Paul Féval
Les fanfarons du roi
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XXVI HUIT HEURES

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XXVI

HUIT HEURES

Les cinq années qui avaient passé sur la tête de Vasconcellos n’avaient fait que remplacer par la mâle beauté de l’homme les grâces de l’adolescence. Il ressemblait du reste, trait pour trait, à son frère, le comte de Castelmelhor.

 

C’était, chez les deux jumeaux, la même taille, parfaite dans son médiocre développement, la même délicatesse de formes, la même hauteur de regard. Seulement la noble figure de Vasconcellos n’avait point cette arrière-expression, douteuse, indéfinissable, qui déparait la figure de son frère. Sa franchise, à lui, était de bon aloi ; son œil, où la passion semblait s’être éteinte dans la douleur, son front calme et résigné disaient assez que ce n’étaient point d’ambitieuses et coupables aspirations qui avaient amené la pâleur à sa joue.

 

Il était vêtu d’un brillant costume de cour, et portait, suivant la mode portugaise, les couleurs de sa maison. Ce costume augmentait tellement la ressemblance naturelle qui existait entre lui et son frère que la reine ne put s’empêcher de rougir en songeant aux indignes outrages de ce dernier.

 

Quant à l’infant, il recula de plusieurs pas, et se tint à l’écart.

 

– Ils se ressemblent, pensa-t-il, de cœur comme de visage, sans doute… Je ne sais lequel des deux je déteste le plus.

 

Vasconcellos traversa la chambre à pas lents et arriva jusqu’à la reine qu’il salua profondément. L’infant, qui ne la perdait pas de vue, remarqua avec un mouvement de colère que ce fut la reine qui présenta sa main d’elle-même. Vasconcellos l’effleura de ses lèvres et se releva aussitôt.

 

– Quel heureux hasard vous amène, seigneur ? dit la reine. Vous ne nous avez point habituée à jouir souvent du plaisir de votre présence.

 

– Madame, répondit Vasconcellos, avec un mélancolique sourire, ma présence vous apporterait peu de joie. Ma tâche est autre : je suis la sentinelle veillant au salut de Votre Majesté. Mon aspect est de sinistre augure, car il annonce le péril.

 

– Que voulez-vous dire ? s’écria l’infant en s’approchant ; madame la reine serait-elle menacée ?

 

– Oh ! je suis en sûreté, dit Isabelle. N’êtes-vous pas là, près de moi, dom Simon, vous qui fûtes mon constant protecteur ?

 

– J’ai fait jusqu’ici de mon mieux, madame, répondit Vasconcellos.

 

Puis, saluant l’infant avec respect, il ajouta :

 

– Son Altesse Royale pourra d’ailleurs vous prêter l’appui de son épée, car le danger qui vous menace ne vient point d’Alfonse de Portugal.

 

– Il y a donc réellement un danger ! s’écria le prince ; parlez, seigneur, de quoi s’agit-il ?

 

L’horloge du palais tinta ce coup unique et précurseur qui, dans presque toutes les anciennes sonneries, annonçait, deux ou trois minutes à l’avance, que l’heure allait se faire entendre.

 

– J’arrive à temps ! dit Vasconcellos. Seigneur, il s’agit de sauver la reine contre laquelle un infâme a tramé un complot qui va s’exécuter ce soir.

 

– Quel complot ?

 

– L’heure presse, seigneur, répondit Simon, et le temps n’est point propice pour une explicationÉcoutez !

 

Un coup violent fut frappé à la porte extérieure du palais. Au même instant, l’horloge sonna huit heures.

 

– Vous êtes ponctuellement obéi, milord, pensa Vasconcellos, et c’est plaisir de faire la partie d’un joueur de votre force !

 

– Qu’est-ce là ? murmura la reine.

 

– Ce sont vingt soldats de la patrouille du roi qui viennent pour enlever Votre Majesté, répondit Vasconcellos.

 

– Vingt ! dites-vous, s’écria l’infant ; ils sont vingt ! Et nous ne sommes que deux !…

 

Il y avait de la défiance dans ces paroles. La reine dit en regardant Vasconcellos :

 

– Seigneur, j’ai foi en vous.

 

L’infant baissa les yeux.

 

– Merci madame, dit Vasconcellos.

 

On entendit un bruit de pas dans l’escalier, puis la voix des valets qui disputaient le passage. Les deux jeunes Françaises, saisies d’épouvante, s’étaient levées et se tenaient immobiles. Le regard de la reine tomba sur elles.

 

– Retirez-vous, mes filles, dit-elle. Allez dans la chapelle du palais ; là, du moins, vous serez à l’abri.

 

Les deux sœurs se prirent par la main, mais au lieu d’obéir, elles vinrent se mettre à genoux aux pieds de la reine.

 

– À Dieu ne plaise, dit Marie de Saulnes, que nous abandonnions Votre Majesté à l’heure du péril !

