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Le Moine continua d’avancer lentement, la tête haute, mais le capuchon rabattu sur son visage, et traversa le flot des courtisans, qui s’écartèrent avec un respect mêlé de crainte, pour lui livrer passage. Arrivé devant le roi, il s’arrêta et croisa les bras sur sa poitrine.
– Que Dieu bénisse Votre Majesté ! dit-il.
– Seigneur Moine, répondit Alfonse, je vous rends votre souhait de bon cœur ; que Dieu bénisse Votre Révérence !
Pour la centième fois peut-être, les courtisans s’interrogèrent du regard et se demandèrent :
– Quel est cet homme ?
Tous firent la question ; aucun ne sut y répondre.
– Ami, dit Alfonse en se penchant du côté de Castelmelhor, n’aimerais-tu pas à savoir quel visage se cache sous le capuchon du révérend père ?
L’œil de Castelmelhor brilla de désir. Il se contint pourtant et répondit avec une apparente froideur :
– Les secrets du révérend père ne m’importent point, mais pour peu que cela plaise à Votre Majesté, je lui ordonnerai de se découvrir.
– Ce palais est à vous, seigneur, répondit le Moine ; mais cette salle porte le nom du roi ; je suis ici sous sa protection… Si vous ordonniez, je n’obéirais pas.
– Et si le roi lui-même vous ordonnait… commença fièrement le favori.
Le Moine darda son regard sur Alfonse qui tressaillit et perdit contenance comme un enfant sous l’œil sévère d’un mentor.
– Sa Majesté n’ordonnera pas, dit-il d’une voix basse et pénétrante.
Castelmelhor pâlit ; le Moine salua et alla s’asseoir sur un banc écarté, derrière le favori.
– Messieurs, s’écria le roi qui se sentait mal à l’aise sous le regard du Moine, on ne respire pas ici. Parcourons les jardins de l’hôtel… Donne-moi ton bras, Mello, et allons !
Le roi descendit en boitant les degrés qui rehaussaient son fauteuil, et traversa la salle.
– Milord, dit-il en passant près de Fanshowe, nous vous avons parlé de votre bosse avec une légèreté condamnable, mais nous n’avons rien dit de vos jambes. Vous nous tiendrez compte de notre retenue, j’espère, milord.
– Pardieu, milord ! s’écria don César de Odiz en caressant d’un regard moqueur les tibias de Fanshowe, Sa Majesté vous en veut !
– Votre Excellence, répondit Fanshowe, entendit-elle parler d’un malotru de l’antiquité qui se nommait Ésope ?
– Cet Ésope était un bossu de Thrace, qui vivait à la cour du roi Crésus, où il y avait de forts beaux garçons dont quelques-uns étaient ambassadeurs.
– Que m’importe cela ? demanda don César.
– C’est une histoire que je vous conte, seigneur. Ésope était très-laid. Les beaux garçons de la cour de Crésus, dont quelques-uns étaient ambassadeurs, se moquaient de lui.
– En vérité ?
– Oui, seigneur. Pour se venger, il leur faisait entendre, à l’aide de fables ingénieuses, qu’ils étaient des sots. Je parle des beaux garçons de la cour de Crésus, dont quelques-uns étaient ambassadeurs.
– Qu’est-ce à dire ? s’écria don César qui devina la conclusion de l’histoire.
En même temps, il toucha sa longue épée de Tolède ; mais Fanshowe lui envoya de loin un sourire railleur et disparut.
Tout le monde était sorti de la salle sur les pas du roi. Castelmelhor seul n’avait point bougé. Il était resté assis à la même place, et, involontairement, sa tête s’était penchée sur sa poitrine.
Il demeura ainsi longtemps, absorbé dans une méditation profonde et chagrine.
Tout à coup, il releva le front ; son œil était brillant de colère.
– Je ne vous obéirais pas ! murmura-t-il en frappant violemment son pied, contre terre ; il a dit cela ! qui donc ose me parler ainsi dans ma propre maison ? en présence du roi ! devant toute la cour assemblée ! quel est cet homme ? j’ai vu quelque part l’éclair qui jaillit de son œil… j’ai souvenir, un souvenir confus, d’avoir entendu sa voix autrefois…
À ces derniers mots, Castelmelhor tressaillit et se retourna.
