Paul Féval
Les fanfarons du roi
Lecture du Texte

XXVIII MISS ARABELLA

«»

Liens au concordances:  Normales En évidence

Link to concordances are always highlighted on mouse hover

XXVIII

MISS ARABELLA

Le message du Moine fut ponctuellement exécuté. Cette nuit-là même, sir William, secrétaire de Sa Seigneurie le lord ambassadeur, eut connaissance du mariage clandestin. Le premier mouvement de sir William, ou plutôt d’Antoine Conti, qui se cachait sous ce pseudonyme, fut d’éveiller son maître et de le prévenir ; mais il se ravisa et alla se mettre au lit, pour méditer plus à l’aise un plan de fortune que son esprit fertile venait d’ébaucher.

 

Conti avait une foi fort mince en l’habileté de lord Fanshowe. Ignorant et d’esprit grossier, mais fin par nature, l’ancien favori s’était instruit à l’école du malheur. Depuis son exil, il n’avait passé que fort peu de temps à Terceira, d’où il s’était bientôt échappé. Il avait vu le monde et avait appris à ses dépens la science des hommes.

 

Fanshowe lui semblait être un de ces trompeurs de comédie, comme il en avait vu à foison sur les théâtres de France. Son principal désir était de quitter le service de l’Angleterre, dont la lourde astuce n’allait point à ses habitudes de ruse plus déliée. Trop dépourvu de préjugés pour ne point subordonner toutes rancunes au désir de relever sa fortune, il brûlait de se rallier à Castelmelhor. Ce qui lui manquait c’était un prétexte : or il en avait deux au lieu d’un : le mariage clandestin et la présence de Vasconcellos chez la reine.

 

Dès le matin, Conti changea son accoutrement britannique contre un costume portugais, et s’en alla frapper à la porte du palais de Castelmelhor.

 

Malheureusement, l’algarade du Moine avait mis le comte en fort méchante humeur. Il avait défendu de laisser entrer personne au palais, et Conti, après une demi-douzaine de rebuffades, dut revenir tristement à l’hôtel de Fanshowe.

 

La première personne qu’il rencontra dans l’antichambre fut le beau cavalier de Padoue, qui attendait Balthazar, son gigantesque messager matrimonial, mais Balthazar ne venait point.

 

Conti passa, distrait, près de lui et omit de le saluer. Le Padouan n’était pas homme à laisser impuni un pareil solécisme de courtoisie.

 

Il renfonça gaillardement son feutre sur l’oreille gauche, et fit sonner sa rapière contre les carreaux de l’antichambre.

 

– Corbac ! voici un malotru de l’espèce la plus rare ! s’écria-t-il. Eh mais ! c’est le seigneur William Conti de Vintimille, auquel je baise les mains avec un contentement tout particulier.

 

Conti regarda autour de lui avec inquiétude.

 

– Silence ! murmura-t-il ; ne prononcez point mon nom, seigneur… Ici je suis sir William.

 

– Sir William soit, dit Ascanio, mais en changeant de nom, vous eussiez changer aussi de manières. L’insolence ne vous sied plus.

 

Conti ne répondit point ; pendant que le Padouan parlait, une idée subite avait paru le frapper.

 

Ascanio planta son feutre sur l’oreille et passa devant lui en disant :

 

– S’il vous plaît, place au capitaine des Fanfarons du roi !

 

À ce mot, Conti le regarda mieux, et vit en effet qu’il avait considérablement monté en grade. Cette découverte parut augmenter son désir d’entamer avec lui des négociations pacifiques.

 

– Seigneur Ascanio, dit-il, je vous prie d’agréer mes excuses. Je n’avais point vu les insignes de vos nouvelles dignités.

 

Il tendit la main au Padouan, qui croisa les siennes derrière son dos et continua de marcher vers la porte en disant :

 

– Appelez-moi seigneur dellAcquamonda, s’il vous plaît. Jusqu’au revoir, mon brave.

 

– Seigneur dellAcquamonda, jusqu’au revoir !

 

Ascanio se retourna et fit un salut plein de gracieuse condescendance.

 

– Votre Seigneurie, si je puis me permettre une question, reprit Conti, a-t-elle ses entrées au palais Castelmelhor ?

 

– Sans doute, plusieurs entrées, savoir : en ma qualité d’officier des chevaliers du Firmament, le matin et le soir ; en ma qualité d’ami intime de Son Excellence, à toute heure de la journée et de la nuit.

 

– C’est un beau privilège ! Eh bien, seigneur, si bas que je sois tombé, j’ai dans certaine bourse cent louis de France qui sont fort à votre service.

 

En deux bonds, Ascanio fut auprès de Conti.

 

– Cela vous convient-il ? continua ce dernier. Il s’agirait de m’introduire avec vous auprès du comte.

 

– Eh ! eh ! fit Ascanio, cela n’est pas absolument impossible. Je me sens disposé à faire quelque chose pour vous, et…

 

– Trêve de momeries ! interrompit sévèrement Conti ; je paye et n’aime point qu’on plaisante trop longtemps avec moi. Pouvez-vous me conduire à l’heure même ?

 

La porte du cabinet s’entrouvrit et laissa voir la tête blanchâtre de milord.

 

– Sir William, dit Fanshowe, je vous attends depuis une heure.

 

Et il referma la porte.

 

– Au diable le contre-temps ! s’écria Conti avec humeur. Seigneur Ascanio, il faut remettre l’affaire à ce soir, six heures.

 

– Impossible ! à six heures je ferai ma toilette.

 

– À sept heures, donc !

 

– Impraticable ! à sept heures, je serai près de ma noble fiancée.