 

– Nous sommes filles de gentilhomme ! ajouta Gabrielle ; nous avons le droit de mourir avec votre majesté.

 

La reine leur donna un baiser.

 

Les pas approchaient rapidement ; on les entendait déjà dans la salle voisine. Vasconcellos fit signe à la reine de rester à sa place, et marcha vers la porte. L’infant voulut le suivre.

 

– Restez, seigneur, dit Vasconcellos, le temps approche où Votre Altesse Royale sera le seul espoir des Portugais, ne compromettez pas inutilement une vie précieuse.

 

Avant qu’il eût achevé, la porte s’ouvrit. Vasconcellos écarta d’un geste respectueux, mais ferme, l’infant, qui, l’épée nue, voulait défendre le passage de vive force, et se mit au-devant de lui. Il avait laissé son épée au fourreau.

 

Les chevaliers du Firmament, jetant de côté le dernier valet qui barrait encore l’entrée, se précipitèrent dans la chambre en tumulte, suivis de sir William, le secrétaire de lord Richard Fanshowe.

 

Vasconcellos, les bras croisés sur sa poitrine, était placé entre eux et la lumière ; ils ne l’aperçurent point d’abord ; mais Manuel Antunez, le lieutenant d’Ascanio, ayant voulu passer outre et s’approcher de la reine, le cadet de Souza le saisit rudement par l’épaule et le rejeta, meurtri, au milieu de ses compagnons.

 

– Que venez-vous faire en cette demeure, marauds ! dit-il d’une voix éclatante.

 

Les Fanfarons du roi s’étaient arrêtés stupéfaits, parce que ce mouvement de Vasconcellos avait mis son visage dans la lumière. Nul n’osait plus avancer. Sir William lui-même se tenait à l’écart et cherchait à se cacher.

 

Un nom, prononcé à voix basse, passait de bouche en bouche.

 

– Castelmelhor ! répétait l’un après l’autre les Fanfarons du roi.

 

Et telle était la terreur inspirée par le favori, que les plus rapprochés de la porte commencèrent à effectuer prudemment leur retraite.

 

Vasconcellos n’avait point compté sur cette méprise. Averti du danger qui menaçait la reine, il avait pris ses mesures en conséquence, et c’était à coup sûr qu’il avait dit : « Je réponds de Votre Majesté. » Mais ce mouvement rétrograde des chevaliers du Firmament lui donna à réfléchir ; le nom de Castelmelhor vint jusqu’à ses oreilles, et il devina la cause de cette panique soudaine.

 

Son intérêt était d’en profiter, car sa tâche de ce jour n’était point achevée. Il fit un pas vers la patrouille du roi, qui recula aussitôt.

 

– Qui vous a conduits ici ? demanda-t-il.

 

– C’est moi, seigneur comte, répondit piteusement Antunez, mais je croyais agir d’après les instructions de Votre Excellence, et je n’ai fait que suivre les ordres de mon supérieur, le capitaine Ascanio Macarone.

 

– Vous serez punis, reprit Vasconcellos de cette voix sèche et brève qu’affectait ordinairement Castelmelhor ; votre capitaine sera cassé, pour qu’on sache à l’avenir le respect qui est à la demeure de madame la reine et au drapeau de la France qui flotte au seuil de ce palaisRetirez-vous.

 

Tous se hâtèrent d’obéir.

 

– Arrêtez, reprit Vasconcellos en se ravisant ; vous avez, parmi vous, un homme qui ne porte point l’uniforme des Fanfarons du roi ; qui est-il ?

 

Il désignait sir William.

 

– C’est un Anglais, répondit Antunez.

 

– Que vient-il faire ici ?

 

Antunez hésita un instant.

 

– C’est, balbutia-t-il enfin, le secrétaire de milord ambassadeur d’Angleterre.

 

– Altesse, dit Vasconcellos, en se tournant vers l’infant, vous voyez si j’avais raison de vous dire que cette attaque infâme ne venait point du roi votre frèreSortez, ajouta-t-il en s’adressant à Antunez. Vous, seigneur Anglais, restez.

 

Malgré cet ordre, sir William voulut faire retraite ; mais les Fanfarons du roi, sur un signe du prétendu Castelmelhor, le saisirent et l’amenèrent de force au milieu de la chambre, après quoi ils se retirèrent.

 

La reine et l’infant étaient restés spectateurs muets de cette scène.

 

L’infant se demandait quel lien unissait Vasconcellos aux Fanfarons du roi ; il se demandait comment Vasconcellos avait pu prévoir l’attaque et la repousser par la seule force de sa volonté pour ainsi dire.

 

Pendant qu’il réfléchissait ainsi, une autre scène se préparait, qui devait porter au comble son étonnement.