Une main s’appuyait sur son épaule : c’était la main du Moine.
– Vos souvenirs ne vous trompent pas, seigneur comte, dit-il. Vous m’avez vu, vous m’avez entendu autrefois.
– Qui êtes-vous ? s’écria Castelmelhor.
– C’est mon secret, seigneur comte.
– Êtes-vous mon ami ? êtes-vous mon ennemi ?
– Je ne puis être ni l’un ni l’autre.
Le Moine se tut, Castelmelhor, de son côté, garda le silence. Ils restèrent ainsi, face à face, immobiles, comme deux lutteurs qui se mesurent de l’œil avant de commencer le combat.
La jeunesse de Castelmelhor tenait tout ce qu’avait promis son adolescence. Il était beau et le splendide costume qui recouvrait ses formes irréprochables empruntait une magnificence nouvelle à la fière façon dont il était porté : son aspect imposait ; son sourire séduisait, son regard hautain ou caressant, inspirait la crainte ou la tendresse.
C’était un courtisan, l’idéal du courtisan ; mais c’était plus encore, c’était un grand seigneur.
Pourtant, si on le regardait de près, on trouvait en lui quelque chose d’équivoque et d’indéfinissable qui faisait naître une mystérieuse répulsion.
Son sourire était franc, son front ouvert ; toute sa physionomie respirait la noblesse, mais il y avait derrière cette physionomie, pour ainsi dire, un second visage qui grimaçait et mentait. Sous sa franchise, on découvrait la fatigue d’un rôle appris et péniblement joué ; sous sa noble aisance perçait le calcul. Il y avait de l’astuce dans son sourire…
Enfant, je m’approchai une fois d’une belle touffe de roses qui jetaient à la brise des soirs leurs délicieux parfums. C’était merveille de les voir se balancer sur leur tige mousseuse ; elles oscillaient avec grâce, présentant tour à tour aux quatre points du ciel leurs corolles doucement veloutées. Je restais devant elles, les narines gonflées, l’œil avide, ambitieux de les cueillir.
Mais, du sein de la touffe de roses, entre les deux plus belles, une tête verdâtre s’élança, dardant une langue aiguë et bifurquée. Il y avait un serpent sous ces fleurs.
Il y avait, sous le masque brillant du favori, l’égoïsme odieux et glacial.
De loin ce n’étaient que charmes, grâces, parfums ; de près, entre deux sourires, on voyait apparaître la pointe empoisonnée du dard.
Le visage du Moine disparaissait entièrement sous son froc, mais on pouvait lire dans son attitude, une fierté pour le moins égale à celle de Castelmelhor, et un calme de beaucoup supérieur.
Tous deux étaient de taille au-dessous de la moyenne, comme la plupart des Portugais, mais toute la personne de Castelmelhor eût pu servir de modèle à un peintre d’académie, et l’allure ferme du moine donnait à penser que son froc recouvrait agilité et vigueur.
De sorte que si un combat corps à corps eût été chose possible entre un serviteur de l’Église et un ministre d’État, les chances n’auraient point semblé trop inégales.
Ce fut le Moine qui rompit le premier le silence.
– Seigneur, dit-il, j’ai vu dans vos paroles au roi un défi, j’y ai répondu avec quelque vivacité ; mais en entrant dans ce palais, mes intentions étaient pacifiques. Je venais réclamer de vous un instant d’audience ; vous plaît-il de m’écouter ?
Le comte avait fait sur lui-même un subit effort, et recouvré son aisance accoutumée.
– Que Votre Révérence me pardonne, dit-il en souriant ; j’ai agi comme un enfant boudeur qui se fâche lorsqu’on lui refuse l’objet de son caprice. J’ai eu tort, je le confesse, et j’espère que Votre Révérence voudra bien m’excuser.
