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La lettre de Fanshowe était ainsi conçue :
« J’ai reçu avec une satisfaction que je renonce à vous décrire la missive qu’il vous a plu de m’expédier par le patron Smith. C’est œuvre charitable que de songer ainsi aux pauvres exilés. Je vous remercie.
« D’après ce que vous me dites, sa très-gracieuse Majesté le roi Charles est satisfaite de mes services en ce pays reculé. J’en suis content et chagrin à la fois. Content, parce que ma seule passion en ce monde est de mériter les bonnes grâces de notre aimé souverain ; chagrin, parce que cette disposition prolonge mon séjour ici, et que je soupire et me dessèche de regrets, mon cher lord, loin de ce paradis qu’on appelle Londres, ciel brillant dont Votre Grâce est la plus brillante étoile, et dont sa très-gracieuse Majesté le roi Charles est le soleil.
« Buckingham, ne vous est-il point venu parfois désir d’être le premier quelque part, après avoir été le second à Londres ? En l’absence du roi des astres, l’étoile se fait soleil. Lisbonne aussi est une ville souveraine. Le trône va devenir vacant ; vous seriez bien sur un trône, Buckingham. Mais peut-être vous ne daigneriez pas. Que feriez-vous, en effet, privé des chants de notre cher Wilmot et des enchantements de Nell, notre reine à tous ?
« Moi, si vous ne vouliez pas quitter Londres, et si un plus digne ne se présentait point, je me dévouerais, mon cher lord. Je renoncerais en pleurant à l’espoir de revoir notre joyeuse Angleterre. Je m’enterrerais tout vif au palais d’Alcantara, au palais de Xabregas, ou dans toute autre masure décorée d’un nom interminable, regrettant Saint-James, regrettant Windsor, et me contentant du titre de vice-roi. »
– Cet homme est fou, murmura le Moine en interrompant sa lecture.
Balthazar qui se tenait devant lui, debout et découvert, ne se permit point de répondre.
« Voici ce qui se passe, continuait Fanshowe ; le roi dom Alfonse est assis sur son trône, en équilibre, pour ainsi dire, entre les partis qui l’entourent. Le premier qui soufflera dessus le renversera.
« Je n’ai pas besoin de vous dire, mon cher lord, que celui-là ne sera point votre ami et serviteur, Richard Fanshowe. Fi donc, à quoi bon ? Sa Seigneurie, le comte de Castelmelhor, bilieux portugais qui a le mauvais goût de haïr la noble Angleterre, se chargera de tirer les marrons du feu. Ce comte, parce qu’il a, dit-il, un atome de sang royal dans les veines se croit destiné au trône, à l’exclusion du frère d’Alfonse, un troubadour qui soupire pour la Française… »
– La reine, sans doute ? dit le Moine en regardant Balthazar.
Balthazar fit un signe affirmatif.
« … Ce petit dom Pedro, reprit le Moine en continuant sa lecture, est un chevalier des anciens jours. Son frère le maltraite, mais il ne veut pas détrôner son frère. Je l’approuve ; et vous, cher lord ?
« Reste la Française. Celle-ci a pour elle la noblesse, et derrière elle la France, cette nation odieuse… »
– Anglais ! dit ici le Moine du ton dont on prononce une injure, il a oublié que la France a fait l’aumône naguère à son très-gracieux souverain le roi Charles.
« … Mais, continuait la lettre, la Française est femme et n’a point de conseillers ; nous trouverons moyen de la renvoyer à Monsieur son frère.
« Suivez bien, milord : le comte jettera bas le roi. Tous les autres partis se rueront sur le comte, qui tombera ; c’est alors que votre humble ami et serviteur se mettra de la partie.
« … J’ai, de par Lisbonne, un ténébreux, auxiliaire qui me coûte fort cher à entretenir, mais qu’on ne saurait trop payer. Il n’a point de nom et se fait appeler le Moine. Je soupçonne que c’est quelque haut dignitaire de l’Église, qui veut se venger du mépris où Alfonse laisse la religion. En tout cas, il est à moi, à nous, milord, parce qu’il se croit sûr d’obtenir la suprématie ecclésiastique en Portugal, le jour où le Portugal sera Anglais. À l’aide de cet homme, je tiens le peuple. Un geste de ma main peut révolutionner Lisbonne. Une fois Alfonse terrassé que la lutte s’engage, j’anéantirai le vainqueur. Alors : God save the king ! et vive la foi protestante ! »
– J’en sais assez ! s’écria le Moine en froissant le papier, et je bénis Dieu de m’avoir inspiré la pensée de combattre cet homme avec ses propres armes ? Les Anglais maîtres du Portugal ! Oh ! non, tant qu’une goutte de sang restera dans mes veines !
