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L’infant lut et relut le billet à plusieurs reprises. Ensuite il leva sur Vasconcellos un regard scrutateur, que celui-ci soutint avec calme et dignité.
– Je me retire, dit le prince après avoir réfléchi quelques instants encore ; je ne puis dire que j’aie foi en vous, seigneur, malgré la recommandation d’un homme que j’honore, qui m’a prouvé son dévouement ; mais dont un secret instinct m’éloigne.
Il baisa la main de la reine et se dirigea vers la porte. Comme il sortait Vasconcellos lui dit :
– Je prie votre altesse Royale de ne point quitter le palais. Sa Majesté aura sous peu d’instants besoin de l’entretenir.
Vasconcellos et la reine restèrent seuls. La reine demanda :
– Qu’avez-vous à me dire, dom Simon ?
– Madame, répondit Vasconcellos, je viens plaider près de vous une grande cause… Et d’abord, qu’il me soit permis d’adresser une question à Votre Majesté : Vous avez perdu, j’espère, depuis qu’une brutale tyrannie ne pèse plus sur vous, la pensée de vous réfugier dans un cloître ?
– Je sais… Le monde me crut l’épouse d’un roi ; que peut-on être après cela, sinon l’humble et solitaire épouse de Dieu ?
– On peut être une reine, madame.
– Je ne vous comprends pas, dom Simon.
– À mon tour, j’hésite, madame, reprit Vasconcellos avec effort ; car en ce moment je déserte une route longtemps et fidèlement suivie… et il me semble qu’en changeant de chemin, je trahis un devoir comme je mets en oubli un serment.
Il s’arrêta pour reprendre presque aussitôt.
– C’était un vaillant homme que mon père, pur, et fort. Je le vois encore cette nuit-là assis dans le fauteuil antique où nous nous mettons pour mourir, nous autres fils de Souza. Il était calme ; son front avait cette pâleur sereine qui n’appartient point à ce monde, et que Dieu fait descendre sur le visage du juste expirant. Nous nous agenouillâmes, car je n’étais pas seul : Castelmelhor était près de moi.
Mon père étendit sur nos têtes sa grande main blanche et décharnée ; son œil mourant scruta notre âme. Je pleurais ; dom Louis, mon frère, pleurait aussi : depuis ce temps je ne crois plus aux larmes.
Mon père nous dit : – Enfants, aimez le roi ; souffrez pour le roi ! mourez pour le roi !
Et nous jurâmes :
Dom Louis jura le premier ; moi, je mis la main sur mon cœur, et je dis : Puisse Dieu me mettre à l’épreuve !
J’étais sincère, madame, j’aurais voulu mourir pour le roi ! Mais où est le roi ? Et doit-on mettre le roi avant la patrie.
La reine écoutait toujours et se sentait le cœur serré sans savoir pourquoi. Vasconcellos reprit encore :
– Il ne faut point que le Portugal périsse, il faut que le Portugal ait un roi… dont l’intelligence puisse aider, le bras, et dont le bras soit de force à soutenir le poids d’un sceptre… Moi, je serai parjure, mais Dieu me pardonnera, et Jean de Souza, mon père, aura pitié de moi. J’ai demandé conseil à Dieu et à mon père, madame avant de venir vers vous.
– Je vous l’ai dit : j’ai foi en vous : que voulez-vous que je fasse ?
– Je veux que vous soyez la femme de dom Pierre de Bragance, infant de Portugal.
Isabelle demeura la bouche demi-ouverte, l’œil fixe, et ne put trouver la force de répondre.
– La haute noblesse vous aime, poursuivit Simon ; elle se ralliera à votre époux, et quand le moment sera venu, les traîtres qui minent le trône d’Alfonse trouveront derrière ses débris un autre trône qui sera encore un trône légitime.
Isabelle gardait toujours le silence ; Vasconcellos mit un genou à terre.
L’histoire n’a pas dit en termes exprès le secret de ces deux âmes. Vasconcellos resta longtemps prosterné, plaidant la cause de la patrie. Sa voix défaillit plus d’une fois parce que la reine pleurait. Dieu et son père pouvaient le regarder jusque dans le fond de son cœur.
C’était un cœur de 25 ans vaillant, ardent, mais net comme l’or qu’aucun souffle n’a terni.
Isabelle lui dit :
– Dom Simon, relevez-vous, l’Église m’a rendu ma liberté que j’avais perdue aux yeux des hommes. Je suis maîtresse de moi-même. J’ai songé un instant prendre le voile, et un instant aussi mes espoirs sont allés vers une autre destinée. J’ai pour l’infant dom Pedro les sentiments d’une sœur… Dom Simon, vous m’avez implorée au nom du Portugal, ce n’est pas mon pays… Répondez avec toute votre franchise à une question qui pourra vous sembler étrange ; avez-vous le désir d’être exaucé ?
Les mains tremblantes de Vasconcellos se joignirent et il répondit oui d’une voix à peine intelligible. Isabelle eut un douloureux sourire.
– Seigneur, dit-elle, votre volonté sera faite.
Quelques heures plus tard, vers minuit, la chapelle du couvent majeur des Bénédictins de Lisbonne était brillamment éclairée. Vis-à-vis de l’autel, un double prie-Dieu avait été disposé. C’était un mariage qui allait être célébré. L’abbé mitré Ruy de Souza de Macedo attendait les époux en personne, et s’était revêtu de tous les insignes de sa haute dignité ecclésiastique.
Bientôt deux carrosses sans armoiries s’arrêtent à la porte du couvent. La reine descendit du premier, escortée de ses deux demoiselles d’honneur ; le prince infant sortit du second : il était seul.
Au seuil de la chapelle, le mystérieux personnage que nous connaissons sous le nom du Moine se présenta pour assister l’infant et produisit par devant Ruy de Souza les titres provisoires et dispenses obtenus en cour de Rome.
Dom Pedro avait peine à contenir sa joie et ne pouvait croire à tant de bonheur, Vasconcellos, qu’il regardait comme son rival, avait mis la main d’Isabelle dans la sienne.
La cérémonie fut courte et sans pompe. Il n’y avait de spectateurs que les deux demoiselles de Saulnes, le Moine et quelques religieux.
Après la cérémonie, le Moine regagna sa cellule. Sa journée de travail n’était pas finie, quoique la nuit fût déjà fort avancée.
Il appela un convers et lui dit :
– Rends-toi sur le champ au palais Castelmelhor… non ! attends.
– Je veux essayer du moins d’épargner cette honte à mon frère. L’Anglais suffira… Rends toi à l’hôtel de Sa Seigneurie lord Richard Fanshowe : demande son secrétaire William et dis-lui qu’il fasse part à son maître sur-le-champ d’une grande nouvelle : l’infant vient d’épouser la reine… Va !