 

Vasconcellos, au lieu de revenir voir la reine, était resté au milieu de la salle en face de sir William, qui se tenait debout et enveloppé dans son manteau. Le cadet de Souza fut quelques secondes avant de reprendre la parole ; enfin, lorsqu’on eût entendu les lourds battants du portail extérieur se refermer sur les Fanfarons du roi, il leva lentement le bras, et saisissant le manteau de l’Anglais, il l’arracha de son visage.

 

– Altesse, dit-il à l’infant, qu’ordonnez-vous de ce traître, chassé du royaume par sentence royale et qui a rompu son ban ?

 

– Je ne connais point cet homme, dit l’infant.

 

Mais Vasconcellos ayant traîné William sous la haute lampe suspendue au-dessus du foyer, le prince ajouta avec un étonnement profond :

 

– Antoine Conti de Vintimille !

 

La reine leva sur l’ancien favori, dont elle avait entendu raconter souvent la puissance et les hardis méfaits, un regard surpris. Les deux demoiselles de Saulnes, qui s’étaient réfugiées derrière leur maîtresse, avancèrent avidement leurs têtes blondes et gracieuses des deux côtés du visage de la reine.

 

– Antoine Conti de Vintimille, répéta Vasconcellos avec une amertume profonde, l’homme qui a engagé le Portugal dans cette voie funeste qui mène à un abîme ; le démon qui s’est assis autrefois au chevet de son maître, notre seigneur ; l’impur empoisonneur qui a flétri l’esprit et le cœur de son roi ; l’assassin moral de Sa Majesté le roi Alfonse, votre frère et votre seigneur !

 

– Est-ce bien à toi de parler ainsi, demanda Conti en relevant la tête, Castelmelhor, toi qui m’as succédé ! toi qui m’as imité et dépassé !

 

– Regardez mieux, seigneur Conti, répondit le cadet de Souza ; je ne suis point Castelmelhor !…

 

– Est-il possible ! interrompit Vintimille en jetant autour de la chambre ses cauteleux regards, comme pour chercher ses acolytes absents.

 

– Je suis, poursuivit Vasconcellos, celui qui, au temps de votre puissance, vous frappa un jour au visage au milieu de vos infâmes gardes du corps ; je suis celui qui ameuta le peuple pour vous chasser de Lisbonne

 

– Vasconcellos ! murmura Conti en courbant le front. Et je ne l’ai pas reconnu !

 

– Vasconcellos qui vous avait dit : Nous nous reverrons, seigneur Conti !

 

L’ancien favori fit un pas en arrière, et alla tomber, éperdu, aux pieds de l’infant, qui se recula avec dégoût. Alors Conti, affolé par la terreur, se traîna jusqu’aux genoux d’Isabelle.

 

– Grâce, Madame ! grâce ! Murmura-t-il.

 

– Épargnez-le, seigneur, dit la reine.

 

Les deux sœurs joignaient leurs mains et imploraient Vasconcellos du regard.

 

– Relève-toi ! dit ce dernier, je t’avais oublié. Pour que je me souvinsse de toi, il ne fallait rien moins que le danger de la reineNe regrette pas trop amèrement de m’avoir pris pour Castelmelhor. Sans cette erreur, tu aurais payé cher ton audacieuse trahison : regarde !

 

Il avait poussé Conti vers une fenêtre. Celui-ci put voir briller, aux rayons de la lune, derrière un mur en ruine qui longeait une aile du palais, les mousquets d’une trentaine de gens de guerre. L’infant, à son tour, s’approcha de la fenêtre ; il aperçut les soldats, et son dépit redoubla.

 

– Va t-en, valet d’Anglais, reprit Vasconcellos ; retourne vers ton maître. Dis-lui de continuer dans l’ombre ses ténébreuses machinations, jusqu’à ce que soit venue l’heure du châtiment… Mais qu’il ne touche pas à la reine ! quelqu’un de plus fort que lui veille sur elle.

 

Vasconcellos montra la porte. Conti traversa la salle d’un pas rapide et disparut.

 

– Merci, seigneur, dit la reine.

 

– Recevez aussi mes remerciements, seigneur, dit à son tour l’infant d’une voix où l’amertume et la colère le disputaient à une cérémonieuse courtoisie ; mais voici en un moment bien des merveilles ! Je comprends qu’on ait cru voir en vous Louis de Souza, votre frère ; je m’y suis souvent trompé moi-même autrefois, mais d’où vous vient, je vous prie, cette mystérieuse connaissance des intrigues de l’Angleterre ? depuis quand avez-vous le droit d’entretenir des gens de guerre à votre service dans Lisbonne ? que veut dire ?…

 

– Que Votre Altesse daigne me pardonner, interrompit Vasconcellos ; l’explication serait longue peut-être, et je la juge inutile

 

– Moi, je l’exige, seigneur !

 

Vasconcellos s’inclina avec respect. Il prit dans ses tablettes un papier qu’il remit à l’infant.

 

Le billet contenait ces mots :

 

« Votre bonheur, en ce monde, dépend de Vasconcellos, fiez-vous à lui.

 

» LE MOINE. »

 


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