Il prononça ces derniers mots avec énergie, mais bientôt sa tête s’affaissa sur sa poitrine.
– To save the king ! murmura-t-il. Fatale devise, qui est aussi la mienne depuis sept années. Sauver le roi ! oui, quand un roi juste lutte vaillamment contre la trahison c’est là un noble rôle ! Entre Stuart mourant et Cromwell vainqueur, j’aurais jeté avec joie mon cœur et mon épée. Mais avant le roi, n’y a-t-il pas la patrie ? Est-ce démence ou héroïsme que de laisser périr son pays pour soutenir un enfant maudit et déshérité du ciel ?
Il pressa son front brûlant entre ses mains et tomba à genoux devant un crucifix pendu au mur de sa cellule.
– Mon Dieu ! dit-il avec passion, éclairez-moi ou donnez-moi la force d’assister, sans devenir parjure, à la ruine du Portugal !
Balthazar était resté immobile à la même place. Il contemplait le Moine avec un respect mêlé de tristesse.
Le Moine demeura longtemps prosterné devant le crucifix. Il se passait sans doute en lui une lutte cruelle et acharnée, car tout son corps frémissait parfois, tandis que sa joue pâle se colorait d’une subite et fugitive rougeur.
Quand il se releva, un long soupir de soulagement ou de regret souleva sa poitrine. Son visage avait repris son calme ordinaire. Il joignit les mains, leva les yeux au ciel, et dit d’une voix lente et grave :
– Dieu sauve le Portugal ! Moi, j’ai fait un serment, et ma vie est au roi.
Balthazar avait espéré un autre résultat, sans doute ; car il laissa échapper un geste de désappointement.
– Seigneur, dit-il, vous n’avez pas tout lu.
Et, ramassant la lettre que le Moine avait jetée à terre, il l’ouvrit et la tendit à ce dernier.
Le Moine jeta son regard sur le post-scriptum, mais à peine eut-il parcouru les premiers mots que ses sourcils se froncèrent violemment.
– Dona Isabelle ! Enlevée ! s’écria-t-il, de par Dieu, cela ne sera pas !
Il se mit à parcourir la cellule à grands pas. Toute son incertitude semblait revenue. Mais cette fois, la lutte fut courte. Un autre sentiment venait en aide au patriotisme et lui donnait la victoire.
– Cela ne sera pas, répéta-t-il avec agitation. La guerre va commencer. Je serai seul contre tous, il me faut un drapeau… Bragance et Portugal ! Qu’importe un homme quand il s’agit d’une nation ?
– Qui doit enlever la reine ? demanda-t-il.
– Je devine. J’ai cru reconnaître ce bouffon de Padoue dans l’antichambre de Fanshowe.
– Le Padouan est resté en otage chez milord… Un autre guidera la patrouille.
– Quel est cet autre ?
– Le secrétaire de milord.
Un sourire amer plissa la lèvre du Moine.
– Sir William ? dit-il. Et tu es bien sûr que c’est un nom d’emprunt sous lequel il se cache ?
– J’en suis sûr.
Le Moine s’assit et prit une feuille de papier sur la quelle il écrivit :
« Je requiers les ministres de Sa Majesté le roi d’Angleterre d’opérer le rappel de lord Richard Fanshowe, lequel s’est rendu coupable de trahison envers le roi notre maître, en donnant asile et cachant dans sa demeure un criminel banni du royaume par sentence royale.
« Fait au palais d’Alcantara, etc.
« LE PREMIER MINISTRE DE DOM PIERRE ROI. »
Le moine plia le papier et l’enferma dans l’enveloppe qui contenait naguère la missive de Fanshowe. Ensuite il examina l’adresse qu’il ne trouva pas opportun de changer, et scella l’enveloppe de son sceau.
Pendant cette expédition, Balthazar était toujours impassible.
– Tu peux porter tout cela au capitaine Smith, lui dit le Moine.
Balthazar s’inclina et sortit avec son obéissance ordinaire.