 

– Détestable fou ! grommela Conti ! à quelle heure, donc ?

 

– Vers huit heures.

 

La sonnette de milord se fit entendre.

 

– Où nous trouverons-nous ? dit Conti impatienté.

 

– Dans le jardin de cet hôtel.

 

– Qui vous ouvrira la grille ?

 

– C’est mon secret, très-cher seigneur, dit Ascanio en souriant avec fatuité.

 

La sonnette de milord tinta un long et impatient appel, et nos deux dignes amis se séparèrent.

 

En attendant qu’ils se réunissent de nouveau, nous accomplirons un devoir trop longtemps différé, en présentant au lecteur miss Arabella Fanshowe, l’unique héritière de milord. C’est le cas, sans nul doute, de dire : Mieux vaut tard que jamais, quand il s’agit de faire une agréable connaissance.

 

Miss Arabella Fanshowe un type britannique non moins curieux à observer que le lord, son honoré père, était une personne blonde, longue et fade. Au temps de sa première jeunesse, elle avait faire une très-passable miss, mais elle avait alors trente-cinq ans, au dire des plus indulgents appréciateurs. La particularité de son visage était la saillie exagéré de sa mâchoire supérieure, qui montrait avec orgueil de larges dents d’une blancheur éclatante dont l’aspect causait une sensation de frayeur aux petits enfants.

 

À part ce trait caractéristique et national, miss Arabella était fort régulière, comme disent certaines dames de province. Elle avait de très-grands yeux d’un bleu déteint, au-dessus desquels jouait une paupière transparente, ornée de cils incolores ; son nez était pincé, son cou musculeux, ses épaules pointues, sa taille coupée en prisme tronqué comme un cercueil.

 

Au moral, miss Arabella ambitionnait un grand mariage et faisait des vers.

 

Judith anglaise au lieu de tuer Holopherne, l’aurait épousé. Miss Fanshowe, dévorée d’un zèle ardent pour les intérêts de sa patrie, avait résolu de jouer le rôle de Judith, rectifié dans le sens que nous venons d’indiquer.

 

Elle avait fait dessein d’atteler à son char tous les Portugais de marque, et de les livrer pieds et poings liés à l’Angleterre ; elle s’était promis, en quittant Londres, de conquérir le Portugal de compte à demi avec son père : projets louables et qui aboutirent du moins à lui procurer un époux d’illustre origine, comme nous pourrons le voir plus tard.

 

Ce jour-là, par l’entremise de Balthazar, elle avait permis au beau capitaine des chevaliers du Firmament de lui présenter ses hommages.

 

L’aurore la trouva à sa toilette, bien que l’entrevue ne dût avoir lieu qu’à la nuit. Sa camériste épuisa tous les secrets de son art pour la faire irrésistible : on doit dire qu’elle y réussit complètement : vers cinq heures, miss Arabella eût pu être prise à distance pour une poupée anglaise très-bien habillée, et à laquelle il ne manquait, pour faire illusion, que les ressorts.

 

– Comment me trouves-tu Patience ? dit-elle à sa camériste, presbytérienne de nom et de langage.

 

– Plus belle et plus brillante qu’il ne convient de l’être à une fille d’Adam, demoiselle, répondit Patience avec un soupir. Ah ! si le révérend Jédédiah Drake, qui est mon époux en la chair et mon père suivant l’esprit, savait que la plus choisie d’entre ses ouailles s’occupe ainsi des choses mondaines !… Mais le livre dit : « Parce que tu as péché, tu serviras les Philistins ; tu seras pendant longtemps leur esclave ! »

 

– Ainsi, tu me trouves belle ! s’écria miss Fanshowe, sans remarquer aucunement ce qu’avait de blessant la citation de sa camériste : j’espère qu’il en sera de même de cet insolent et présomptueux soldat, qui ose élever jusqu’à moi son regard. Castelmelhor m’a remarquée ; le puissant Castelmelhor ! Mais il est jeune et timide, il a peur sans doute d’essuyer un refus, s’il se déclare. Je veux exciter son émulation par l’exemple de ce grand seigneur de Padoue, dont la lettre n’est vraiment pas mal tournée.

 

– Vanité des vanités ! murmura Patience.

 

– Peux-tu parler ainsi ! Ne sais-tu pas quelle noble ambition m’anime ! Ah ! s’il m’était donné de faire ce superbe favori vassal de mes yeux et de l’AngleterrePatience, mon nom vivrait dans l’histoire !

 

– La gloire du monde passe ! prononça sentencieusement Patience.

 

Arabella se fit servir une robuste tranche de bœuf et un flacon de bière forte, pour renouveler le principe éthéré de sa frêle existence. Quand elle eut dévoré ce qui aurait suffi largement au repas de quatre Françaises, elle se lut à elle-même une forte quantité de ses vers, puis elle descendit blafarde au jardin.

 

Le jardin était solitaire. Arabella, pour tromper son impatience, se mit à regarder la lune, récita encore quelques strophes froides à cette blanche reine des nuits, dont le teint a quelque chose d’anglais et qui a inspiré tant d’élégies britanniques.

 

Enfin, une clef tourna bruyamment dans la serrure rouillée de la grille, qui s’ouvrit et se referma avec fracas.

 

– Imprudent ! murmura Arabella. Que de bruit !

 

Des pas se firent entendre sur le sable de l’allée et le « grand seigneur » de Padoue tout brillant d’or et de velours vint tomber comme une bombe aux pieds d’Arabella.

 


«»

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on Tablet PC
IntraText® (VA2) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2011. Content in this page is licensed under a Creative Commons License