– On dit, reprit Castelmelhor, dont la voix se fit douce et légèrement railleuse, que mon respectable oncle, Ruy de Souza de Macedo, abbé mîtré des bénédictins de Lisbonne, vous donne asile à bon escient, que vous soyez moine ou non, et connaît le mystère de votre vie. Cela me suffit, et je ne veux voir en Votre Révérence qu’un homme, ami de son pays, et dont j’ai reçu parfois de précieux renseignements sur les traîtres qui complotent secrètement la ruine du Portugal.
Le Moine s’inclina de nouveau.
– De quelle manière vous vous procurez ces renseignements, reprit encore le favori, je l’ignore ; mais que m’importe ?… Parlez, seigneur Moine, je vous écoute.
Castelmelhor avança deux sièges, offrit l’un d’un geste courtois, et s’assit lui-même sur l’autre. Le Moine resta debout.
– Seigneur, dit-il, mes instants sont comptés, et je n’ai point le loisir de m’asseoir.
En même temps, il tira de son sein la lettre de l’Anglais et la tendit au favori.
Castelmelhor la prit et la déplia lentement, en affectant une parfaite indifférence.
– Votre Révérence désire que je lise cet écrit ? dit-il, je suis à ses ordres.
Il jeta un nonchalant coup d’œil sur la missive. En dépit de tous ses efforts pour garder une contenance tranquille, son sourcil se fronça dès les premières lignes.
– Milord, murmura-t-il, se croit sûr de son coup !
Quand il arriva au passage qui le concernait, un éclair de fureur jaillit de son œil.
– Par le sang de Souza, misérable marchand de coton, s’écria-t-il, je te prouverai sous peu que tu n’as point menti en disant que je hais ta cupide nation ! Le premier acte de ma puissance sera de te chasser comme un laquais !
– Vous comptez donc vous faire encore plus puissant que vous ne l’êtes, seigneur comte ? interrompit la voix grave du moine.
Castelmelhor se mordit la lèvre.
– J’avais cru, poursuivit le Moine, qu’à moins de vous heurter au trône vous ne pouviez plus monter désormais.
– Vous vous trompiez, seigneur Moine, dit sèchement Castelmelhor. L’Anglais et tous ceux qui m’accusent de convoiter l’héritage de Bragance mentent par la gorge ! Je suis prêt à le prouver l’épée au poing.
– À quoi bon l’épée ? demanda le Moine avec simplicité. Pour prouver qu’on ne veut point monter, seigneur comte, il suffit de rester à sa place.
– Votre Révérence est de bon conseil, répliqua Castelmelhor, dont l’embarras était visible. Souffrez que je poursuive ma lecture.
Le portrait de l’infant, celui de la reine attirèrent un sourire sur la lèvre du favori ; mais ce sourire disparut, lorsque vint le passage relatif au Moine.
Castelmelhor le lut fort attentivement et à plusieurs reprises.
– Je pense, dit-il enfin, que c’est de Votre Révérence que prétend parler lord Fanshowe ?
– Vous ne vous trompez pas, seigneur.
– C’est étrange ! Et puis-je savoir par quel hasard ce message est tombé entre vos mains !
– Trêves de réponses ambiguës, seigneur Moine ! prononça durement Castelmelhor. À mon tour, je vous dirai : Je n’ai pas de loisir. Voulez-vous m’apprendre par quel moyen vous vous êtes emparé de cette lettre ?
– À votre aise. Je vous dois un avis en échange de celui que vous m’avez donné tout à l’heure. Le voici : nous vivons dans un temps où le froc est une pitoyable armure, seigneur moine.
– Je le sais.
– Le capuchon peut cacher un visage, mais pour protéger une vie menacée…
– Contre un homme, interrompit le Moine, il suffit d’un bras fort et d’une arme bien trempée ; j’ai l’un et l’autre. Contre un parti… Priez Dieu, seigneur comte, de n’avoir jamais à lutter contre moi !
Castelmelhor s’était levé. Involontairement dominé par le calme du Moine, il voulut cacher son trouble sous une affectation de raillerie.
