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Le lendemain, la promesse de Vasconcellos s’accomplit, Isabelle de Savoie eut une protection que personne ne bravait, en ce temps-là.
Dès le matin, le carrosse du marquis de Sande stationna à la porte du couvent. Un homme en descendit qui portait le cordon des ordres du roi de France. C’était M. le vicomte de Fosseuse, chargé des dépêches du roi Louis XIV, pour la cour de Portugal, et nanti de pouvoirs, à cette fin de représenter le roi à Lisbonne. Le vicomte eut une courte conférence avec la reine et se rendit aussitôt auprès d’Alfonse VI.
L’injure faite à la reine était flagrante ; on n’essaya point de la nier. Les demandes du Français furent justes et sa façon de les poser péremptoire ; on ne tenta point de les repousser.
À midi, la reine quitta le couvent da maï de Deos, et se rendit, escortée du marquis de Sande et de M. de Fosseuse, au palais de Xabregas, qu’on avait disposé pour la recevoir. Au-dessus de la principale porte du palais, un drapeau blanc, au centre duquel tranchait l’écusson d’azur aux trois fleurs de lis d’or, livrait ses plis flottants à la brise.
– Voici désormais votre égide, madame, dit M. de Fosseuse ; vous êtes sous la protection de la France.
Isabelle eut un mouvement d’orgueil et de joie en voyant ce blanc étendard que suivait partout la victoire. Elle se sentit à l’abri derrière le grand nom de sa patrie.
Le soir même de son installation au palais de Xabregas, la reine eut avec M. de Fosseuse une entrevue où furent appelés le marquis de Sande, quelques grands de Portugal, ennemis de la cour, et plusieurs prélats.
À la suite de cette conférence, un messager s’embarqua pour Civita-Vecchia, porteur de dépêches adressées à Sa Sainteté le Pape Clément IX. Ce messager devait être suivi de près par le P. Vieyra de Silva, confesseur de la reine, accompagné de Louis de Souza, député de l’Inquisition, et d’Emmanuel de Magalhaens, archidiacre de l’église métropolitaine de Porto, chargés des pleins pouvoirs d’Isabelle de Savoie, à cette fin de requérir déclaration apostolique de la nullité du mariage de cette princesse avec le roi dom Alfonse.
Dès lors, la position d’Isabelle changea du tout au tout. Elle eut un parti dans l’État. La haute noblesse mécontente et le clergé se firent un drapeau de son nom ; mais elle ne voulut point se mêler aux intrigues politiques, et resta confinée dans son palais, heureuse de n’avoir plus à subir les honteuses fantaisies d’Alfonse.
En quittant Lisbonne, M. de Fosseuse lui promit de lui envoyer deux demoiselles d’honneur françaises. Bientôt, en effet, elle vit arriver deux charmantes sœurs, Marie et Gabrielle de Saulnes, filles d’un vieux gentilhomme de l’Orléanais. Ces deux jeunes filles lui tinrent fidèle compagnie. Elles l’aimèrent parce qu’elle était malheureuse et bonne. Leur entretien vif et spirituel lui fit souvent passer de douces heures.
L’infant dom Pierre lui rendait maintenant de fréquentes visites. C’était un loyal jeune homme, dont le caractère trop malléable peut-être gardait les traces de la longue tutelle qu’il avait subie. Les mauvais traitements de toute sorte qu’on lui prodiguait n’avaient pu altérer son affection pour son frère, mais il haïssait profondément Castelmelhor. Pour la reine il professait une sorte de culte timide, enthousiaste et jaloux.
Après avoir jeté ce coup d’œil rétrospectif et nécessaire sur des événements passés, nous reprenons notre histoire au moment où le moine sortit en vainqueur du palais de Castelmelhor, où il s’était introduit pour communiquer au favori la fameuse lettre de lord Richard Fanshowe annonçant l’enlèvement de la reine comme un fait accompli.
Il était sept heures du soir environ. La reine s’était retirée dans la chambre du palais de Xabregas dont elle avait fait son oratoire. Près d’elle, ses deux demoiselles d’honneur françaises, assises sur des coussins de soie, Marie et Gabrielle de Saulnes passaient négligemment leurs aiguilles dans de délicates broderies. L’infant dom Pierre, debout à quelque distance, tirait d’une grande guitare portugaise d’assez chétifs sons, dont il accompagnait un refrain de France qu’il avait appris sans doute pour plaire à Isabelle. En l’écoutant, elle avait appuyé sa tête sur sa main, et songeait.
– Ne reconnais-tu point cet air ? dit tout bas Gabrielle de Saulnes à sa sœur Marie.
Marie avait des larmes dans les yeux.
– Qu’est-ce ? demanda la reine.
– C’est un souvenir, répondit la rieuse Gabrielle, s’il plaît à Votre Majesté. Le refrain que chante si bien Son Altesse le prince infant est familier aux oreilles de Marie.
Marie devint rose comme une cerise.
– Oui-dà ! dit la reine en souriant ; et d’où Marie connaît-elle cet air, ma mignonne ?
– De notre cousin Roger de Luces, madame, qui est cornette des chevau-légers du roi, s’il plaît à Votre Majesté, et fiancé de Marie.
– Cela me plaît, ma fille, dit la reine en soupirant : ne pleure pas, Marie, nous te rendrons la France et ton fiancé quelque jour… D’autres, ma mie, n’ont point cette douce espérance de revoir la patrie. Cessez de chanter, je vous prie, monsieur mon frère.
