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Et comme tout le monde restait immobile, le roi répéta avec un redoublement de fureur :
– Qu’on me l’amène ! qu’on la traîne ici à l’instant !
– Pourquoi faire ! demanda froidement Castelmelhor.
– Pour que je lui prouve que je suis un homme ! s’écria le roi, dont la prunelle nageait dans le sang.
En même temps il tira son poignard en grinçant des dents et le ficha si rudement dans la table, que l’épaisse planche de chêne fut percée de part et part.
Mais cet effort le brisa, et il tomba épuisé sur son fauteuil.
– Castelmelhor, dit-il, va dans sa chambre et tue-la.
– Seigneurs, dit Castelmelhor au lieu d’obéir, veuillez nous laissez seuls ; Sa Majesté a désir de m’entretenir en particulier.
L’assemblée jeta un regard de regret sur les coupes à moitié vides ; mais ce n’était pas le roi qui avait parlé, c’était Castelmelhor, il fallait obéir.
– Sire, reprit le comte, dès que la foule se fut écoulée, Votre Majesté va trop loin. Le marquis de Sande est à Lisbonne, et avec lui est venu un Français, qui sans doute est chargé des pouvoirs de son souverain. Le Portugal n’est point de taille à se mesurer avec la France.
– Il y avait longtemps que tu ne m’avais ennuyé ! s’écria le roi en bâillant.
– Petit comte, va chercher les serviteurs de mes bassets royaux, et ne reviens pas : tu n’es pas en veine aujourd’hui.
– Peuh ! fit le roi avec ennui.
– Me donnez-vous carte blanche ?
– La reine…
– La reine ! interrompit le roi, qui avait déjà oublié la scène du dîner ; que me parles-tu de la reine ?
– Elle a insulté Votre Majesté.
– Vraiment ? Au fait… c’est possible. Eh bien, fais-en ce que tu voudras, et va-t’en.
Depuis qu’il était maître de l’oreille du roi il avait déjà considérablement affaibli la puissance des chevaliers du Firmament, qu’il avait même éloignés du palais et casernés dans un hôtel ; mais il se croyait néanmoins sûr de leur service à cause d’Ascanio Macarone, qu’il avait fait capitaine des Fanfarons ou cavaliers, et qui affectait pour lui un dévouement sans bornes.
Ce fut près du beau Padouan qu’il se rendit en quittant le roi.
Macarone reçut ordre de choisir dix Fanfarons parmi les moins scrupuleux, ce qui était énormément dire. Ces dix hommes devaient se poster à une heure après minuit dans la rue de la Conception, qui longe le couvent de ce nom, où la reine avait coutume d’accomplir ses devoirs religieux.
C’était, comme nous l’avons dit, la veille de Noël ; la reine devait, suivant toute apparence, se rendre à la messe de minuit. Castelmelhor, qui avait un puissant intérêt à éloigner cette princesse de la cour, saisissait avec ardeur cette occasion de commencer l’exécution du plan qui devait l’amener au but de ses désirs.
Macarone était un homme d’ordre ; il se fit répéter par deux fois ses instructions et se pénétra bien de son rôle. Son rôle consistait à enlever la reine et à la transporter au château fort de Soure, dans la province de Tra-os-Montes.
La reine, sans défiance et ayant besoin ce jour-là plus que jamais des consolations de la religion, sortit du palais à minuit et gagna en carrosse le couvent de la Conception. Vers une heure la messe finit ; la reine remonta en carrosse.
Au bruit des roues, une dizaine d’hommes qui occupaient le milieu de la rue se jetèrent dans l’ombre des maisons. Le carrosse avançait toujours.
– Taïaut, mes bellots ! dit Macarone à demi-voix.
Les dix fanfarons du roi s’élancèrent à la tête des chevaux. Macarone vint à la portière et regarda dans l’intérieur.
– Très-illustre dame, dit-il en faisant une exquise salutation, je suis chargé de vous conduire à votre maison des champs. Vous plait-il de partir seule, ou désirez-vous conserver la compagnie de ces deux charmantes demoiselles qui sont là devant vous, et dont je me déclare le soumis serviteur ?
La reine voulut demander à ses femmes ce que signifiait cet étrange discours, mais elle n’en eut pas le temps.
Quelqu’un veillait sur elle, à ce qu’il paraît, et ce quelqu’un avait sans doute des intelligences à l’hôtel des chevaliers du Firmament. Au moment où Macarone terminait sa harangue par un second salut, aussi suave que le premier, des pas de chevaux se firent entendre à l’autre bout de la rue.
– En route ! cria le beau cavalier de Padoue en changeant subitement de ton.
– Qui êtes-vous ? où me conduisez-vous ? dit la reine.
Les pas de chevaux approchaient rapidement. Il n’y avait que deux cavaliers, ce qui rassura Macarone ; mais l’un de ces deux cavaliers, solide sur un puissant andalous, ressemblait au géant Goliath sur sa colossale monture, ce qui fit réfléchir le même Macarone.
– Qu’est-ce à dire ? demanda d’une voix brève et hautaine le plus petit des deux cavaliers, qui cachait son visage sous un masque, mais dont le riche costume brillait à la lueur des torches des valets de la reine. Pourquoi arrêtez-vous ce carrosse, mécréants ?
Le plus grand des deux cavaliers, qui portait une livrée de couleur sombre, ne dit rien, mais il dégaina une rapière de taille majestueuse.
À la voix du premier cavalier, la reine avait vivement tressailli. Elle mit la tête à la portière.
– Passez votre chemin, seigneur, reprit le Padouan, et ne vous mêlez point des affaires d’autrui.
Le cavalier au brillant costume ne répondit pas, mais il porta la main à son flanc, son épée glissa hors du fourreau et une gerbe de fugitifs éclairs passa devant les yeux du Padouan. En même temps le nouveau venu poussa son cheval, sur le ventre d’Ascanio et attaqua le gros de l’embuscade. Le géant qui l’accompagnait ne resta pas en arrière. Il leva cinq ou six fois sa lourde épée, après quoi il la remit au fourreau, parce qu’il n’y avait plus d’ennemis à combattre.
Le Padouan seul restait et faisait le mort pour tâcher de savoir à qui il avait affaire ; mais le géant ayant fait mine de vouloir le fouler aux pieds de son massif cheval, notre pauvre ami, au risque de faire rougir dans leurs tombeaux ses glorieux ascendants, prit la fuite à toutes jambes. Les deux cavaliers étant ainsi restés seuls sur le champ de bataille, le valet se tint à l’écart et le maître s’approcha de la portière.
– Madame, dit-il, vous ne pouvez retourner au palais du roi. Peut-être ne vous fierez-vous point à un inconnu.
– Je vous connais, seigneur, interrompit la reine, dont la voix tremblait d’émotion.
Puis elle ajouta d’un ton si bas, qu’il fallait le silence d’une nuit solitaire pour que ses paroles fussent entendues :
– Et je me fie à vous plus qu’à tout autre en ce monde, Dom Simon de Vasconcellos.
Le cavalier s’inclina en signe de reconnaissance.
– Alors, madame, dit-il, que Votre Majesté daigne me suivre. Je lui ouvrirai pour cette nuit un saint asile, et demain elle aura une retraite au-dessus de laquelle planera une protection que personne ne brave.
Le carrosse se remit en marche, escorté par Vasconcellos et Balthazar. Il ne s’arrêta qu’à la porte du couvent de la Mère de Dieu.