– Assurément, dit-il, je n’aurais garde d’attaquer Votre Révérence. La missive de milord me donne la mesure de vos talents. L’anglais vous suppose capable de révolutionner Lisbonne !
– Le temps marche, répliqua le Moine, et j’ai aujourd’hui plus d’un devoir à remplir. Je vous ai averti, seigneur, parce que dans votre âme dévastée par l’ambition, un sentiment est resté debout qui ressemble au patriotisme. Vous êtes Souza ! vous mentiriez à votre sang si vous ne détestiez pas l’Angleterre. S’il s’était agi d’ailleurs, du Portugal, seulement, je n’aurais rien dit, sûr, de n’être point écouté. Mais il s’agit aussi de vous, et, en vous défendant, vous défendrez le Portugal. J’ai compté sur votre égoïsme, non pas sur votre générosité. Que Dieu vous garde.
Le Moine, à ces mots se dirigea vers la porte.
Castelmelhor était d’abord resté stupéfait de cette brutale sortie ; mais au moment où le Moine touchait le seuil, il s’élança et le retint violemment par le bras.
– Que Votre Révérence me donne une minute encore, dit-il avec une fureur concentrée, je puis recevoir des conseils, même quand je ne les ai point demandés ; mais une insulte ! Vrai Dieu ! seigneur moine, vous vous êtes introduit dans ma maison avec une lettre de l’Anglais, une lettre où l’Anglais lui-même vous dénonce pour être son complice et son affidé ; une lettre où vous êtes désigné comme un stipendié de l’Angleterre ; et loin de courber le front, vous parlez haut ; loin de vous disculper, vous outragez !… Avez-vous donc oublié que je suis le premier dignitaire du royaume, et qu’un geste de ma main suffirait pour vous écraser ?
– Je n’ai rien oublié, répondit le Moine avec une roideur méprisante. Vous êtes le fils de Jean de Souza qui était un vaillant cœur et un fidèle sujet : mais Jean de Souza, du haut du ciel, vous renie, Castelmelhor, car vous êtes parjure, car vous êtes traître, car vous serez peut-être assassin !
Le visage du comte était d’une effrayante pâleur ; l’écume blanchissait ses lèvres convulsivement serrées.
– Tu mens ! s’écria-t-il en tirant son épée.
Le Moine s’appuya contre la porte, derrière laquelle on entendait les éclats de rire des courtisans épars dans la galerie.
– Défends-toi ! reprit Castelmelhor en proie à un véritable délire ; tu m’as parlé d’une arme, tu as une arme ! défends-toi !
Les éclats de rire et les voix des courtisans retentissaient de plus en plus distincts dans la galerie.
– Vous voulez voir mon arme, seigneur comte ? demanda le moine d’un ton de raillerie ; j’en ai plusieurs.
– Dépêche-toi, ou par le diable, je te cloue aux battants de cette porte !
Par un geste rapide comme l’éclair, le Moine, se faisant un gant de la manche épaisse et flottante de son froc, saisit l’épée par la lame et la brisa ; de l’autre main il terrassa le comte.
– Voici une de mes armes, dit-il en appuyant sur la gorge de Castelmelhor le petit poignard castillan que nous l’avons vu prendre à son chevet ; c’est la plus mauvaise.
Au lieu de frapper, il se releva et ouvrit les deux battants de la porte. Castelmelhor, un genou en terre, se trouva ainsi tout à coup en face d’une vingtaine de gentilshommes, riant et devisant dans la galerie.
– Qu’est-ce cela ? s’écrièrent-ils en redoublant leurs éclats de rire.
Le Moine se retourna vers Castelmelhor, et figura par trois fois au-dessus de sa tête le signe de la croix.
– Voici mon autre arme, seigneur comte, murmura-t-il, c’est la meilleure.
Puis il prononça d’une voix grave les paroles latines de la bénédiction.
Castelmelhor, frémissant de rage, restait prosterné et comme cloué au sol. Avant qu’il trouvât la force de dire un mot, de faire un geste, le Moine sortit comme il était venu, lentement et la tête haute.