Une fois seul, le Moine relut la lettre de Fanshowe et la serra ; puis se dirigea vers la porte de sa cellule. Avant de sortir, il se ravisa, et, ouvrant de nouveau la lettre, il déchira le post-scriptum, qui avait rapport à Isabelle.
– Ceci est entre milord, sir William et moi, murmura-t-il en souriant sous son épaisse barbe blanche ; le comte de Castelmelhor n’a pas besoin de connaître nos secrets.
Il prit à son chevet un court poignard castillan, noir, aigu comme un dard d’abeille, et portant à ses trois faces trois profondes rainures. Il cacha cette arme sous son froc et sortit.
Louis de Souza, comte de Castelmelhor, était alors à l’apogée de sa puissance. Alfonse s’était littéralement fait son esclave et n’agissait que par sa volonté. Depuis sept ans il en était ainsi, Castelmelhor avait brusqué cette conquête royale. Dès le premier jour, pour ainsi dire, il lui avait imposé un sacrifice honteux et cruel : la ratification par lettres-patentes du bannissement de Conti Vintimille, chassé de Lisbonne par le peuple. Cette épreuve pouvait le tuer, mais une fois faite, elle fondait d’un seul coup son pouvoir. Alfonse, qui n’aimait rien, signa, sans sourciller, la sentence d’exil de son ancien favori, tout en jurant que ce bambin de comte avait de bizarres fantaisies.
Ce point emporté, le comte se sentit fort et ne craignit point d’abuser de sa force : il régna.
Son hôtel, ou plutôt son palais, ancienne demeure royale qu’il avait fait restaurer à grands frais, s’élevait sur la place du Campo-Grande. L’intérieur dépassait de beaucoup en magnificence les palais d’Alfonse, et c’était la coutume à Lisbonne de dire que Castelmelhor avait voulu surpasser les splendeurs de Paris et donner à sa demeure une renommée qui fît oublier celle du fameux palais cardinal.
Une foule de courtisans se pressait à toute heure dans ce somptueux édifice. Alfonse était le premier et le plus assidu de ces courtisans. Il avait ses appartements à l’hôtel Castelmelhor, et une chambre, la plus belle après celle du comte, portait le nom de Chambre du roi.
Le même jour où se passaient les événements que nous avons racontés, et à l’heure où le Moine quittait son couvent, le roi donnait audience à l’hôtel Castelmelhor. La cour tout entière y était rassemblée.
On voyait là Richard Fanshowe et don César de Odiz, marquis de Ronda, ambassadeur d’Espagne ; les Alarcaon, Sébastien de Ménèses et quelques gentilshommes qui s’étaient ralliés à Castelmelhor. Puis venaient des roturiers tenant charges, car, en cela, le comte, malgré son orgueil, avait été obligé de suivre les traces de Conti.
Parmi tous ces seigneurs et gens en place, quelques-uns à peine osaient porter à leur toque demi-cachée et réduite à une petitesse microscopique l’étoile des Chevaliers du Firmament. Cet ordre n’avait point les bonnes grâces du comte : ses beaux jours semblaient passés.
Alfonse, au contraire, demeurait héroïquement fidèle à cette marotte. Il regrettait dolemment et à tout propos ces belles chasses à courre qu’il menait nuitamment jadis dans sa bonne ville de Lisbonne, et tourmentait continuellement son favori pour obtenir de lui, ne fut-ce qu’une fois, ce plaisir.
Castelmelhor éludait cette prière sous différents prétextes. Il savait, d’une part, que la patrouille du roi lui gardait rancune, et il ne voulait point faire revivre son influence. D’autre part, il n’ignorait pas l’effervescence sourde et menaçante qui régnait parmi le peuple. Une étincelle pouvait mettre le feu à cet incendie qui couvait dans l’ombre. Qui sait si, dans l’état actuel des choses, les hurlements de la révolte n’eussent point répondu aux joyeux cris de la meute royale ?
Alfonse n’avait point gagné à prendre de l’âge. Loin de là, sa santé s’était affaiblie, en même temps que sa pauvre intelligence se voilait de plus en plus. Il pouvait à peine faire un pas, en boitant, hors de son carrosse, et c’était grande compassion que de voir cet être misérable se présenter seul pour champion de la patrie, en face d’une multitude de factions égoïstes ou perfidement dévouées à l’étranger.