C’était ainsi que la reine appelait l’infant. Il déposa aussitôt sa guitare et se rapprocha de la reine.
– Auriez-vous reçu de mauvaises nouvelles de Rome, madame ? demanda-t-il ; vous semblez plus triste encore que de coutume.
Isabelle ne répondit point, et il y eut un silence.
– Vous ne dites rien, monsieur mon frère ! s’écria tout à coup la reine avec un enjouement affecté ; ne savez-vous donc point quelque belle histoire qui puisse récréer un peu trois pauvres recluses ?
Les deux demoiselles de Saulnes approchèrent leurs coussins pour écouter mieux. Le prince, de son côté, fit un appel désespéré à sa mémoire, mais il ne trouva rien. C’est toujours en ces moments où il faudrait trouver ou se rappeler que l’imagination et le souvenir des gens timides se montrent rebelles.
– Prêtez attention, mes chères belles, reprit la reine ; monsieur mon frère va nous faire un récit.
– Hélas ! madame, dit l’infant, dont les traits exprimaient une véritable détresse, je ne sais rien, car j’ignore l’art de composer des histoires… Et pourtant, il se passe au milieu de nous des choses qui, racontées, auraient l’air de fables qu’on invente à plaisir… Entendîtes-vous jamais parler du Moine, madame ?
– Le Moine ? répéta Isabelle d’un air distrait.
– Le Moine ! dirent les deux sœurs en frissonnant.
– Le Moine, reprit l’infant ; l’homme qu’on désigne et qu’on reconnaît sous le nom du Moine dans une cité où il y a cinquante monastères ; l’homme dont nul n’a vu le visage ; l’homme dont l’aspect arrête la folie du roi mon frère, dont la voix fait tressaillir le traître Castelmelhor, et dont la main répand assez de bienfaits pour retenir la colère du ciel, suspendue sur le royaume de Portugal.
– C’est la première fois que vous nous parlez de cet homme, monsieur mon frère.
– C’est la première fois, en effet, madame. Pourquoi cela ? je ne saurais le dire, car il a droit à mon affection et à mon respect.
– Quoi ! s’écria étourdiment Gabrielle de Saulnes, vous le connaissez donc ? vous lui avez parlé ?
– Pourquoi cette question, ma fille ? dit la reine étonnée.
– C’est que le Moine est un homme si mystérieux, si redoutable ! J’ai entendu parfois les officiers de Votre Majesté s’entretenir de lui. Ils tremblaient en prononçant son nom. Une fois… mais je ne sais si je dois dire cela à Votre Majesté.
– Dis toujours, mignonne ; je suis femme et curieuse.
– Une fois, c’était au couvent de l’Espérance, où Votre Majesté, malade, m’avait envoyée entendre la messe, tandis que ma sœur veillait près de sa personne royale. Au milieu du saint sacrifice, je me sentis toucher le bras, et je faillis mourir de frayeur en voyant près de moi un religieux dont les traits disparaissaient sous un capuchon de taille démesurée. Je me rappelai les discours de vos officiers et je reconnus le Moine.
– Il t’avait touché le bras par mégarde ?
– Il m’avait touché le bras pour attirer mon attention. « Enfant, me dit-il, le ciel t’a donné une noble tâche. Veiller sur elle, la consoler, l’aimer ! Tu seras bénie là-haut comme ici-bas, enfant, si tu accomplis ce saint devoir. »
– Il t’a dit cela, murmura la reine.
– Oui, madame… Quand je me retournai, il n’y avait plus personne auprès de moi.
– Voilà qui est étrange, dirent en même temps Isabelle et l’infant.
– Étrange en effet ! s’écria Marie de Saulnes. Le lendemain, ma sœur Gabrielle resta près de Votre Majesté ; ce fut moi qui me rendis, pour entendre la messe, au couvent de l’Espérance…
– Ma sœur s’est chargée de conter mon histoire : pareille aventure m’arriva.
– Mais je ne connais point cet homme, dit la reine.
– Vous êtes bien sûre de ne le point connaître, madame ? demanda l’infant d’un ton grave.
– Sur ma parole, monsieur mon frère, je ne l’ai jamais vu !
– C’est que, à moi aussi, le Moine a parlé de Votre Majesté. Il m’a dit de veiller sur vous… il m’a dit de vous aimer, madame, pour tous les outrages dont vous avait abreuvée le roi mon frère.
La reine cacha son trouble sous un sourire.
– Oui, reprit l’infant d’une voix lente, ses conseils furent toujours ceux d’un esprit grave et d’un cœur loyal. Après chaque insulte que j’ai reçue de mon frère, il est venu me consoler et fortifier mon âme contre les tentations de la vengeance. Quel qu’il soit, je l’ai dit, je lui dois reconnaissance… mais le mystère qui l’entoure m’inquiète. Je ne puis aimer cet homme.
Peu à peu sous l’impression de cet entretien mystérieux, la physionomie des quatre personnes qui étaient réunies dans l’oratoire de la reine avait pris une teinte solennelle. La nuit était sombre : au dehors on entendait les sanglots du vent dans les arbres dépouillés des jardins ; au dedans, les antiques et hautes croisées gémissaient sous l’effort de la bise ; les deux jeunes filles, serrées l’une contre l’autre, avaient peine à dissimuler leur vague effroi.
À ce moment, la porte s’ouvrit, et chacun s’attendit presque à voir paraître le ténébreux personnage dont on avait évoqué le nom.
Mais l’huissier mit un terme à cette crainte en annonçant à haute voix :
– Le seigneur dom Simon de Vasconcellos et Souza !