qu’elles n’avaient pour cause que les soucis ou le malheur.
– L’Espagne d’un côté, murmurait-il en précipitant sa promenade ; l’Angleterre de l’autre… Au dedans, la guerre civile imminente ; un roi plus mort que s’il dormait dans la tombe, la trahison qui veille. Et la reine ! la noble Isabelle jetée hors du trône !…
Cette dernière pensée l’arrêta brusquement. Il ajouta néanmoins, comme pour écraser par un dernier argument un contradicteur imaginaire :
– Qui sait si la France ne voudra point venger un pareil outrage ?
Il allait conclure, lorsque plusieurs voix se firent entendre à la porte de sa cellule. On frappa.
Le Moine rejeta vivement son capuchon sur son visage et ouvrit. Une douzaine d’hommes de costumes divers, parmi lesquels se trouvaient quelques uniformes et des livrées aux couleurs de plusieurs nobles maisons, entrèrent.
Tous en passant le seuil, se découvrirent respectueusement et restèrent rangés près de la porte ; le Moine les salua de la main.
Le premier arrivé marcha vers lui et lui parla à voix basse. Il portait la livrée de Castelmelhor.
– Le seigneur comte, dit-il, a appris la présence à Lisbonne de son frère dom Simon. Il paraît s’inquiéter beaucoup de ce retour.
– C’est bien, répondit le Moine ; après ?
– Voilà tout.
Le valet de Castelmelhor passa et fut remplacé par un Fanfaron du roi.
– Seigneur, dit-il le capitaine Macarone veut se vendre, lui et la patrouille royale, à l’Angleterre.
– Ils demandent combien on les payera.
– Rendez-vous de ce pas chez Castelmelhor, dit le Moine, et dénoncez-lui ce complot.
– Que me veut Votre Révérence ? dit un autre, qui portait le costume des paysans de l’Alentejo.
Le moine tira la bourse de Fanshowe et glissa deux guinées dans la main du rustre.
– Va au Limoeïro, lui dit-il ; j’ai demandé et obtenu pour toi la place de concierge de la prison.
– Mais Votre Révérence…
– Tu seras là en pays de connaissance. Le geôlier et tous les porte-clefs sont vassaux de Souza… Va.
Le paysan s’inclina et passa. Après lui, vinrent, un à un, des valets, et des bourgeois. Les uns des espions chargés de savoir ce qui se passait à la cour et dans la ville, les autres des émissaires chargés de distribuer des secours au peuple.
Le Moine eut plus d’une fois recours à la bourse donnée par Fanshowe. Quand le dernier de ses agents se fut retiré, la bourse était presque vide.
– Il faudra se décider à agir, pensa-t-il en pesant la bourse désenflée dans le creux de sa main. Mes propres ressources sont épuisées et l’Anglais peut tout découvrir d’un jour à l’autre… Accomplirai-je mon serment, ou sauverai-je le Portugal ?
On frappa de nouveau à la porte. Ce fut Balthazar qui entra.
– Quelles nouvelles ? demanda le Moine qui cette fois, ne prit point la peine de cacher la figure.
Pour toute réponse, Balthazar lui tendit la lettre que venait d’écrire Fanshove et qui était adressée à Sa Grâce lord Georges Villiers, duc de Buckingham, à Londres.
Le Moine saisit la lettre et en fit sauter le cachet.