On rencontre parfois, dit-on, dans les gorges des Cévennes, de pauvres enfants, chétifs, lépreux, dont le nom, jeté à la face d’un homme, devient une sanglante injure. Ils naissent souvent aveugles et, plus tard, le vent des montagnes leur ravit le sens de l’ouïe. Vous les voyez alors errer par les sentiers déserts ; la bise soulève les lambeaux qui les couvrent et montre leur effrayante maigreur : leurs pieds saignent, déchirés par les cailloux du chemin ; leur main tâtonne et saisit avidement les feuilles des arbres, pour satisfaire une faim qui n’a point de trêve. Ils n’ont ni toit ni famille. Leur père est mort ; ses ossements blanchissent au fond de quelque ravin. Leurs frères ne les connaissent plus. Eh bien ! ces victimes portent en elles un baume consolateur : la résignation. Elles ne regrettent point le soleil qu’elles n’ont jamais vu ; leur ouïe ne leur servait qu’à entendre le rugissement du vent dans la montagne : elles aiment mieux ne point entendre. On les voit descendre, en chantant un refrain monotone, la rampe rocheuse de quelque pic ; s’ils s’arrêtent, c’est pour tourner sur eux-mêmes et danser une danse incroyable et sans nom. Ils tournent, ils tournent, jusqu’à ce que le souffle leur manque ou que leur pied, guidé par la clémence divine, trouve, au lieu du sol, le vide d’un précipice sans fond, où finit leur martyre…
Ainsi était Alfonse. Sa folie lui sauvait la douleur. Il chantait et dansait sur le bord du précipice.
Ce jour-là surtout, il était tout joyeux. Ses souffrances physiques lui donnaient un peu de repos, et il tâchait d’utiliser de son mieux ce bien-être.
Castelmelhor qui se montrait parfois bon prince, avait consenti à se prêter au caprice royal, qui était de faire grande réception à l’hôtel. Tout ce qui avait entrée à la cour avait donc été convoqué.
Alfonse était assis sur une manière de trône, ayant à ses pieds deux jeunes dogues, petits-fils de ce fameux Rodrigo, qui a joué un rôle dans la première partie de cette histoire. Auprès de lui, Castelmelhor était nonchalemment étendu dans un fauteuil.
Chacun vint à son tour faire sa cour au roi. L’Espagnol fut accueilli par un gracieux sourire.
– Don César, lui dit Alfonse, je donnerais l’Estramadure, voire les Algarves, pour votre domaine d’Andalousie. Quels taureaux, don César, quels taureaux !
– Il m’en reste encore, répondit l’Espagnol, et tous, jusqu’au dernier, sont au service de Votre Majesté.
– C’est bien, dit le roi : en récompense, je vous ferai, moi, chevalier du Firmament.
Don César fit la grimace et se retira. Ce fut Fanshowe qui vint après lui.
– Je vous dispense du baise-main, milord, s’écria de loin Alfonse ; Maï de Deos, ajouta-t-il à demi-voix, ce dogue d’Anglais boite à faire frémir ! Je me pendrais si je boitais ainsi !… Milord, comment se porte notre petite sœur Catherine ?
– Sa Majesté la reine d’Angleterre est en bonne santé, sire.
– Et ce pendard de Charles, notre beau-frère ?
– Le roi, si c’est lui que Votre Majesté désigne par ces paroles, se porte comme il faut pour le bonheur de l’Angleterre.
– Oui-dà ! dit Alfonse ; eh bien, milord, cela m’est égal… Dites-moi, y a-t-il en Angleterre beaucoup de bossus aussi laids que vous ?
La face de l’Anglais devint livide.
– Votre Majesté, dit-il en essayant de sourire, me fait honneur en me traitant avec cette familiarité. J’ai peur de faire ici des jaloux.
Alfonse bâilla et fit un geste de fatigue.
Au moment où l’Anglais se retournait pour regagner son siège, il se trouva face à face avec le Moine, qui venait d’entrer.
– Quelles nouvelles ? dit Fanshowe à voix basse.
– Chut ! fit le Moine ; je vous répondrai demain, milord ambassadeur… Et Dieu sait quel titre il faudra vous donner demain !
Le front de Fanshowe se dérida ; son sourire narquois et cauteleux reparut sous les poils de sa moustache, tandis qu’un espoir passionné allumait, malgré lui, des éclairs dans sa prunelle.